La ville est prise ^ — m^is pied à pied
CHA5ÎT. HUITIEME. 469
Partout la mort a'eoivre de «ang^ il n^est pas une rue où n^ lutte quelque cœur désespéré pour ceus qui y dans un instant , cesserotit de le filtre battre. Ici la guerre préfère à son art destructeur des expédiens plus destructeurs encore , et la chaleur do carnage , telle que la vase échauffée par le soleil sur les bords du Nil^ engendre les formes^ variées des plus monstrueux crimes.
83. Un ofBcier russe marchait hardiment sur un monceau de corps lorsqu'il sentit son talon mordu, comme par la tète du serpent dont , grâce à Ève^ tous les hommes sentent encore aujourd'hui les griflfes.^ Vainement il se débattit, jura , frappa etdessanda secours en criant comme les loups quand ih ont faim^ -— la -dent , semblable aux serpens dont on parlait autrefois, ne lâcha pas son heureuse prise.
84. C'était celle d'un musulman qui^ ayant senti sop corps expirant oppressé par le pied d'un ennemi, Tavait saisi et s'était attaché au tendon de la plus délicate structure (celui qu'une muse ancienne ou quelque bel-esprit moderne a désigné^ ^Lchille^ipar ton nom) : la dent pénétra profondément , et ne Tabandonna pas même avec la vie; «r- car (mais c'est peut-^tre un mensonge) on assure que la jambe vivante traîna long-tems aicore après elle la tête séparée de son tronc.
85. Quoi qu'il en soit^ il est certain que l'officier russe resta boiteux pour la vie , et que cette musulmane dent ^ plus aiguë et plus longue qu'une bro-
chette , l'envoya grossir le nombre des invalides et des opérés. Le chirurgiea du régiment nejput guérir celte blessure, et peut-être faut-il plutôt l'en blâmer que la tête de cet ennemi invétéré , qui avait à peine consenti à lâcher prise après avoir elle-même été divisée de son cadavre.
86. Mais les faits sont des faits^ et c'est le devoir d'un véritable poète d'éviter ^ autant qu'il le peut , les fictions^ U y a, en effet , aussi peu d'art à sacrifier la vérité dans les vers que dans les ouvrages de prose , à moins qu'on n'y soit forcé par cette routine habituelle qu'on appelle dictiqn poétique, et par cette odieuse ardeur du mensonge dont Satan se sert comme d'un hameçon pour péchçr les âmes.
87. La ville est prise , mais npn rendue ! — Non, il n'est pas un musulman qui dépose encore son glaive. Que Te sang ruisselle comme roulent autour des murs les flots du Danube^ nul.gestç, nulle parole ne révélera la moindre crainte de la mort ou de l'ennemi. Vainement retentissent lés hurlemens de victpire, poussés par. les accourans Moscovites , — le dernier soupir du vaincu est encore répété par celui du vainqueur.
88.. lia baïonnette perce, le sabre taille et les vies humaines sont en tous lieux prodiguées. Telle, quand l'année, à son déclin, détache et roule la feuille écarla te des. arbres , la foret elle-même s'incline sous les coups de la pâle et mugissante atmosphère , ainsi déjà chancelle la cité privée de ses meilleurs et de
ses plus aimal^tes soutiens^ elle tombe, mais en (éclats vastes et imposans, et telle qae les^ênes déracinés avectous leurs mille hivers*.
89. Uft pareil sujet est fort imposant , <*— mais je n'ai pas Tinteation d'être terrible. Téllie qu'oa la voit, la destinée bumai9e y parsemç^ de bon, de mauvais et de pire^ est. Dieu merci l féconde .en divertissemens mélancoliques « et n'en citer que d'une espèce serait s'exposer à endormir le.lecteur.<— Sous ou sans le bon plaisir de mes amis ou ennemis , j'ai résolu d'esquisser votre monde exactement tel qu*il est;
90. Et une bonne action , au milieu des crimes ^ a vraiment quelque chose de rafraîchissant , comme on affecte de dire en ces jours sua^'es et pharisaïques, si féconds en expédiens mielleux et insipides. Elle pourra donc arroser convenablement ces rimes, maintenant brûlées par le vent des conquêtes et. de leurs conséquences, du reste si précieuses et si belles dans un poème épique.
91 • Sur un bastion couvei't de quelques piillieré de soldats immolés, un groupe encore cbaud de femmes égorgées (elles étaient venues chercher un asile^en cet endroit) était capable d'attendrir ou de glacer les bons cœurs, et c^endant, belle comme le mois de mai, une jeutie fille de dix ans essayait de couvrir et de cacher son petit sein tremblant au milieu des corps endormis dans cette couche sanglatite.
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92. Les yeux et les glaives étincetans, deux horribles €osaqixes pout*suiraieDt cet «niant déjplorable. Près d'eux , la bête féroce , * qui remplit de ^es hurlemens la saurage Sibérie, avait des sentiiiftns purs et polis comme le diamant taillé ; ^ Fours était civilisé , le loup rempli de commisération. Et qui« de* vons-nous ici accuser? le naturel de 6es hommes, ou leurs souverains qui emploient tous les moyens imaginables pour donner k leurs sujètd tarage de 1^ destruction?
93. Au-dessus de sa petitie tête étincelaient'déjà leurs sabres y ses beaux cheveux bouclés se redreèsaieùt d^épouvante / tandis que sa face restait cachée sur les corps morts qu'elle pressait. Juàn aperçoit une lueur de ce triste tableau; je ne répéterai pas ce qu'il dit alor^^ a6n de ne pas choquer les oreûles bien élevées ^ mais ce qu'il fit, ce fut de tomber sur le dos des brigands, — * excellente manière de raisonner avec des Cosaques. '
94. Il taillada la hanche de l'un , fendit l'épaule de l'autre, et les envoya chercher^ e?n hurlant^ quelque chirurgien pour cicatriser des blessures méritées à si juste titre , et pour calmer leur rage et leur férocité déçues. Mais bientdt sa colère s'apai^ en considérant les joués pâles et sanglantes de la jeune captive, et en la soulevant du funeste nîonceau qui devait lui servir de tombe.
95. Elle était froide comme ceux dont on la séparait -, une légère trace de sang qui sillonnait son vi-
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sage aonoQçail; combien peu «'en était fallu qu'elle ne partageât le sort de ea famille. Le même coup iqui avait immolé $a mère Pavait elle-même effleurée, et avait déposé sur son front une ligne de pourpre ^ seul lien qui l'onît encore à tout ce qu'éll^ aimait au monde. Mais elle n'avait pas reçu d'autre atteinte. Elle ouvrit ses grands yeux^ et, avec un air d'ef-* froi , les porta sur Juan.
96. Au même instant leurs regards se dilatèrent en se fixant l'un sur l'autre. Lés yeux de Juan exprimaient un mélange de peiné, de plaisir, d'espé* rance et de crainte 5 on y distinguait la joie d^avoir pu la sauver et la crainte de n^ .pouvoir toujours la défendre aussi heureusement : eelle-ci ne le regardait encore qu'avec des transes et une terreur enfantine. Ses traits étaient purs, transparens, pâles, et cependant radiaux tels qu'un vase d'albâtre quand on vient à l'éclairer»
97. Alors survint John Johnson (je ne veux pas l'appeler Jack, ce nom est trop vulgaire et trop prosalque^ pour de grandes occasions, telles qu'uiie piuse de ville ) , survint Johnson , à la téte'd'unè centaine d'hômme&. c< Juan! Juan! s'écria- t-il, allons, )> mon ei^nt, arme au brasl Je gage Moscou con- » tre un dollar que vous et moi allons gagner.le col- » lier deSaint-Creorges '.