‹ Œuvres complètes, avec des notesChapitre 65 sur 670 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

KM

To mériles, dii-Ui d'être pasteur de gens* : laisse là tes Dioutoiis > viens conduire des hommes ;

Je te fais juge souverain.

Voilà notre berger la balance à la main. Quoiqu'il n'eût guère vu d'autres gens qu'un ermite, Son troupeau y ses mâtins, le loup, et puis c'est tout, Il avoit du bon sens; le reste vient ensuite :

Bref, il en vint fort bien à bout.

L'ermite son voisin accourut pour lui dire : Veillé-je? et n'est-ce point un songe que je vois ? Vous, fevori! vous, grand! Défiez- vous des rois; Leur fiiveur est glissante : on s'y trompe ; et le pire Cest qu'il en coûte cher : de pareilles erreurs Ne produisait jamais que d'illustres malheurs. Vous ne connoissez pas l'attrait qui vous engage : Je vous parle en ami; craignez tout. L'antre rit;

Et notre ermite poursuivit :

Voyez combien déjà la cour vous rend peu sage. Je crois voir cet aveugle à qui , dans un voyage ,

Un serpent engourdi de froid Vint s'oflKr sous la main : il le prit pour un fouet; Le sien s'étoit perdu , tombant de sa ceinture. 0 rendoit grâce au ciel de l'heureuse aventure , Quand un passant cria : Que tenez-vous ! ô dieux ! Jelea^ cet animal traître et pernicieux , [dis-je.

Ce serpent ! — C'est un fouet. — C'est un serpent ! vous A me tant tourmenter quel intérêt m'oblige ? Prétendez-vous garder ce trésor? — Pourquoi non? Mon fouet étoit usé; j'en retrouve un fort bon :

Vous n'en parlez que par envie. —

L'aveugle enfin ne le crut pas;

Il en perdit bientôt la vie :

L'animal dégourdi piqua son homme au bras.

Quant à vous, j'ose vous prédire Qu'il vous arrivera quelque chose de pire. — Eh ! que me sanroit-il arriver que la mort? Mille dégoûts viendront, dit le prophète ermite. n en vint en effet : l'ermite n'eut pas tort. Mainte peste de cour fit tant, par maint ressort , Que la candeur du juge , ainsi que son mérite , Forent suspects au prince. On cabale , on suscite Accusateurs , et gens grevés par ses arrêts. De nos biens , dirent-ils , il s'est fait un palais. Le prince voulut voir ces richesses immenses, n ae trouva par-tont que médiocrité, Louanges * du désert et de la pau>Teté :

Cétoîent là ses magnificences.

Son fint , dit-on , consiste en des pierres de prix : Un grand coffre en est plein, fermé de dix serrures. Lui-même ouvrit ce coffre , et rendit bien surpris

ioo empruntée d'Homère.

*Vai. Dans plusieurs éditions modernes, on met à tort louange an singulier.

Tons les madiineon * d'impostores.

Le coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux,

L'habit d'un gardeur de troupeaux , Petit chapeau, jupon, panetière, houlette.

Et, je pense, aussi sa musette.

Doux trésors, ce dit-il , chers gages, qui jamais N'atthrâtes sur vous l'envie et le mensonge, Je vous reprends : sortons de ces riches palais

Comme l'on sortiroit d'un songe !

Sffe, pardonnez-moi cette exclamation :

J'avois prévu ma chute en montant sur le faite. Je m'y suis trop complu : mais qui n'a dans la tête

Un petit grain d'ambition?

FABLE XL

Les Poissûns , et le Berger qui joue de la flûte.

Tircis , qui pour la seule Annette

Faisoit résonner les accords

D'une voix et d'une musette

Capables de toucher les morts,

Chantoit un jour le long des bords

D'une onde arrosant des prairies Dont Zéphyre habitoit les campagnes fleuries. Annette cependant à la ligne pêchoit; '

Mais nul poisson ne s'approchoit :

La bergère perdeit ses peines.

Le berger, qui par ses chansons

Eût attiré des inhumaines , Crut, et crut mal , attirer des poissons. 11 leur chanta ceci : Citoyens de cette onde , lassez votre Nafade en sa grotte profonde; Venez voir un objet mille fois plus charmant. Ne craignez point d'entrer aux prisons de la Belle :

Ce n'est qu'à nous qu'elle est cruelle.

Vous serez traités doucement;

On n'en veut point à votre vie :

Un vivier vous attend , plus clair que fin cristal ; Et, quand à quelques uns l'appât seroit fhtal. Mourir des mains d'Annette est un sort que j'envie. Ce discours éloquent ne fit pas grand effet; L'auditoire étoit sourd aussi bien que muet : Tircis eut beau prêcher. Ses paroles miellées

S'en étant aux vents envolées.

Il tendit un long rets. Voilà les poissons pris; Voilà les poissons mis aux pieds de la bergère.

O vous, pasteurs d'humains et non pas de brebis, Rois, qui croyez gagner par raison les esprits D'une multitude étrangère,

*Machineur, vieux mot hors d'osage. même du tempjt de Nicot . et qui a été remplacé i»ar machmateur.

loa

FABLES

Ce n'est jamais par-là que Tua en vient à boat !

D y font une antre manière :

Servez-Yoos de vob rets; la puissance &it tout.

FABLE XU.

Les deux Perroquets, le Roi, et soi» Fils,

Deux perroquets y l'un père et l'autre fils^ Du rôt d'un roi fai^ent leur ordinaire; Deux demi-dieux , l'un fils et l'autre père , De ces oiseaux faisoient leurs fevoris.

L'âge lioit une amitié sincère Entre ces gens : les deux pères s'aimoient; Les deux enfants, malgré leur cœur frivole, L'un avec l'autre aussi s'accoutumoient, Nourris ensemble, et compagnons d'école.

C'étoit beaucoup d'honneur au jeune perroquet; Car l'enfant étoit prince, et son père monarque. Par le tempérament que lui donna la Parque, Il aimoit les oiseaux. Jfa moineau fort coquet , Et le plus amoureux de toute la province, Faisoit aussi sa part des délices du prince. Ces deux rivaux un jour ensemble se jouants , Gomme il arrive aux jeunes gens, Le jeu devint une querelle.

Le passereau , peu circonspec ' , S'attira de tels coups de bec Que , demi-mort et traînant l'aile , On crut qu'il n'en pourroit guérir.

Le prince indigné fit mourir Son perroquet. Le bruit en vint au père. L'Infortuné vieillard crie et se désespère, Le tout en vain , ses cris sont superflus ; L'oiseau parleur est déjà dans la barque : Pour dire mieux , l'oiseau ne pariant plus Fait qu'en fureur sur le fils du monarque Son père s'en va fondre, et lui crève les yeux. Il se sauve aussitôt, et choisit pour asile

Le haut d'un pin : là , dans le sein des dieux. Il goûte sa vengeance en lieu sûr et tranquille. Le roi lui-même y court, et dit pour l'attirer : Ami, reviens chez moi; que nous sert de pleurer? Haine, vengeance, et deuil, laissons tout à la porte. Je suis contraint de déclarer, Encor que ma douleur soit forte , Que le tort vient de nous; mon fils fut l'agresseur : Mon fils! non; c'est le Sort qui du coup est l'auteur. La Parque avoit écrit de tout temps en son livre Que l'un de nos enfants devoit cesser de vivre ,

I Vâr. Circontpect dans toutes les édUtons ; mais La Fontaihe a retranché le t. et il a écrit, dans l'édition de 1679, circonspec , pour la rime , et par licence poétique. Voyei la hble vin de ce même livre.

L'autre de voir, par ce mallienr. Consolons-nous tous deux , et reviens dans ta cage.

Le perroquet dit : Sire roi ,

Crois-tu qu'après un tel outrage

Je me doive fier à toi ?

Tu m'allègues le Sort : prétends-tu , par ta foi. Me leurrer de l'appât d'un profane langage? Mais que la Providence, ou bien que le Destin

Règle les afifoires du monde.

Il est écrit là-haut qu'au faite de ce pin ,

Ou dans quelque forêt profonde, J'adièverai mes jours loin du fatal objet

Qui doit t'étre un juste sujet De haine et de fureur. Je sais que la vengeance Est un morceau de roi; car vous vivez en dieux.

Tu veux oublier cette offense; Je le crois : cependant il me font , pour le mieux ,

Eviter ta main et tes yeux.

Sire roi, mon ami, va-t'en; tu perds ta peine :

Ne me parle point de retour; L'absence est aussi bien un remède à la haine

Qu'un appareil contre l'amour.

FABLE Xm.

La Lionne et V Ourse.

Mère lionne avoit perdu son faon ' :

Un chasseur Tavoit pris. La pauvre infortunée

Poussoit un tel rugissement Que toute la forêt étoit importunée.

La nuit ni son obscurité,

Son silence, et ses autres charmes.

De la reine des bois n'arrêtoient les vacarmes : Nul animal n'étoit du sommeil visité.

L'oiu^ enfin lui dit : Ma commère ,

> Var. Édit. de 1679 : Fan. Celte leçon a été conservée dans quelques éditions; non pas que ce mot s'écrivit diUéremineat du temps de La Fontrine qu'il ne s'écrit aujourd'hui , mais pircequ'U se prononce fan, et que les poètes pouvoieol akm altérer l'orthographe des mots pour rimer aux yeux oomme ma oreilles. Le mot faon est ici impropre ; car, bien avant La Footaine , il ne s'employoit que pour désigner le petit d'une biche » d'un chevreuil, ou d'un daim. ■ On ne peut dire faon d*lme beste mordante, comme laye, ourse, lionne, éléphanle, tins ont antres noms particuliers. ■ Nicot, Thrésor de la langmê françof/se, 1606, in-folio, au mot faon. Cependant plus anciennement ce mot parott avoir été employé pour désigner les petits de tous les animaux; du moins nous avons un exemple qui prouve que le mot faoner s'employoit pour engendrer en général, quand il s'aginoit des animaux.

Lm oitiavx , aVMÎ 1m poÎMoa» , Qui naoalt sont biani à re(*rder , Sarent bien met règle* garder ; Tout fnonerU k lor OMges , Et foot hoooe«r à lor lignage».

Roman de la Rost.

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