‹ Œuvres complètes, avec des notesChapitre 489 sur 670 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

poursuivit Ariste, cda est vrai; mais vous falsifiez notre texte. Nous vous disons seulement que la pitié est celui des mouvements du discours que nous tenons le plus noble , le plus exceUent si vous voulez ; je passe encore outre » el le maintiens le plus agréable : voyez la hardiesse de ce paradoxe.

O dieux immortels! s*écria Gelaste, y a-t-il des gens assez fous au monde pour soutenir une opinion si extravagante? Je ne dis pas que Sophocle et Euripide ne me divertissent davantage que quantité de faiseurs de comédies ; mais mettez les choses en pareil degré d'excellence» quitterez-vous le i)Iaisir de voir attraper deux vieillards par un drôle comme Phormion , pour aller pleurer avec la famille du roi Priam ? Oui, encore un coup , je le quitterai » dit Aiiste. El vous aimerez mieux, ajouta Gelaste, écouler Syh'andre* faisant des plaintes, que d'entendre Hylas entretenant agréablement ses maîtresses? C'est un autre pdnt, poursuivit Ariste; mettez les choses, comme vous dites, en pareil degré d'excellence , je vous répondrai là-dessus : Sylvandre, après tout, pourroit Élire de telles plaintes , que vous les préféreriez vous-même aux bons mots d'ilylas'.

Aux bons motsd'Hylas! repartit Gelaste:

pensez-vous bien à ce que vous dites? Savezvous quel homme c'est que l'ilylas de qui nous parlons ? C'est le véritable héros d'Astrée : c* est un homme plus nécessaire dans le roman, qu'une douzaine de Céladons. Avec cela, dit Ariste, s'il y en avoit deux, ils vous ennuieroient; et les autres, en quelque nombre qu'ils soient, ne vous ennuient point. Biais nous ne faisons qu'insister l'un et l'autre pour notre avis, sans en apporter d'autre fondement que notre avis même. Ce n'est pas là le moyen de terminer la dispute, ni de découvrir qui a tort ou qui a raison.

Cela me fait souvenir, dit Acanthe, de certaines gens dont les disputes se passent entières à nier et ù soutenir , et point d'autre preuve. Vous en allez voir une pareille si vous ne vous y prenez pas d'autre sorte.

* PenoDuage du roman d'Astrée, Sylvandre est dX'ifé . l'auteur niêine du roiii;ui.

« Voyez V/ttti et , 1633, in^. première partie , Ihr. I » 1 1 » page 35,

C'est à quoi il faut remédier, dit Ariste; cette matière en vaut bien la peine , et nous peut fournir beaucoup de choses dignes d'être examinées. Mais, comme elles mériteroient plus de temps que nous n'en avons, je suis d'avis de ne toucher que le principal, et qu'après nous réduisions la dispute au jugement qu'on doit faire de l'ouvrage de PolyphUe, afin de ne pas sortir entièrement du sujet pour lequel nous nous rencontrons ici. Voyons seulement qui établira le premier son opinion. Comme Gelaste est l'agresseur, il seroit juste que ce fût lui. Néanmoins je commencerai s'il le veut.

Non, non, dit Gelaste, je ne veux point qu'on m'accorde de privilège : vous n'êtes pas assez fort pour donner de l'avantage à votre ennemi. Je vous soutiens donc que , les choses étant égales, la plus saine partie du monde préférera toujoui*s la comédie à la tragédie. Que dis-je, la plus saine partie du monde? mais tout le monde. Je vous demande où le goût universel d'aujourd'hui se porte. La cour, les dames , les cavaliers, les savants, le peuple, tout demande la comédie; point de plaisir que la comédie. Aussi voyons-nous qu'on se sert indifféremment de ce mot de comédie pour qualifier tous les divertissements du théâtre * : on n'a jamais dit , Les tragédiens ; ni , Allons à la tragédie.

Vous en savez mieux que moi la véritable raison, dit Ariste , et que cela vient du mot de bourgade, en grec. Comme cette érudition seroit longue, et qu'aucun de nous ne l'ignore, je la laisse à part, et m'arrêterai seulement à ce que vous dites. Paroeque le mot de comédie est pris abusivement pour toutes les espèces du dramatique, la comédie est préférable à la tragédie : n'est-ce pas là bien conclure? Cela fait voir seulement que la comédie est plus commune; et parcequ'elle est plus commune, je pourrois dire qu'elle touche moins les esprits.

Voilà bien conclure à votre tour, répliqua Gelaste : le diamant est plus commun que certaines pierres; donc le diamant touche moins les yeux. Hé ! mon ami ! ne voyez-vous pas qu'on ne se lasse jamais de rire? On peut se lasser du jeu, de la bonne chère, des dames; mais de

> Soi» ce rapport la langue a changé.

LES AMOURS DE PSYCHÉ

rire, point. Avcz-vous entendu dire à qui que ce soit : Il y a huit jours entiers que nous rions; je vous prie, pleurons aujourd*bui?

Vous sorlez toujours , dit Ariste, de notre thèse, et apportez des raisons si triviales, que j*en ai honte pour vous.

Voyez un peu Thomme difficile! reprit Gelaste. Et vraiment , puisque vous voulez que je discoure de la comédie et du rire en philosophe platonicien, j'y consens; faites-moi seulement la grâce de m'écouter. Le plaisir dont nous devons faire le plus de cas est toujours celui qui convient le mieux à notre nature ; car c'est s'unir à soi-même que de le goûter. Or, y a-t-il rien qui nous convienne mieux que le rire? U n'est pas moins naturel à l'homme que la raison ; il lui est même particulier : vous ne trouverez aucun animal qui rie, et en rencontrerez quelques uns qui pleurent. Je vous défie, tout sensible que vous êtes, de jeter des larmes aussi grosses que celles d'un cerf qui est aux abois, ou du cheval de ce pauvre prince dont on voit la pompe funèbre dans Tonzième livre de l'Ënéide. Tombez d*accord de ces vérités; je vous laisserai après pleurer tant qu'il vous plaira : vous tiendrez compagnie au cheval du pauvre Pallas, et moi je rirai avec tous les hommes.

La conclusion de Gélaste fit rire ses trois amis , Ariste comme les autres : après quoi celui-ci dit : Je vous nie vos deux propositions, aussi bien la seconde que la première. Quelque opinion qu'ait eue l'école jusqu'à présent , je ne conviens pas avec elle que le rire appartienne à l'homme privativement au reste des animaux. Il foudroit entendre la langue de ces derniers pour connoitre qu'ils ne rient point. Je les tiens sujets à toutes nos passions : il n'y a , pour ce point-là, de différence entre nous et eux que du plus au moins, et en la manière de s'exprimer. Quant à votre piemière proposition , tant s'en faut que nous devions toujours courir après les plaisirs qui nous sont les plus naturels, et que nous avons le plus à commandement , que ce n'est pas même un plaisir de posséder une chose très commune. De là vient que dans Platon l'Amour est fils de la Pauvreté , voulant dire que nous n'avons de i)assion que pour les choses qui nous manquent , et dont nous sommes nécessiteux. Ainsi le rire, qui nous est, à ce que

vous dites, si familier, sera dans la scène le phh sir des laquais et du menu peuple; le pleurer, celui des honnête gens.

Vous poussez la chose un peu trop lom, dk Acanthe ; je ne tiens pas que le rire soil into^ dit aux honnêtes gens. Je ne le tiens pas ra plus , repiît Ariste. Ce que je dis n'est que pov payer Gelaste de sa monnoie. Vous savez oooh bien nous avons ri en lisant Térenoe, et cobbien je ris en voyant les Italiens : je laisse i h porte ma raison et mon argent, et je ris aprii tout mon soûl. Mais que les belles tragédieiK nous donnent une volupté plus grande queole qui vient du comique, Gelaste ne le niertpii lui-même, s'il y veut foire réflesdon.

Il faudroit, repartit froidement Gelaste, oosdamner à une très grosse amende ceux qui fatt ces tragédies dont vous nous pariez. YonsaBa là pour vous réjouir, et vous y trouva ■ homme qui pleure auprès d'un autre hanae, et cet autre auprès d'un autre, et tous t^na^ÊwA^ avec la oomédiennequi représente Andromaqiie et la comédienne avec le poète : c'est une dhalK de gens qui pleurent, comme dit votre PiaUa. Est-ce ainsi que Ton doit contenter ceux qui vont là pour se réjouir?

Ne dites point qu'ils y vont pour se réjouir, reprit Ariste ; dites qu'ils y vont pour se divertir. Or, je vous soutiens, avec le même PlatOD, qu'il n'y a divertissement égal à la tragédie, ai qui mène plus les esprits où il plaît au poêle. Le mot dont se sen Platon iait que je me figure le même poète se rendant maître de tout db peuple, et faisant aller les âmes comme des troupeaux, et comme s'il avoit en ses mains h baguette du dieu Mercure. Je vous soutiens, dis-je, que les maux d'autrui nous divertissent, c'est-à-dire qu'ils nous attachent l'esprit.

Ils peuvent attacher le vôtre agréablement, poursuivit Gelaste , mais non pas le mien. El vérité, je vous trouve de mauvais goût. Dvoos suffit que l'on vous attache l'esprit ; que ce soit avec des charmes agréables ou non, avecks serpents de Tisiphone, il ne vous importe. Quand vous me fei^icz passer l'effet de la tragédie pour une espèce d'enchantement , cela feroit-il que l'effet de la comédie n'en fût un aussi? Ces dm choses étant égales, serez-vous si fou que de préférer la première à l'autre?

ouii-iiioiiiu , reprit Arisle, usez-vuus lellre en cuiiiiKU-aison le plaisir du lire avec h \vtié; la piliii, <]iji est un ravissement, une extase? Et comment ne le Eoroit-eKe pas, si les hrroes que nous versons pour nos propres maux sont, au «emimenl d'Homéie, non jias loui-ji-faitaii iiiieii;silesbrmes, dis-je, sont, •Il sentiment de ce divin poète, une <'8(ii!>ce de 'Volupté? Car en cet endroit oit il lait pleurer 'lille et Priam , l'un dii suuvi-nir de Patioele, 'autre de la mort du dernier de sen enfants , il qu'ils se suiilent de ce plaisir ; il les fait jouir du pleurer, comme si c'étoit quelque ebose de * Hideux.

Le Ciel vous veuille ejivoyer beaucoup de iDis»ances pai-eilles , repiil Gelasle ; je n'eu seli nullement jaloux. Ces exia^^s de la pitié n'accommodent pas un homme de mon humeur. Le rire a pour nioi itudque chose de plus vit' e< de plus sensible : entiu le rire nie rit davanUfje. Toute la nature est en cela de mon avis. Allez- VoiiB-en  la ufur de Cythéi-<>e, tous y trouvères des ris, et jamais de pleurs.

Nous voici d^ja l'etumbcs, ditAiisie, dans ces raisons qui n'ont aucune solidité : vous êtes le plus frivole défenseur de la comédie que j'aie TU depuis long-temps.

' £t nous voici rclombés dans le platonisme, impliqua (ielaste : deuieiirvos-ydonc, puistgue '«cela vous plait tant. Je m'en vais vous dire quelque chose d'essentiel contre le pleurer, et veux vous convaincre par ce mt^me endjuit d'Homère dont vous avez fait voti-e capital. Quand Achille a pleuré son soûl (par {«arenlhèso, je enm qu'Achille ne rioil pas <le moins bon courage; tout ce que font les héros, ils le font dans le suprême de{>ré de perfection); loi-squ' Achille, itis-jo, s'est rassasié de ce beau plaisir de veraei' des larmes, il dit à Priam : Vieillard, tu es misérable; telle est la aindition des morlds, ils passent leur vie dans les pleui-s. Les dieux seuls sont exempts de mal , et vivent B-haut à leur aise, sans rien souffrir. Que répondrezvousà ceb?

Je répondrai , dit Ariste, que les mortels sOnt mortels quand ils pleurent de leurs douleurs; mais, quand ils pli'urent des douleurs d'aulrui, ce sont prupremeiJt des dieux.

Ia-s dieux ne pleurent ai d'une façon ni d'une

autre, i-cprit Celasre : poui' le rire, c'est leuri partaEi;e. Qull ne soit ainsi : Ilomèi'e dit en un autre endroit que , quand les bienheureux immortels virent Vulcain qui boitoii dans leur maison , il leur prit un nie inextinguible. Par ce mot d'inextinfiuible *, vous voyez (ju'on ne peut trop rire ni trop long-temps ; par celui de bienheureux , que la béatitude consiste au lire.

Par ces deux mots que vous dites, repiH Ariste, je vois qu'Homère a failli, et ne vois lieu autre chose. Platon l'en reprend dans son troisième de la République ; il le blâme de donner aux dieux un rire démesuré , et 'qui seroit même indi(^e de personnes tant soit peu consiiléi'ables.

Pourquoi voulez-vous (ju'IIomëre ait plutAt. failli que Platon? répliqua Gelaste. Mais laissons les autorités , et n'écoutons que la raison seule. Nous n'avons qu'à examiner sans prévention la comédie et la tragédie. Il arrive assis souvent quecetledernière ne nous louche poini: carlebienoulemald'aiitruine nous louche que par rapport à nous-mêmes, et en tant que nous croyons que pareille chose nous peut arriver, l'amour-propre faisant sa ns cesse querontoumt. les yeux sur soi. Or, comme la tragédie ne nous représente que des aventures extraordinaires, et qui vraisenihlablemenl ne nous arriveront jamais , nous n'y prenons point de pari , et nous sommes froids, à moins que l'ouvrage ne soit excellent, que le poifte ne nous transforme, que nous ne devenions d'autres hommes par son adresse , et no nous mettions en la place de

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LES AMOURS DE PSYCHÉ

qndque roi. Alors j*avone que la trs^gëdie nous touche, mais de crainte , mais de colère » mais de mouvements funestes qui nous renvoient au logis pidns des choses que nous ayons vues, et incapaibles de tout plaisir. La comédie , n'employant que des aventures ordinaires et qui peuventooas arriver, nous touche toujours plus ou moins , selon son degré de perfection. Quand elle est fort bonne, elle nous fait rire. La tragédie nous attache, si vous voulez ; mais la comédie nous amuse agréablement, et mène les âmes aux Champs-Elysées , au lieu que vous les menez dans la demeure des malheureux. Pour preuve infeillible de ce que j'avance, prenez garde que , pour eftacer les impressions que la tragédie avoit faites en nous, on lui fait souvent succéder un divertissement comique; mais de celui-d à Tautrc il n*y a point de retour : ce qui vous fait voir que le suprême degré du plaisir, après quoi il n y a plus rien, c'est la comédie. Quand on vous la donne , vous vous en retournez content et de belle humeur; quand on ne vous la donne pas, vous vous en retournez chagrin et rempli de noires idées. C'est ce qu'il y a à gagner avec les Orestes et les Œdipes, tristes fantômes qu'a évoqués le poète magicien dont nous avons parlé tantôt. Encore serionsnous heureux s'ils excitoient le terrible toutes les fois que l'on nous les fait paroître : cela vaut mieux que de s'ennuyer ; mais où sont les habiles poètes qui nous dépeignent ces choses au vif? Je ne veux pas dire que le dernier soit mort avec Euripide ou avec Sophocle; je dis seulement qu'il n'y en a guère. La difficulté n'est'pas si grande dans le comique; il est plus assuré de nous toucher, en ce que ses incidents sont d'une telle nature, que nous nous les appliquons à nous-mêmes plus aisément.

Cette fois-là, dit Ariste, voilà des raisons solides, et qui méritent qu'on y réponde ; il faut y tâcher. Le même ennui qui nous fait languir pendant une tragédie où nous ne trouvons que de médiocres blutés, est commun à la comédie et à tous les ouvrages de l'esprit , particulièrement aux vers : je vous le prouverois aisément si c'étoit la question ; mais ne s'agissant que de comparer deux choses également bonnes, chacune selon son genre , et la tragédie, à ce que vous dites vous-même, devant l'être

souverainement, nous ne devons considérer b comédie que dans un pareil degré. En œ degré donc vous dites qu'on peut passer de la tragédie à la comédie; et de celle-ci à Taotre, jamais. Je vous leconfesse, mais je ne tombe pas d'accord de vos conséquences ni de la raim que vous apportez. Celle qui me semble la mdleure est que dans la tragédie nous (taisons ose grande contention d'ame; ainsi on nous représente ensuite quelque chose qui délasse notre cœur, et nous remet en l'état où nous éliois avant le spectacle, afin que nous en poissioBi sortir ainsi que d'un songe. Par votre propre raisonnement, vous voyez déjà que la comédie touche beaucoup moins que la tragédie, fl reste à prouver que cette dernière est beaucoup phs agréable que l'autre. Mais auparavant, de crainte que la mémoire ne m'en échappe, je vous dirai qu'il s'en faut bien que la tragétfie nous renvoie chagrins et mal satisfidts, la comédie tout-à-fait contents et de belle humeur; car, si nous apportons à la tragédie qaekpe sujet de tristesse qui nous soit propre, la ooah passion en détourne l'effet ailleurs, el nom sommes heureux de répandre pour les man d'autrui les larmes que nous gardions pour les nôtres. La comédie, au contraire, nous frisant laisser notre mélancolie à la porte, nous la rend lorsque nous sortons. 11 ne s'agit donc que da temps que nous employons au spectacle , et que nous ne saurions mieux employer qu*à la pitié. Premièrement , niez- vous qu'elle soit plus noble que le rire?

Il y a si long-temps que nous disputons , repartit Gelaste , que je ne vous veux plus rien nier.

Et moi, je vous veux prouver quelque chose, reprit Ariste ; je vous veux prouver que la pitié est le mouvement le plus agréable de tous. Votre erreur provient de ce que vous confondez ce mouvement avec la douleur. Je crans celle-ci encore plus que vous ne faites : quanta l'autre , c'est un plaisir, et très grand plaisir. En voici quelques raisons nécessaires, etqai vous prouveront par conséquent que la chose est telle que je vous dis. La pitié est un mouvement charitable et généreux, une tendresse de cœor dont tout le monde se sait bon gré. Y a-t-il quelqu'un qui veuille passer pour un homme dur et impénétrable à ses traits? Or, qu'on ne

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