‹ Œuvres complètes, avec des notesChapitre 52 sur 670 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

FABLE X

L'Ours et l'Amateur des jardins.

Certain ours montagnard , ours à demi léché , Confiné par le Sort dans un bois solitaire , Tioaveau Bellérophon% vivoit seul et caché. Il fût devenu fou : la raison d'ordinaire N'habite pas long-temps chez les gens séquestrés. Il est bon de parler, et meilleur de se taire; Mais tous deux sont mauvais alors qu'ils sont oulrés.

Nul animal n'avoit affaire ' Dans les lieux que l'ours habitoit ; Si bien que , tout ours qu'il étoit , Il \1nt à s'ennuyer de cette triste vie. Paidant qu'il se livroit à la mélancolie , Non loin de là certaui vieillard S'ennnyoit aussi de sa part, n aimoit les jardins y étoit prêtre de Flore ,

Il l'étoit de Pomone encore.

Ces deux emplois sont beaux ; mais je voudrois parmi

Quelque doux et discret ami.

Les jardins parlent peu , si ce n'est dans mon livre :

De façon que , lassé de vivre Avec des gens muets , notre homme, un beau matin , Va chercher compagnie , et se met en campagne. L'ours , porté d'un même dessem * , Yenoit de quitter sa montagne.

Tous deux , par un cas surprenant , Se rencontrent en un toiumant.

L'homme eut peur : mais comment esquiver Pet que ^ tirer en Gascon d'une semblable affaire [ faire ? Est le mieux : il sut donc dissimuler sa peur.

L'oiirs , très mauvais complimenteur, Lai dit : Viens-t'en me voir. L'autre reprit : Seigneur, . VoQs Toyez mou logis ; si vous me vouliez faire Tant d'honneur que d'y prendre un champêtre repas , J'ai des fmits , j'ai du lait : ce n'est peut-être pas De nosseigneurs les ours le manger ordinaire ^ ; Hais j'offre ce que j'ai. L'ours accepte; et d'aller. Us Toilà bons amis avant que d'arriver : Arrivés , les voilà se trouvant bien ensemble ; Et bien qu'on soit , à ce qu'il $enil)le , Beaucoup mieux seul qu'avec des sot^ , Gomme l'ours en un jour ne disoit pas deux mois , L'homme ponvoit sans bruit vaquer à son ouvrage. L'ours alloit à la chasse , apportoit du gibier ; Faisoit son principal métier

' Le vainqueur de la Chimère , qui . ayant eu le malheur de hKf aoD frère, ftit plongé dans une mélancolie si profonde IB'eBene finit qu'avec sa vie.

■Vai. duUh, dans quelques édiiions modernes; mais c'est nae mauvaise leçon qu'aucune édition originale n'autorise.

' L'ours commun est frujçivore.

D'être bon émoucheur ; écartoit du visage De son ami dormant ce parasite ailé Que nous avons mouche appelé.

Un jour que le vieillard dormoit d'un profond somme, Sur le bout de son nez une allant se placer Mit l'ours an désespoir; il eut beau la chasser. Je t'attraperai bien , dit-il , et voici comme. Aussitôt fait que dit : le Adèle émoucheur Vous empoigne un pavé , le lance avec roideur. Casse la tête à l'homme en écrasant la mouche ; Et , non moins bon archer que mauvais raisonneur, Roide mort étendu sur la place il le couche.

Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami; Mieux vaudroit un sage ennemi.

FABLE XI

Les deux Amis.

Deux vrais amis vivoient au Monomotapa ; L'un ne possédoit rien qui n'appartint à l'autre.

Les amis de ce pays-là

Valent bien, dit-on, ceux du nôtre.

Une nuit que chacun s'occnpoit au sommeil Et mettoit à profit l'absence du soleil , Un de nos deux amis sort du lit en alarme ; II court chez son intime, éveille les valets : Morphée avoit touché le seuil de ce palais. L'ami couché s'étonne ; il prend sa bourse, il s'arme , Vient trouver l'autre , et dit : Il vous arrive peu De courir quand on dort, vous me paroissiez honune A mieux user du temps destiné pour le somme : N'auriez-vous pouit perdu tout votre argent au jeu ? En voici. S'il vous est venu quelque querelle , J'ai mon épée; allons. Vous ennuyez-vous point De coucher toujours seul ? une esclave assez belle Étoit à mes côtés; voulez-vous qu'on l'appelle? Non , dit l'ami, ce n'est ni l'un ni l'autre point :

Je vous rends grâce de ce zèle.

Vous m'êtes , en dormant , un peu triste apparu ; J'ai craint qu'il ne fiU vrai ; je suis vite accouru.

Ce maudit songe en est la cause.

Qui d'eux aimoit le mieux ? Que l'en semble, lecteur ? Cette difficulté vaut bien qu'on la propose. Qu'un ami véritable est une douce chose ! Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ;

Il vous épargne la pudeur

De les lui découvrir vous-même :

Un songe, un rien , tout lui fait peur

Quand il s'agit de ce qu'il aime.

FABLES

FABLE XH.

Le Cochon y la Chèvre et le Mouron.

Une chèvre , un mouton , avec un cochon gras y Montés sur même char, s'en alloient à la foire. Leur divertissement ne les y portoit pas ; On s'en alloit les vendre , à ce que dit Tbistoire :

Le charton ' n'avoit pas dessein

De les mener voir Tabarln *.

Dom pourceau crioit en chemin Comme s'il avoit eu cent bouchers à ses trousses : G'étoit une clameur à rendre les gens sourds. Les antres animaux , créatures plus douces , Bonnes gens , s'étonnoient qu'il criât au secours ;

Ils ne voyoient nul mal à craindre.

Le charton dit au porc : Qu'as-tu tantale plaindre i^ Tu nous étourdis tous : que ne te tiens-tu coi? Ces deux personnes-ci , plus honnêtes que toi , Devroient t'apprendre à vivre, ou du moins à te taire i Regarde ce mouton; a-t-il dit un seul mot ?

Il est sage. Il est un sot, Repartit le codion : s'il savoit son affaire , Il crieroit , comme moi , du haut de son gosier ;

Et cette autre personne honnête

Crieroit tout du haut de sa tête.

Ils pensent qu'on les veut seulement décharger^ La chèvre de son lait , le mouton de sa laine :

Je ne sais pas s'ils ont raison ;

Mais quant à moi , qui ne suis bon

Qu'à manger, ma mort est certaine.

Adieu mon toit et ma maison. ,

Dom pourceau raisonnoit en subtil personnage : Mais que lui servoit-il ? Quand le mal est certain , La plainte ni la peur ne changent le destin ; Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.

fl

> ChartoQ oo chareton , vieux inot pour charretier, volturier.

* Tabarin étoit le bouffon-gagé d'un nommé Mondor, vendeur de baume et d'onguent , qui avoit établi son théâtre à Paris, sur la place du Pont-Neuf, du côté de la place Dauphine , au commencement du dix-septième siècle. Les farces comiques etordurières qui y furent jouées eurent un succès prodigieux . et servirent à duper et à divertir la cour et la ville. Tabarin en acquit une telle célébrité qu'on imprima ses lazzi , et que ce recueil eut six éditions; il est intitulé : Recueil général et fantaisies de Tabarin, divisé en deux parties, etc. Paris. 1623. Cette fable de La Fontaine et quelques vers de Boileau ont procuré à Tabarin une sorte d'immortalité qu'il n'auroit pas obtenue par son insipide recueil et par son ignoble talent.

FABLE XIII

Tirets et Amarante.

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