INTRODUCTION XIX
D’après un passage, d’ailleurs obscur, de ce pamphlet, il semble que Ronsard ait eu à craindre, sinon pour lui-même, du moins pour son petit livre « les bourrées seiches de la place Maubert ». Quelques années plus tard, les adversaires huguenots de Ronsard reprirent la véhémente accusation de Jean Macé, et l’un d’eux, le poète Jacques Grévin, raconta sans ambages que le Livret de folastries avait été saisi et brûlé par ordre du Parlement. Le fait n’est pas encore prouvé et j'ai peine à le croire, car le Parlement a enregistré le privilège et accordé l’émprimatur. La rareté de lédition princeps n’est pas une raison suffisante pour affirmer qu'elle fut condamnée au feu; il existe, en effet, d’autres recueils de Ronsard qui sont encore plus rares, sans que pourtant ils aient été soupçonnés d’avoir eu le même sort2. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il se manifesta une certaine opposition parmi les membres du Parlement, dont quelques-uns avaient des tendances au protestantisme, et que plusieurs d’entre eux, amis de l’auteur, tels que Michel de l’Hospital et Robert de la Haye, auxquels se joignit le poète Nicolas Denisot, le réprimandèrent doucement et le ramenèrent à une inspiration plus « chrestienne » 5.
Si bien que Ronsard, toujours docile à la voix de l'amitié, leur promit de composer un hymne à la gloire du Christ, pour racheter la grande liberté du Livret de folastries, nous le savons par P. des Mireurs 4. Puis, pour donner le change à l'opinion, il dispersa les « folastries » proprement dites dans les recueils posté-
1. V. le Temple de Ronsard, reproduit dans le Ronsard de Blanchemain, t. VII, p. 92 (à une mauvaise place d’ailleurs, car il est postérieur à la Responce aux injures); et les Dithyrambes de Baïf, dédicace (dans le | Baïf de Marty Laveaux, t. II, p. 210).
2. Par ex. le Second livre des Meslanges de 1559, les Nouvelles poësies de 1563, les Eclogues el Mascarades de 1565.
3. Pour N. Denisot et R. de la Haye j'ai donné mes preuves dans mon article sur Ronsard poëte gaulois (Revue de la Renaissance de juillet 1902, pp. 3 et 4). P. de Nolhac le pense pour l’Hospital, art. cil., p. 357. Les poésies latines du chancelier confirment cette opinion.
4. « Plane confido (quæ est Terpandri nostri humanitas) hunc aliquando Christiani Herculis res praeclare gestas feliciore versu decantaturum » (Lettre à J. de Morel citée plus haut). Cette pièce expiatoire est l'Hymne de l'Hercule chrestien, qui parut en 1555. Cf. le Ronsard de Blanchemain, t. V, p. 167-168; IV, 295.