I)K LA FONTAINE
FABLE PREMIÈRE
Les Compagnons d'UUjsse.
A MONSEIGNEITR LE DUC DE BOL'RGOGNE.
Prince , runic{ue objet da soin des immortels , Souffrez que mon encens parfume vos autels. Je vous offre un peu tard ces présents de ma muse; Les ans et les travaux me servinmt d'excuse. Mon esprit diminue , au lieu qu'à chaque instant
I La Fontaine étoît alors âgé de soixante-treize ans.
* Lu\eiiil)OiirK avoil t^té vainqueur à Flennu, à Nervindc, à Steinkerke; Catinat k Staflanlc et à Marsaillcs. L'armée royale avoitpris Mons, Namur. et Charleroy. Louis XIV offrit la paix, mais à des conditions trop dures , et qui ne hirent point acceptées.
On aperçoit le vôtre aller en augmentant : Il ne va pas, il court, il semble avoir des aikt. Le héros ' dont il tient des qualités si belles Dans le métier de Mars brûle d'en faire autant: Il ne tient pas à lui que, forçant la victoire ,
Il ne marche à pas de géant
Dans la carrière de la fdoire.
Quelque dieu le retient : c'est notre souverain. Lui qu'un mois a rendu maître et vainqueur du Rhin*. Cette rapidité fut alors nécessaire; Peut-être elle seroit aujourd'hui téméraire '. Je m'en tais : aussi bien les Ris et les Amours Ne sont pas soupçonnés d'aimer les longs disooms. De ces sortes de dieux votre cour se compose : Ils ne vous quittent point. Ce n'est pas qu'après Uni D'autres divinités n'y tiennent le haut bout : Le Sens et la Raison y règlent toute chose. Consultez ces derniers sur un fait où les Grecs,
Imprudents et peu circonspects ,
S'abandonnèrent à des charmes Quimétamorphosoient en bétes les humains.
Les compagnons d'Ulysse , après dix ans d'alam»! Erroient au gré du vent, de leur sort incertaini.
Ils abordèrent un rivage
Oîi la nile du dieu du jour,
Circé , tenoit alors sa cour.
Elle leur Gt prendre un breuvage Délicieux, mais plein d'un funeste poison.
D*abord ils perdent la raison; Quelques moments après leur corps et leur visage tiennent l'air et les traits d'animaux diffiérents: Les voilà devenus ours , lions , éléphants;
Les mis sous une masse énorme,
Les autres sous une autre forme :
Il s'en vit de petits; exemplum , ut talpa.
Le seul Ulysse en échappa; Il sut se déûer de la liqueur traîtresse.
Comme il joigiioit à la sagesse La mine d'un héros et le doux entretien ,
Il fit tant que ren<;hanteresse
> Louis de Bourbon . dauphin , fils de Lonis XIT, cl piR ^ duc de Bourgogne , auquel cette Cable est dédii!e.
* Dans la campagne de 168S, l'armée commandée pir teé* phin et le maréchal de Duras s'empara, du 25 octobn m M novembre, de Hcidelbcrg, de Maycncc. de Philisboivgi ^ Manheim , de Spire , de Worms , d'Op[icnlieim , de Frmkaidd< et de Trêves.
s Ceci nous prouve que cette fable a dft ôlre composée venl> fin de Tannée 1690. Le dauphin , ayant avec lui le mâtétibdif Loi^f», commandoit alors rannée sur le Bhin. Cette arafc* après avoir passé le fleuve , eut onire de se refdoyer sor b France sans avoir vu l'enuemi et trouvé l'occasion de se]aMic< Les faits mémorables de cette campagne se passèrent m Utt et dans les Pays-Bas. Le dauphin quitta l'année le 30 scptonbre 1690 , et revint à Fontainebleau , où la conr se barrait alors. Voyez le journal de Dangean . 1. 1 , p. 335. 349 el SSI.