CHAPITRE XII
EXHORTATION AUX FRANÇOIS d'eCRIRE EN LEUR LANGUE, AVECQ.UES LES LOUANGES DE LA FRANCE
Doncques, s'il est ainsi que de nostre temps les astres, comme d'un commun accord, ont par une heureuse influence conspiré en Tlionneur et accroissement de nostre langue, qui sera celuy des sçavans qui n'y voudra mettre la main, y répandant de tous cotés les fleurs et fruicts de ces riches cornes d'abondance grecque et latine ? ou à tout le moins qui ne louera et approuvera l'industrie des autres? Mais qui sera celuy qui la voudra blâmer? nul, s'il n'est vrayment ennemi du nom François. Ce prudent et vertueux Theraistocle Athénien montra bien que la mesrae loi naturelle, qui commande à chacun défendre le lieu de sa naissance, nous oblige aussi de garder la dignité de nostre langue, quand il condamna à mort im héraut du roy de Perse, seulement pour avoir employé la langue attique aux commandements du barbare. La gloire du peuple romain n'est moindre (comme a dit quelqu'un) en l'amplification de son langage, que de ses limites. Car la plus haute excellence de leur republique, voire du temps d'Auguste, n'etoit assez forte pour se défendre contre l'injure du temps par le moyen de son Capitole, de ses thermes et magnifiques palais, sans le bénéfice de leur langue, par laquelle seulement nous les louons, nous les admirons. Sommes-nous doncques moindres que les Grecs ou Romains, qui faisons si peu de cas de la nostre ? Je n'ay entrepris de faire comparaison de nous à ceux-là, pour ne faire tort à la vertu françoise, la conférant à la vanité grégeoise : et moins à ceux-cy, pour la trop ennuyeuse longueur que ce seroit de repeter l'origine des deux nations, leurs faits, leurs lois, mœurs et manières de vivre : les consuls, dictateurs et empereurs de l'une, les roys, ducs et princes de l'autre. Je confesse que la fortune leur ait quelquefois été plus favorable qu'à nous : mais aussi diray-je bien (sans renouveler les vieilles playes de Rome, et de quelle excellence en quel mépris de tout le monde, par ses forces mesmes elle a été précipitée) que la France, soit en repos ou en guerre, est de long intervalle à préférer à l'Italie, serve maintenant et mercenaire de ceux auxquels elle souloit commander. Je ne parleray ici de la temperle de l'air, fertilité de la terre, abondance de tous genres de fruicts nécessaires pour l'aise et entretien de la vie humaine, et autres innumerables commodités que le ciel, plus prodigalement que libéralement, a elargy à la France. Je ne conteray tant de grosses rivières, tant de belles forests, tant
lies, non moins opulentes que fortes, et pourveues de toutes munitions de e. Finablement je ne parleray de tant de mestiers, arts et sciences qui floit entre nous, comme la musique, peinture, statuaire, architecture et autres, gueres moins que jadis entre les Grecs et Romains. Et si pour trouver l'or rgent, le fer n*y viole point les sacrées entrailles de nostre antique mère : ; gemmes, les odeurs et autres corruptions de la première générosité des mes n'y sont point cerchées du marchand avare : aussi le tigre enragé, la le semence des lyons, les herbes empoisonneresses et tant d'autres pestes de e humaine, en sont bien éloingnées. Je suis content que ces felicilités nous it communes avecques autres nations, principalement l'Italie : mais quant à été, religion, intégrité de mœurs, magnanimité de courages, et toutes ces is rares et antiques (qui est la vraye et solide louange) la France a toujours nu, sans controverse, le premier lieu. Pourquoy doncques sommes-nous si ds admirateurs d'autruy ? pourquoy sommes-nous tant iniques à nousnés ? pourquoy mendions-nous les langues étrangères comme si nous avions e d'user de la nostre ? Caton l'aisné (je dy celuy Caton dont la grave seu- : a été tant de fois approuvée du sénat et peuple romain) dit à Posthumie 1, s'excusant de ce que luy, homme romain, avoit écrit une histoire en : Il est vray qu'il t'eust fallu pardonner, si par le décret des Amphictyoniens isses été comraint d'écrire en grec. Se moquant de l'ambitieuse curiosité elui qui aimoit mieux escrire en une langue estrangere qu'en la sienne, ce dit, que Romule en songe l'admonesta, lorsqu'il faisoit des vers grecs, 2 porter du bois en la forest : ce que font ordinairement ceux qui écrivent rec et en latin. Et quand la gloire seule, non l'amour de la vertu, nous )it induire aux actes vertueux, si ne voy-je pourtant qu'elle soit moindre à r qui est excellent en son vulgaire, qu'à celui qui n'écrit qu'en grec ou en . Vray est que le nom de cetuy-ci (pour autant que ces deux langues sont fameuses) s'étend en plus de lieux : mais bien souvent, comme la fumée ort grosse au commencement, peu à peu s'évanouit parmy le grand espace ûr, il se perd, ou pour estre opprimé de l'infinie multitude des autres pluS mmez, il demeure quasi en silence et obscurité. Mais la gloire de cetuy-là, ant qu'elle se contient en ses limites, et n'est divisée en tant de lieux que •e, est de plus longue durée, comme ayant son siège et demeure certaine. id Ciceron et Virgile se mirent à écrire en latin, l'éloquence et la poésie nt encore en enfance entre les Romains, et au plus haut de leur excellence I les Grecs. Si doncques ceux que j'ay nommez, dédaignant leur langue, :nt escrit en grec, est-il croyable qu'ils eussent égalé Homère et Demoses ? Pour le moins n'eussent-ils été entre les Grecs ce qu'ils sont entre les
Latins. Pétrarque semblablement, et . Boccace, combien qu'ils aient beaucoup ' écrit en latin, si est-ce que cela n'eust été suffisant pour leur donner ce grand honneur qu'ils ont acquis, s'ils n'eussent écrit en leur langue. Ce que bien cognoissant maints bons esprits de nostre temps, combien qu'ils eussent jà acquis un bruit non vulgaire entre les Latins, se sont neantmoins convertis à leur langue maternelle, mesmes Italiens, qui ont beaucoup plus grande raison d'adorer la langue latine que nous n'avons. Je me contenteray de nommer ce docte cardinal Pierre Bembe, duquel je doute si oncques homme imita plus curieusement Ciceron, si ce n'est par adventure un Christofle Longueil. Toutefois parce qu'il a écrit en italien, tant en vers comme en prose, il a illustré et sa langue et son nom, trop plus qu'ils n'estoient auparavant.
Quelqu'un (peut estre) desja persuadé par les raisons que j'ay alléguées, se convertiroit volontiers à son vulgaire, s'il avoit quelques exemples domestiques. Et je dy, que d'autant s'y doit-il plus tost mettre, pour occuper le premier ce à quoy les autres ont failly. Les larges campaignes grecques et latines sont déjà si pleines, que bien peu reste d'espace vuyde. Jà beaucoup d'une course légère ont atteint le but tant désiré. Long temps y a que le pris est gaigné. Mais, ô bon Dieu, combien de mer nous reste encore avant que nous soyons parvenus au port ! combien le terme de nostre course est encore loin ! Toutefois je te veux bien advertir que tous les sçavans hommes de France n'ont point méprisé leur vulgaire. Celuy qui fait renaître Aristophane et feint si bien le nez de Lucian, en porte bon témoignage. A ma volonté que beaucoup, en divers genres d'écrire, voulussent faire le semblable, non point s'amuser à dérober l'ecorce de celuy dont je parle, pour en couvrir le bois tout vermoulu de je ne sçais quelles lourderies, si mal plaisantes, qu'il ne faudroit autre recepte pour faire passer l'envie de rire à Democrite. Je ne craindray point d'alléguer encore, pour tous les autres, ces deux lumières françoises, Guillaume Budé et Lazare de Baïf, dont le premier a écrit, non moins amplement que doctement, Vlnstiiutwn du Prince, œuvre certes assez recommandé pas le seul nom de l'ouvrier : l'autre n'a pas seulement traduit V Electre de Sophocle quasi vers pour vers, chose laborieuse, comme entendent ceux qui ont essayé le semblable, mais d'avantage a donné à nostre langue le nom d' Epigrammes et d'Elégies, avec ce beau mot composé aigredoux, afin qu'on n'attribue l'honneur de ces choses à quelqu'autre : et de ce que je dy, m'a asseuré un gentilhomme mien amy, homme certes non moins digne de foy que de singulière érudition et jugement non vulgaire. Il me semble V (lecteur amy des Muses françoises) qu'après ceux que j'ay nommez, tu ne dois avoir honte d'écrire en ta langue ; mais encore dois-tu, si tu es amy de la France, voir de toy-mesme, t'y donner du tout, avecques ceste généreuse
opinion, qu'il vaut mieux estrc un Achille entre les siens, qu'un Diomede, voire bien souvent un Thersite, entre les autres.