A MADAME DE LA SABLIERE
lest.
Désoriuais que ma muse, aussi bien que mes jours,
Touche de son dedin l'inévitable cours,
Et que de ma raison le flambeau va s'éteindre ,
Iraî-je en consumer les resles à me plaindre ,
Et , prodigue d'un temps par la Parque attendu ,
1« perdre à regretter celai que j'ai perdu?
Si le Ciel ine réserve encor quelque étincelle
Du feu dont je brillois en ma saison nouvelle ,
Je la dois employer; sufflsamment inslriiil
Que le plus beau coucliant est voi«n de la nuit.
Le temps marcIie toujours ; ni force . ni prière ,
Sacrifices ni v<eiu , n'alongenl la carrière :
Il faudroit ménager ce qu'on va nous ravir.
Mais qui vois-je que vous sagemenl s'en senir ?
Si quelque uns l'onl rait.jenesiibpasdunombres.
Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre ,
J'ai toujours abusé ^u plus cher de nos triens.
Les pensers ainusants, les vagues entretiens.
Vains enfanlt du loisir, délices chimériques;
Les romans el le jeu , peste des républiques ,
Par qui guul dévoyés les esprits les plus droits ,
Itldicule fureur qui se moque des \tâs;
Cent autres passions , des sages condamnées ,
Ont pris comme à l'envi la fleur de mes années.
L'usage des vrais biens réparerott ces maux ;
Je le sais , el je conre encore à des biens Taux.
Je vois chacun me suivre : on se ^it une idole
De trésors, ou de gloire, ou d'un plaisir frivide.
Tantales obstinés, nous ne portons les yeux
Que sur ce qni nous est intntlil par les cienx.
Si faul-il> qu'à la lin de tels pensers nous quillenl;
Je ne vus plus d'instants qui ne m'en soUidtent.
Je recule, et peut-être atlendrai-je trop tard ;
Car. qui sait les moments prescrits à son départ ? '
Quebqu'Utsoieat,UtwiUcourti;aqiiolleseiiiploleratie' i
Si j'étois sage , Iris ( mais c'est un privilège
Que la nature accorde à bien peu d'entre nons ) ,
Si j'avais un esprit aussi réglé que vous,
Je suivrais vos leçons, au moins en quelque chose :
l.e9 Miivreen tout , c'est trop; U ùai qu'on sepFqwse
SSH)
GEUVRES DIVERSES.
Un plan moins difficile à bien exécater. Un diemin dont sans crime on se puisse écarter '. Ne point errer est chose au-dessQS de mes forces : Mais aussi , de se prendre à toutes les amorces , Pour tous les faux brillants courir et s'empresser!
J'entends que Ton me dit : Quand donc veux-tu ces- Douze lustres et plus* ont roulé sur ta vie : [ ser ? De soixante soleils la course entresuivie Ne t'a pas vu goAter un moment de repos : Quelque part que tu sois, on voit à tous propos L'inconstance d'une ame en ses plaisirs légère , Inquiète , et par-tout hôtesse passagère ; Ta conduite et tes vers , chez toi tout s'en ressent : On te veut là-dessus dire un mot en passant. Ta changes tous les jours de manière et de style; TA cours en un moment de Térence à Virgile : Aiosi rien de parfait n'est sorti de tes mains. £b bien ! prends , si tu veux , encor d'autres chemins; Invoque des neuf Sœurs la troupe tout entière ; Tente tout , au hasard de gâter la matière : On le souffre , excepté tes contes d'autrefois ^ J'ai presque envie , Iris, de suivre cette voix; J'en trouve rélo<iuence aussi sage que forte. Vous ne parleriez pas ni mieux , ni d'autre sorte : Seroit-ce point de vous qu'elle viendroit aussi ? Je m'avoue, il est vrai, s'il faut parler ainsi. Papillon du Parnasse , et semblable aux abeilles A qui le bon Platon * compare nos merveilles : Je suis chose l^ère , et vole k Umt sujet; Je vais de fleur en fleur, et d'oljel en objet ; A beaucoup de plaisirs je mêle un peu de gloire. J'irois plus haut peut-être au temple de Mémoire, Si dans un genre seul j'avois usé mes jours ; Mais , quoi ! je suis volage en vers comme en amours.
En faisant mon portrait , moi-même je m'accuse, Et ne veux poml donner mes défauts pour excuse ; Je ne prétends ici que dire ingénument
* Madame de La Sablière étolt alors très pieute ; elle coramunioit souvent , et faisoit de fréquentes retraites dans la maison des Incurables.
> La Fontaine avoit soixante-trois ans lorsqu'il fit lecture do cette épitrc à TAcadéniie.
3 On avoit fait promettre à La Fontaine de ne plus composer de contes quand il seroit reçu de l'Académie. Voyez l'Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine, troistèoie édition» 1824, p. 327.
4 La Fontaine fait ici allusion à ce passage de Platon, dans le dialoi^uc intitulé Ion : « Ce que se vantent de faire les poètes « lyriques, leur imas^natton le fait vi^ritab!ement; ils nous di- « M.>nl <|ue les vers qu'ils nous apportent ils les ont cueillis dans « liîs vergers et les jardins des Musas , où coulent des fontaines « de miel; que . semblables aux abeilles , ils voltigent cà et là , « et ils nous disent la v«*.rité : car le |)oêtc est un être sacré, lé- « ger, volage. » (Traduction de l'abbé Arnaud , dans les Mémoires de V Académie des inscriptions . t XXXIX, p. 265.)
L'effet bon ou mauvais de mon tenapéramenl. A peine la raison vint éclairer mon ame , Que je sentis l'ardeur de ma première flamme. Plus d'une passion a depuis dans mon oœor Exercé tous les droits d'un superbe vainqueur. Tel que fut mon printemps, je crains que l'on ne voie Les plus chers de mes jours aux vains désirs en pm.
! Que me servent ces vers avec soin composés? N'en attends-je autre fruit que de les voir prisés? C'est peu que leurs conseils , si je ne sais les suivre. Et qu'au moins vers ma fin je ne commence à vivre: Car je n'ai pas vécu ; j'ai servi deux tyrans; Un vain bniit et l'amour ont partagé mes ans. [en. Qu'est-ce que vivre , Iris ? vous pouvez nous Tapprai- Yotre réponse est prête ; il me semble l'entendre : C'est jouir des vrais biens avec tranquillité; Faire usage du temps et de l'oisiveté ; S'acquitter des honneurs dus à IHStre suprême; Renoncer aux Phyllis en faveur de soi-même; Bannir le fol amour et les vœux impuissants, Comme hydres dans nos cœurs sans cesse renaiisamtik