LIVRE VIII
Jupiter * le vouloil ainsi.
Qtl'est-ce que Jupiter ? un corps sans connoissance.
D'oii vient donc que son influence Agit difTéremment sur ces deux hommes-ci ? Puis comment pénétrer jusques à noire monde? Comment percer des airs la campagne profonde? Percer Mars, le Soleil , et des vides sans fin? Un atome la peut détourner en chemin : Où riront retrouver les faiseurs d'horoscope?
L'état où nous voyons l'Europe ' Mérite que du moins quelqu'un d'eux l'ait prévu : Que ne l'a-t-il donc dit? Mais nul d'eux ne l'a su. L'immense éloignement, le point et sa vitesse,
Celle aussi de nos passions,
Permettent-ils à leur foiblesse De suivre pas à pas toutes um actions? Notre sort en dépend : sa course entresuivie Ne va , non plus que nous, jamais d'un même pas ;
Et ces gens veulent au compas
Tracer le cours de notre vie !
«0 ne se Cint point arrêter An deux faits ambigus que je viens de conter. , Ce Gis par trop chéri, ni le bon homme Eschyle, I N'y font rien : tout aveugle et menteur (|u*est cet art , ' llpeatihipper an but une fois entre mille; Ce sont des effets du hasard.
FABLE XVIL
VAne et le Chien.
Il se faut entr'aider ; c'est la loi de nature.
L'âne un jour pourtant s'en moqua :
Et ne sais comme il y manqua;
Car il est bonne créature.
Il alloit par pays, accompagné du chien,
Gravement, sans songer à rien;
Tous deux suivis d'un commun maître.
Ce maître s'endormit. L'âne se mit à paître :
n étoit alors dans un pré
Dont l'herbe étoit fort à son gré.
Point de chardons pourtant ; il s'en passa pour l' heure : li ne faut pas toujours être si délicat;
Et, faute de servir ce plat.
Rarement un festin demeure.
Notre baudet s'en sut enfin hmar pour cette fois. Le chien, mourant de faim, Un dit : Cher compagnon, baisse-loi, je te prie : k prendrai mon dUié dans le panier au pain.
«H m id planète.
* Lonqoe La Fontaine compotoU cette foltlc . preM]iic toute rfiorope étoit en gnerre contre la France.
Point de réponse; mot* : le roosûn d'Arcadie
Craignit qu'en perdant un moment
Il ne perdit un coup de dent.
Il fît long-temps la sourde oreille :
Enfm il répondit : Ami, je te conseille D'attendre que ton maître ait fîni son sommeil^ Car il te donnera sans faute, à son réveil,
Ta portion accoutumée :
Il ne sauroit tarder beaucoup.
Sur ces entrefaites un loup Sort du bois , et s'en vient : autre bête affamée. L'âne appelle aussitôt le chien à son secours. Le chien ne bouge, et dit : Ami , je te conseille De fuir en attendant que ton maître s'éveille; Il ne sauroit tarder : détale vite , et cours. Que si ce loup t'atteint , casse-lui la mâchoire : On t'a ferré de neuf; et, si tu veux m'en croire, Tu rétendras tout plat. Pendant ce beau discours , Seigneur loup étrangla le baudet sans remède.
Je conclus qu'A faut qu'on s'entr'aide.
FABLE XVni.
Le Bassa et le Marchand.
Un marcliand grec en certaine contrée
Faisoit trafic. Un bassa* l'appuyoit;
De quoi le grec en bassa le payoit,
Non en marchand : tant c'est chère denrée
Qu'un protecteur! Celui-ci coûtoit tant.
Que notre Grec s'alloit par-tout plaignant.
Trois antres Turcs, d'un rang moindre en puis-
Lui vont offrir leur support en commun, [sance ,
Eux trois vouloient moins de reconnoissance
Qu'à ce marchand il n'en coûtoit pour un.
Le Grec écoute; avec eux il s'engage ;
Et le bassa du tout est averti :
Même on lui dit qu'il jouera , s'il est sage,
A ces gens-là quelque méchant parti ,
Les prévenant, les chargeant d'tm message
Pour Mahomet, droit en son paradis,
El sans tarder; sinon ces gens unis
Le préviendront, bien certains qu'à la ronde
Il a des gens tout prêts pour le venger :
Quelque poison l'enverra protéger
Les trafiquants qui sont en l'antre monde.
Sur cet avis le Turc se comporta
Comme Alexandre'; et, plein de confiance,
> Pas un mot. EUipêe.
* Un bâcha ou pacha.
3 Qui but la médecine que lui présenta ion médecin Philippe au moment où il venoit de receroir une lettre qui lui annonroit que celiii-ci Touloit l'empoisonner. ( Abbian». I. Il . c. xiif ; Jvk- Tl^.. 1. \I. c. \iii ; Plitascd.. in y/rjr/ifidr.,p.28.)
FABLES
Gliez le marchand tout droit il s'en alla , Se mit à table. On vit tant d'assurance £n ses discours et dans toat son maintien, Qu'on ne crut point qu'il se doutât de rien. Ami , dit-il , je sais que tu me quittes; Même Ton veut que j'en craigne les suites; Mais je te crois un trop homme de bien; Tu n'as point l'air d'un donneur de breuvage. Je n'en dis pas là-dessos davantage.
Quant à ces gens qui pensent t'appuyer, Écoute-moi : sans tant de dialogue Et de raisons qui ponrroient t'ennuyer.
Je ne te veux conter qu'un apologue.
Il étoit un berger, son chien, et son troupeau. Quelqu'un lui demanda ce qu'il prétendoit faire
D'un dogue de qui l'ordinaire Etoit un pain entier. Il falloit bien et beau Donner cet animal au seigneur du village.
Lui, berger, pour plus de ménage,
Auroit deux ou trois mâtineaux.
Qui , lui dépensant moins , veilleroient aux troupeaux
Bien mieux que cette bête seule, n mangeoit plus que trois; mais on ne disoit pas
Qu'il avoit aussi triple gueule
Quand les loups livroient des combats.
Le berger s'en défait; il prend trois chiens de taille A lui dépenser moins, mais à fuir la bataille. Le troupeau s'en sentit; et tu te sentiras
Du choix de semblable canaille.
Si tu fois bien, tu reviendras à moi.
Le Grec le crut.
Ceci montre aux provinces Que, tout eompté, mieux vaut en bonne foi S'abandonner à quelque puissant roi.
Que s'appuyer de plusieurs petits princes.
FABLE XIX
L'Avantage de la Science.
Entre deux bourgeois d'une ville S'émut ' jadis un différent :
L'im étoit pauvre, mais habile; L'autre, riche, mais ignorant.
Celui-ci sur son concurrent Youloit emporter l'avantage; Prétendoit que tout homme sage Etoit tenu de l'honorer.
C'étoit tout homme sot : car pourquoi révérer Des biens dépourvus de mérite?
La raison m'en semble petite.
' Sunriiit , s'élera.
Mon ami , disoit-il souvent Au savant.
Vous vous croyez considérable;
Mais, dites-moi, tenez-vous table?
Que sert à vos pareils de lire incessamment ■ ? Ils sont toujours logés à la troisième chambre' Vêtus au mois de j uiu comme au mois de déoemb Ayant pour tout laquais leur ombre seulement
La république a bien affaire
De gens qui ne dépensent rien !
Je ne sais d'homme nécessaire Que celui dont le luxe épand beaucoup de biei Nous en usons. Dieu sait! notre plaisir occnpi L'artisan, le vendeur, celui qui feit la jupe, Et celle qui la porte, et vous, qui dédiez
A messieurs les gens de finance
De méchants livres bien payés.
Ces mots remplis d'impertinence
Eurent le sort qu'ils méritoient.
L'homme lettré se tut, il avoit trop à dire. La guerre le vengea bien mieux qu'une satire. Mars détruisit le lieu que nos gens habitolent :
L'un et l'autre quitta sa ville.
L'ignorant resta sans asUe;
Il reçut par-tout des mépris :
L'autre reçut par-tout quelque faveur nonveOc
Cela décida leur querelle.
Laissez dire les sots : le savoir a son prix.
FABLE XX
Jupiter et les Tonnerres.
Jupiter, voyant nos fautes.
Dit un jour, du haut des airs : Remplissons de nouveaux hôtes Les cantons de l'univers Habités par cette race Qui m'importune et me lasse.
Va-t'en , Mercure , aux enfers :
Amène-moi (a Furie La plus cruelle des trois.
Race que j'ai trop chérie, Tu périras cette fois!
Jupiter ne tarda guère A modérer son transport.
* Sans cerne. C'est dans ce sens qneBoUean a dit :
Lu TieilImM cliagrme incfsuimment amiiMc.
jirt po/litptey ch. III , r. a83.
Mais le mot incessamment signifie plus ordinairemeii délai, » C'rst'à-dire an troisi^e étagp.