IV. LE REMÈDE
Si Fou se plaît à Timage du vrai ,
Combien doit-on rechercher le vrai même !
J'en fais souvent dans mes contes Fessai ,
Et vois toujours que sa force est extrême,
Et qu'il attire à soi tous les esprits.
Non qu'il ne faille en de pareils écrits
Feindre les noms ; le reste de FafTaire
Se peut conter sans en rien déguiser :
Mais , quant aux noms , il faut au moins les taire ;
Et c*est ainsi que je vais en user.
Près du Mans donc , pays de sapience * ,
C^ns pesant Fair, fine fleur de Normand*,
Une pucelle eut naguère un amant
Frais, délicat, et beau par excellence ,
Jeune sur-tout; à peine son menton
S'étoit vêtu de son premier coton.
La fille étoit un parti d'importance ;
Charmes et dot , aucun point n'y manquoit ;
Tant et si bien , que chacun s'appliquoit
A la gagner : tout le Mans y couroit.
Ce fiit en vain ; car le cœur de la fille
Inclinoit trop pour notre jouvenceau :
Les seuls parents , par un esprit manceau ' ,
La destinoient pour une autre famille.
Elle fit tant autour d'eux que l'amant,
Bon gré, mal gré , je ne sais pas comment,
Eut à la fin accès chez sa maltresse.
Leur indulgence , ou plutôt son adresse,
Peut-être aussi son sang et sa noblesse,
Les fit changer : que sais-je quoi? tout duit^
Aux gens heureux , car aux autres tout nuit.
L'amant le fut : les parents de la belle
Surent priser son mérite et son zèle.
C'étoit là tout. Eh! que faut-il encor?
Force comptant; les biens du siècle d'or
Ne sont plus biens, ce n'est qu'une ombre vaine.
G temps heureux ! je prévois qu'avec peine
Tu reviendras dans le pays du Maine !
Ton innocence eiit secondé l'ardeur
De notre amant, et hâté cette affaire;
Mais des parents l'ordinaire lenteur
Fit que la belle , ayant fait dans son cœur
* Expression proTerbiale, pour dire pays dont les habitants sont rwés. On désigne ordinairement ainsi la Kormandic.
* Deux phrases proverbiales et métaphoriques» pour dire des gens très Gns et très subtils.
3 Par cet esprit de contradiction et de chicane dont oo accuse les habitants du Maine.
4 Convient , profite.
Cet hyménée , acheva le mysièee Selon les us ' de l'Ile de Cy thère.
Nos vieux romans , en leur style plaisant, Nomment cela paroles de présent.
Nous y voyons pratiquer cet usage, Bemi-amour, et demi-mariage , Table d'attente, avant-goAt de Fhymen.
Amour n'y Gt un trop long examen ; Prêtre et parent tout ensemble , et notaire, En peu de jours il consomma Faffoîre : L'esprit manceau * n'eut point part à ce fidt Voilà notre homme heureux et satisfiût, Passant les nuits avec son épousée.
Dire comment, ce seroit chose aisée; Les doubles clefs, les brèches à Fendos, Les menus dons qu'on flt à la soubrette , Bendoient Fépoux jouissant en repos D'une faveur douce autant que secrète.
Avmt pourtant que notre belle un soir,' En se plaignant , dit à sa gouvernante , Qui du secret n'étoit participante:
Je me sens mal ; n'y sauroit-on pourvoir? L'autre reprit : H vous faut un remède; Demain matin nous en dirons deux mots.
Minuit venu , Fépoux mal-à-propos , Tout plein encor du feu qui le possède , Vient de sa part chercher soulagement^ Car chacun sent ici-bas son tourment.
On ne l'avoit averti de la chose.
Il n'étoit pas sur les bords du sommefl Qui suit souvent l'amoureux appareil, Qu'incontinent l'aurore aux doigts de rose Ayant ouvert les portes d'orient , La gouvernante ouvrit tout en riant.
Remède en main , les portes de la chambR: Par grand bonheur il s'en rencontra deux; Car la saison approchoit de septembre, Mois où le chaud et le froid sont douteux. La fille alors ne fut pas assez fine; Elle n'avoit qu'à tenir bonne mine , Et faire entrer Famant au fond des draps, Chose facile autant que nalureUe.
L'émotion lui tourna la cervelle; Elle se cache elle-même, et tout bas Dit en deux mots quel est son embarm.
L'amant fut sage ; il présenta pour elle Ce que Brunel à Marphise montra *.
La gouvernante, ayant mis ses lunettes, Sur le galant son adresse éprouva;
* Les usages et coutumes.
• L'esprit chicaneur et difficultueux.
3 Allusion au poëmc de l'Âriosle , dans lequel le dos & Marphise. ( Voyez Orlando furioio.