‹ Œuvres complètes, avec des notesChapitre 66 sur 670 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

Un moi sans plus; tous les enfonU

Qui sont passés entre tes dents

N'aToient-ils ni père ni mère? —

Ils en avoîent. — S'il est ainsi , Et qa*aacan de leur mort n'ait nos têtes rompues,

Si tant de mères se sont taes ,

Que ne tous taisez^vous aussi ? —

Moi , me taire ! moi malheureuse !

Ah ! j'ai perdu mon fils ! il me faudra traîner

Une yieillesse douloureuse ! — Dites-moi, qui vous force à vous y condamner? — Hâas! c'est le Destin qui me hait. — Ces paroles Ont été de tout temps ea la bouche de tous.

Misérables humains , ceci s'adresse à vous ! Je n'entends résonner que des plaintes frivoles. Quiconque , en pareil cas , se croit ha! des cienx , Qu'il considère Hécnbe ' , il rendra grâce aux dieux.

FABLE XIV

Les deux Aveniwriers et le Talisman.

Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire. Je n'en veux pour témoin qu'Hercule et ses travaux :

Ce dieu n'a guère de rivaux; J'en vois peu dans la fable , encor moins dans l'histoire. En voici pourtant un, que de vieux talismans Firent chercher fortune au pays des romans.

Il voyageoit de compagnie.

Son camarade et Ini trouvèrent un poteau

Ayant au haut cet écriteau :

« Seigneur aventurier, s'il te prend quelque envie « De voir ce que n'a vu nul chevalier errant,

« Tu n'as qu'à passer ce torrent; « Puis, prenant dans tes bras un éléphant de pierre

a Que tu verras couché par terre , « Le porter, d'une haleine, au sommet de ce mont « Qui menace les cieux de son superbe firont. » L'un des deux chevaliers saigna du nez *. Si l'onde

Est rapide autant que profonde, Dit-il... et supposé qu'on la puisse passer, Foorquoi de l'éléphant s'aller embarrasser?

Quelle ridicule entreprise !

Le sage l'aura foil par tel art et de guise ^ Qu'on le pourra porter peut-être quatre pas :

«Celle reine, après avoir tvl périr sous ses yeux Priam ton mari, et la pins grande partie de ses enbnts, sa ville et son royaume, fût réduite en esclavage.

* Expression proverbiale , ponr dire que Ton manque de résohitioo par la crainte du danger. Saigner dn nez étoit en Orient , pendant la peste , considéré comme un symptdme Clcbeox , qui fûsoit crainidrela mort à ceux qui l'épronvoient. Voyez Boccace, dans rintrodnction du Décaméron.

' Et de manière.

Maisjusqu'au haut du mont ! d'une haleine ! Un'estpas An pouvoir d'un mortel; à moins qne la figure Ne soit d'un éléphant nain , pygmée , avorton ,

Propre à mettre au bout d'un bâton , Auquel cas, où l'honneur' d'une telle aventure? On nous veut attraper dedans cette écriture; Ce sera quelque énigme à tromper un enfont : C'est pourquoi je vous laisse avec votre âéphant. Le raisonneur parti , l'aventureux se lance ,

Les yeux clos, à travers cette eau.

Ni profondeiu* ni violence Ne purent l'arrêter; et^ selon l'écriteau. Il vit son éléphant couché sur l'autre rive. Il le prend , il l'emporte , au haut du mont arrive , Rencontre luie esplanade, et puis une cité. Un cri par l'éléphant est aussitôt jeté :

Le peuple aussitôt sort en armes.

Tout antre aventurier, an bruit de ces alarmes, Auroit fui : celui-ci, loin de tourner le dos. Veut vendre au moins sa vici et mourir en héros. Il fut tout étonné d'ouïr cette cohorte Le proclamer monarque au lieu de son roi mort. Il ne se fit prier que de la bonne sorte; Encor que le fardeau fût , dit-il , un peu fort. Sixte en disoit autant quand on le fit saint père :

(Seroit-ce bien une misère

Que d'être pape ou d'être roi?) On reconnut bientôt son peu de bonne foi.

Forttme aveugle suit aveugle hardiesse.

Le sage quelquefois fait bien d'exécuter Avant que de donner le temps à la sagesse D'envisager le feit , et sans la consulter.

FABLE XV

Les Lapins,

DISCOUAS A It. LE DUC DE LA ROGHEPOUCALXD >.

Je me suis souvent dit, voyant de quelle sorte

L'homme agit, et qu'il se comporte En mUle occasions comme les animaux :

Le roi de ces gens-là n'a pas moins de défauts

Que ses sujets ; et la Nature

A mis dans chaque créature Quelque grain d'une masse où puisent les esprits : J'entends les esprits-corps, et pétris de matière.

Je vais prouver ce que je dis.

A l'heure de l'afTiU , soit lorsque la lumière Précipite ses traits dans l'humide séjour,

> C'est-à-dire où aéra l'honneur. Ellipse.

' Sur M. le duc de La Rochefoucauld , voyez hr 1 , fab. xt.

iM

FABLES

Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière, £t que, n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour, An bord de quelque bois sur un arbre je grimpe. Et, nouveau Jupiter, du haut de cet olympe.

Je foudroie à discrétion

Un lapin qui n'y pensoit guère.

Je vois fuir aussitôt toute la nation

Des lapins qui , sur la bruyère ,

L'œil éveillé, l'oreille an guet, S'égayoient, et de thym parfumoioit leur banquet.

Le bruit du coup Saiit que la bande

S'en va chercher sa sûreté

Dans la souterraine cité :

Mais le danger s'oublie, et cette peur si grande S'évanouit bientôt; je revois les lapins. Plus gais qu'auparavant, revenir sous mes mains.

Ne reconnolt-on pas en cela les humains?

Dispersés par quelque orage,

A peine ils touchent le port

Qu'ils vont hasarder encor

Même vent, même naufrage :

Vrais lapins, on les revoit

Sous les mains de la Fortune.

Joignons à cet exemple une chose commune.

Quand des chiens étrangers passent par quelque en- Qui n'est pas de leur détroit', [droit

Je laisse à penser quelle fête !

Les chiens du lieu, n'ayant en tête Qu'un intérêt de gueule, à cris, à coups de denU

Vous accompagnent ces passants

Jusqu'aux confins du territoire.

Un intérêt de biens • , de grandeur, et de gloire , Aux gouverneurs d'états, à certains courtisans, A gens de tous métiers, en fait tout autant faire.

On nous voit tous, pour l'ordinaire.

Piller le survenant, nous jeter sur sa peau. La coquette et l'auteur sont de ce caractère :

Malheur à l'écrivain nouveau !

Le moins de gens qu'on peut à l'entour du gâteau ,

C'est le droit du jeu , c'est l'affaire. Cent exemples pourroient appuyer mon discours;

Mais les ouvrages les plus courts Sont toujours les meilleurs. En cela j'ai pour guides^

' Indépendamment de sa signification ordinaire , le mot détroil désignoit, do temps de La Fontaine, uneétendoe de pays soumise à une juridiction spirituelle ou temporelle. C'est dans ce sens qu'U est employé ici. On dit actueUement district.

>Yab. Dans les éditions modernes il y a bien au singulier; c'est à tort.

3 Dans les éditions modernes II y a guide an singulier. La Fontaine a mis le pluriel . parccque ainsi l'exige la correction de la phrase ; la rime demanderoit le singulier. C'est une de ces négligences ({ui étonnent dans notre poète.

Tous les maîtres de l'art, et tiens qn'il fout hteer Dans les plus beaux sujets quelque chooe à penser: Ainsi ce discours doit cesser.

Vous, qui m'avez donné ce qu'il a de solide , Et dont la modestie égale la grandeur, Qui ne pintes jamais écouter sans pudeor

La louange la plus permise,

La plus juste et la mieux acquise; Vous enfin, dont à peine ai-je encore obtenu Que votre nom reçût ici quelques hommages, Du temps et des censeurs défendant mes ooTn^ei, Comme un nom qui, des ans et des peoples connu, Fait honneurà laFrance, en grands noms plus féconde

Qu'aucun climat de l'univers.

Permettez-moi du moins d'apprendre à Unit le monde Que vous m'avez donné le sujet de ces vers.

FABLE XVL

Le Marchand, le Gentilhomme, le Pâtre, et le

Fils de Roi,

Quatre chercheurs de nouveaux mondes.

Presque nus , échappés à la fureur des ondes, Un trafiquant, un noble, un pâtre, un fils de roi.

Réduits au sort de Bélisah'e ',

Demandoient aux passants de quoi

Pouvoir soulager leur misère.

De raconter quel sort les avoit assemblés. Quoique sous divers points tous quatre ils fussent nés,

C'est un récit de longue haleine.

Ils s'assirent enfin au bord d'une fontaine : Là le conseil se tint entre les pauvres gens. Le prince s'étendit sur le malheur des grands. Le pâtre fut d'avis qu'éloignant la pensée

De leur aventure passée Chacun fit de son mieux, et s'appliquât an soin

De pourvoir au commun besoin. La plainte, ajouta-t-îl, guérit-elle son homme? Travaillons : c'est de quoi nous mener jusqu'à Rome. Un pâtre amsi parler! Aûisi parler? croit-on

' Bélisaire étoit un grand capitaine , qui , ayant commande les armées de l'empereur et perdu les bonnes grâces de son maître, tomba dans un tel point de misère qu'il demandoit l'aurnôoe sur les grands chemins *. {Note de La Fontaine,)

* Tout les nrts semblent aroir conspiré contre Phistoirc en consacrant le récit louchant , mais romanesque , des dernièroa années de Bélisairr , devenu aveugle et demandant Paumâne : il nVif est pas moins prouvé que ce récit est entièrement faux , et qu'il a été inventé long-temps après la mort de ce grand homme. Les faits rapportés par les historiens les plus voisins de sou temps y sont contraires : le poëte Taetsés , au dousièmc siècle, est le plus ancien auteur qui en fasse mention , et lui-même le contredit dans un antre passage de son io»ipide po^rar. Con»ullPs à ce sujet Giblion's I/itt. of ihe decl. and Jall oj ike rom. entpirr , ch. xiiii, t. Vil , p. 4o8 , cdil. 1797, io-8», I^ndon.

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