ET LE MAITRE EN DROIT
Force gens ont été l'instrument de leur mal ;
Gandaule en est un témoignage.
Ce roi fut en sottise un très grand personnage;
Il fit pour Gygès son vassal Une galanterie imprudente et peu sage.
Vous voyez, lui dit-il, le visage charmant Et les traits délicats dont la reine est pourvue ; Je voQB jure ma foi que l'accompagnement Est d'un tout autre prix, et passe infiniment; Ce n'est rien qui ne l'a vue Toute nue.
Je vous la veux montrer sans qu'elle en sache rien,
Car j'en sais un très bon moyen ; Mais à condition... vous m'entendez fort bien
Sans que j'en dise davantage :
Gygès , il vous faut être sage;
Point de ridicule désir :
Je ne prendrois pas de plaisir Aux vœux impertinents qu'une amour sotte et vaine
Vous feroit faire pour la reine.
Proposez-vous de voir tout ce corps si charmant
Comme un beau marbre seulement.
Je veux que vous disiez que l'art, que la pensée, Que même le souhait ne peut aller plus loin.
Dedans le bain je l'ai laissée :
Vous êtes connoisseur; venez être témoin
De ma félicité suprême.
Ils vont : Gygès admire. Admirer c'est trop peu :
Son étonnement est extrême.
Ce doux objet joua son jeu.
Gygès en fut ému , quelque effort qu'il pût f^ire.
n auroit voulu se taire, Et ne poûit témoigner ce qu'il avoit senti ; MaLs son silence eiU fait soupçonner da mystère : L'exagération fut le meilleur parti.
11 s'en tint donc pour averti; Et , sans faire le fin , le froid , ni le modeste , Chaque point , chaque article , eut son foit , fut loué. Dieux ! disoit-il au roi , quelle félicité ! Le beau corps ! le beau cuir ! ô ciel ! et tout le reste !
De ce gaillard entretien
La reine n'entendit rien ;
• Par droit lOfaiÊ aTint le partage de la «ommunauté.
Elle Teût pris pour outrage :
Car en ce siècle ignorant
Le beau sexe étoit sauvage.
Il ne l'est plus maintenant.
Et des louanges pareilles
De nos dames d'à présent
N'écorcbent point les oreilles.
Notre examinateur sonpiroit dans sa peau ; L'émotion croissoit , tant tout lui senîbloit beau. Le prince, s'en doutant, l'emmena : mais son ame
Emporta cent traits de flamme :
Chaque endroit lança le sien.
Hélas ! fuir n'y sert de rien ;
Tourments d'amour font si bien
Qu'ils sont toujours de la suite.
Près du prince, Gygès eut assez de conduite : Mais de sa passion la reine s'aperçut.
Elle sut L'origine du mal : le roi, prétendant rire.
S'avisa de lui tout dire.
Ignorant ! savoit-il point
Qu'une reine sur ce point
N'ose entendre raillerie ?
Et supposé qu'en son cœur
Cela lui plaise, elle rie,
Il lui faut, pour son honneur,
Contredire la furie.
Celle-ci le fut vraiment,
Et réserva dans soi-même
De quelque vengeance extrême
Le désir très véhément.
Je voudrois pour un moment.
Lecteur, que tu fusses femme ;
Tu ne saurob autrement
Concevoir jusqu'où la dame
Porta son secret dépit.
Un mortel eut le crédit
De voir de si belles choses y
A tous mortels lettres closes • !
Tels dons étoient pour des dieux ;
Pour des rois , voulois-je dire;
L'un et l'autre y rient de cire > ,
Je ne sais quel est le mieux.
Ces pensers incitoient la reine à la vengeance. Honte, dépit, courroux , son cœur employa tout; Amour même , dit-on , fut de l'intelligence :
De quoi ne vient-il point à bout?
Gygès étoit bien fait, on l'excusa sans peine : Sur le montreur d'appas tomba toute la haine. Il étoit mari, c'est son mal; Et les gens de ce caractère Ne sauroient en aucune affaire
' Tenues secrètes.
* Expression proverbiale . pour dire y fiwnfnt fort à piti|NMi.
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CONTES ET NOUVELLES
Goniniellre de péché qui ne soît capital. Qu'est-il besoin d'oser d'un plus aniple prologue? Voilà le roi haï, voilà Gygès aimé; Voilà tout fait et tout formé Un époux du grand catalogue, Dignité peu briguée, et qui fleurit pourtant. La sottise du prince éloit d'un tel mérite Qu'il fut fait in petto confrère de Vulcan; De là jusqu'au bonnet la distance est petite. Gela n'éloit que bien, mais la Parque maudite Fut aussi de l'intrigue, et, sans perdre de temps, Le pauvre roi par nos amants Fut député vers le Cocyte; On le fit trop boire d'un coup :
Quelquefois, hélas ! c'est beaucoup.
Bientôt un certain breuvage Lui fit voir le nonr rivage; Tandis qu'aux yeux de Gygès S'étaloient de blancs objets :
Car, fût-ce amour, fût-ce rage, Bientôt la reine le mit «
Sur le trône et dans son Ut.
Mon dessein n'étoit pas d'étendre cette histoire, On la savoit assez. Mais je me sais bon gré ,
Car l'exemple a très bien cadré ; Mon texte y va tout droit : même j'ai peine à croire Que le docteur en lois dont je vais discourir Poisse mieux que Candaule à mon but concourir. Rome, pour ce coup-ci, me fournira la scène; Rome, non celle-là que les mœurs du vieux temps Rendoient triste , sévère , incommode aux galants ,
Et de sottes femelles pleine ; Mais Rome d'aujourd'hui , séjour cliarmant et beau,
Où l'on suit un train plus nouveau.
Le plaisir est la seule affaire
Dont se piquent ses habitants :
Qui n'auroil que vingt ou trente ans ,
Ce seroit un voyage à faire.
Rome donc eut naguère un maître dans cet art Qui du Tien et du Mien tire son origine ; Homme qui hors de là faisoit le guoguenard :
Tout passoit par son étamine ' ;
Aux dépens du tiers et du quart U se divertissoit. Avint que le légiste , Parmi ses écoliers, dont il avoit toujours
Longue liste , Eut un François , moins propre à faire en droit un Qu'en amours. [ cours
Le docteur, un beau jour, le voyant sombre et triste , Lui dit : Notre féal , vous voilà de relais ,
> Eiprcssion proverbiale , pour dire par soo examen.
Car vous avez la mine , étant hors de l'éoole , De ne lire jamais Barthole.
Que ne vous poussez- vous? Un François être aiii
Sans intrigue et sans amourettes !
Vous avez des talents; nous avons des coquettes,
Non pas pour une. Dieu merci.
L'étudiant reprit : Je suis nouveau dans Rome. Et puis, hors les beautés qui font plaisir aux gens Pour la somme >,
Je ne vois pas que les galants
Trouvent ici beaucoup à faire.
Toute maison est monastère; Double porte, verrous, une matrone austère. Un mari , des Argus. Qu'irai-je, à votre avis.
Chercher en de pareils logis?
Prendre la lune aux dents seroit moms difUciie. lia ! ha ! la lune aux dents! repartit le docteur;
Vous nous faites beaucoup d'honneur.
J'ai pitié des gens neufs comme vous. Notre ville Ne vous est pas connue, en tant que je puis voir.
Vous croyez donc qu'il faille avoir Beaucoup de peine à Rome eu fait que d'aventure Sachez que nous avons ici des créatures
Qui feront leurs maris cocus
Sur la moustache des Argus :
La chose est chez nous très conunnne.
Témoignez seulement que vous cherchez fortune; Placez-vous dans l'église auprès du bénitier; Présentez sur le doigt auxUames l'eau sacrée;
C'est d'amourettes les prier.
Si l'air du suppliant à quelque dame agrée ,
Celle-là , sachant son métier.
Vous enverra faire un message.
Vous serez déterré , logeassiez-vous en lieu
Qui ne fiH coimu que de Dieu :
Vnn vieille viendra , qui , faite au badinage. Vous saura ménager un secret entretien :
Ne vous embarrassez de rien.
De rien; c'est un peu trop, j'excepte quelque cho» Il est bon de vous dire en passant , notre ami , Qu'à Rome il faut agir en galant et demi. En France on peut conter des fleurettes, l'oncaus Ici tous les moments sont chers et précieux : Romaines vont au but. L'autre reprit : Tant mka
Sans être Gascon je puis dire
Que je suis un merveilleux sire.
Peut-être ne l'étoit-il point :
Tout homme est Gascon sur ce point.
Les avis du docteur furent bons : le jeune homme Se campe en une église où venoit tous les jours
< C'est-ànlirc liors les courtisanes . que l'on obtient à prii d'i gcut.