CHAPITRE XI
DE QUELQUES OBSERVATIONS OUTRE l'aRTIFICE, AVECQUES UNE INVECTIVE CONTRE LES MAUVAIS POÈTES FRANÇOIS
Je ne demeureray longuement en ce que s'ensuit, pource que nostre poète, tel que je le veux, le pourra assez entendre par son bon jugement, sans aucunes traditions de reigles. Du temps donq' et du lieu qu'il faut élire pour la cogitation, je ne luy en bailleray autres préceptes, que ceux que son plaisir et sa disposition luy ordonneront . Les uns aiment les fraisches ombres des forets, les clairs ruisselets doucement murmurans parmy les près ornez et tapissez de verdure. Les autres se délectent du secret des chambres et doctes études. Il faut s'accommoder à la«aison et au lieu. Bie n te veux-je avertir d^ cer gl^^r 1^ «j^ lîtude et le silence imy dan Mngn^ qui aussi (afin que ne laisses passer ceste fureur divine qui quelquefois agite et échauffe les esprits poétiques, et sans lao uellc ne faut p oint que ûuLfispeteJaire chose qui dure) n'ouvrent jamais la portede leur sacré cabinet, sinon à ceux qui heurtent rudement. Je ne veux oublier l'emendation, partie certes la plus utile de nos études. L'office d'elle est d'ajouter, oter ou muer à loisir ce que cete première impétuosité et ardeur d'écrire n'avoit permis de faire. Pourtant est-il nécessaire, afin que nos écrits, comme enfans nouveaux nez, ne nous flattent, les remettre à part, les revoir souvent, et en la manière des ours, à force de lécher, leur donner forme et façon de membres, non imitant ces importuns versificateurs nommez des Grecs ^ty^^onàruyoi qui rompent à toutes heures les oreilles des misérables auditeurs par leurs nouveaux poèmes. Il ne faut pourtant y estre trop supertitieux , ou (comme les elephans leurs petis) estre dix ans à enfanter ses vers. Sur tout nous convient avoir quelque sçavant et fidèle compaignon, ou un amy bien familier, voire trois ou quatre, qui vueillent et puissent cognoitre nos fautes, et ne craignent point blesser nostre
papier avecques les ongles. Encore te veux -je adveitir de hanter quelquefois, non ^ seulement les sçavans, mais aussi toutes sortes d'ouvriers et gens mécaniques, comme mariniers, fondeurs, peintres, engraveurs et autres, sçavoir leurs inventions, les noms des matières, des outils et les termes usitez en leurs arts et métiers, pour tirer de là ces belles comparaisons et vives descriptions de toutes choses. Vous semble point, messieurs, qui êtes si ennemis de vostre langue, que nostre poète ainsi armé puisse sortir à la campaigne et se montrer sur les rangs, avec les braves scadrons grecs et romains ? Et vous autres si mal equippez, dont rignorance a donné le ridicule nom de rymeurs à notre langue (comme les Latins appellent leurs mauvais poètes versificateurs) oserez-vous bien endurer le soleil, la poudre et le dangereux labeur de ce combat ? Je suis d'opinion que vous vous retiriez au bagage avecques les pages et laquais, ou bien (car j'ay pitié de vous) sous les frais ombrages, aux somptueux palais des grands seigneurs et cours magnifiques des princes, entre les dames et damoiselles, où vos beaux et mignons écrits, non de plus longue durée que vostre vie, seront receus, admirez et adorez, non point aux doctes études et riches bibliothèques des sçavans. Que pleust aux Muses, pour le bien que je veux à nostre langue, que vos ineptes œuvres fussent bannis, non seulement de là (conjme ils sont) mais de toute la France. Je voudroys bien qu'à l'exemple de ce grand monarque, qui défendit que nul n'entreprist de le tirer en tableau, sinon Apelle, ou en statue, sinon Lysippc, tous rois et princes amateurs de leur langue défendissent, par edict exprés, à leurs subjects de non mettre en lumière œuvre aucun, et aux imprimeurs de non l'imprimer, si ' premièrement il n'avoit enduré la lime de quelque sçavant homme, aussi peu adulateur qu'etoit ce Quintilie, dont parle Horace en son art poétique : où, et en infinis autres endroits dudit Horace, ou peut voir les vices des poètes modernes exprimez si au vif, qu'il semble avoir écrit, non du temps d'Auguste, mais de François et de Henry. Les médecins (dit-il) promettent ce qui appartient aux médecins : les feuvres traictent ce qui appartient aux feuvres : mais nous écrivons ordinairement des poèmes autant les indoctes comme les doctes.
Voilà pourquoy nesefaut émerveiller si beaucoup de sçavans ne daignent aujourd'huy écrire en nostre langue, et si les étrangers ne la prisent comme nous faisons les leurs, d'autant qu'ils vbyent en icelle tant de nouveaux auteurs ignorans, ce qui leur' fait penser qu'elle n'est pas capable de plus grand ornement et érudition. O combien je désire voir sécher ces Printemps, châtier ces Petites jeunesses, rabattre ces Cott/>5 i'«5fl^, tarir ces Fo/i/a/fi^5, bref, abolir tous ces beaux titres assez suflisans pour dégoûter tout lecteur sçavant d'en lire davantage. Je ne souhaite moins que ces DespourveuSy ces humbles Esperans, ces Bannis de lyesse, ces Esclaves, ces Traverseurs soient rennvoyez à la table ronde, et ces belles petites devises aux gentils
hommes et damoisellcs, d*où on les a empruntées. Que diray plus ? Je supplie à Phœbus Apollon, que la France, après avoir été si longtemps stérile, grosse de luy, enfjante bientost un poète, dont le lue bien résonant fasse taire ces enrouées cornemuses, non autrement que les grenouilles, quand on jette une pierre en leurs marais. Et si, nonobstant cela, cette fièvre chaude d*ecrire les tourmentoit encores, je leur conscilleroy' ou d'aller prendre médecine en Anticyre, ou, pour le mieux, se remettre à l'étude, et sans honte, à l'exemple de Giton, qui en sa vieillesse apprit les lettres grecques. Je pense bien qu'en parlant ainsi de nos rymeurs, je sembleray à beaucoup trop mordant et satyrique : mais véritable à ceux qui ont sçavoir et jugement et qui désirent la santé de nostre langue, où cet ulcère et chair corrompue de mauvaises poésies est si invétérée, qu'elle ne se peut oter qu'avec le fer et le cautère. Pour conclure ce propos, sçache, lecteur, que celui qui sera véritablement le poète que je cerche en nostre langue qui me fera indigner, appaiser, ejouir, douloir, aimer, haïr, admirer, étonner : bref, qui tiendra la bride de mes affections, me tournant çà et là à son plaisir. Voyla la vraye pierre' de touche où il faut que tu éprouves tous poèmes et en toutes langues. Je m'attends bien qu'il s'en trouvera beaucoup de ceux qui ne trouvent rien bon, sinon ce qu'ils entendent et pensent pouvoir imiter, auxquels nostre poète ne sera pas agréable : qui diront qu'il n'y a aucun plaisir et moins de profit à lire tels écrits, que ce ne sont que fictions poétiques, que Marot n'a point ainsi écrit. A tels, pour ce qu'ils entendent la poésie que de nom, je ne suis délibéré de repondre, produisant pour défense tant d'excellens ouvrages poétiques grecs, latins et italiens, aussi aliènes de ce genre d'écrire, qu'ils approuvent tant, comme ils sont eux mesmes eloingnez de toute bonne érudition. Seulement veux-je admonester celuy qui aspire à une gloire non vulgaire, s'eloingner de ces ineptes admirateurs, fuir ce peuple ignorant, peuple ennemy de tout rare et antique sçavoir : se contenter de peu de lecteurs à l'exemple de celuy, qui pour tous auditeurs ne demandoit que Platon : et d'Horace qui veut ses œuvres estre leus de trois ou quatre seulement, entre lesquels est Auguste. Tu as, lecteur, mon jugement de nostre poète françoys, lequel tu suyvras si tu le trouves bon, ou te tiendras au tien, si tu en as quelque autre. Car je n'ignore point combien les jugemens des hommes sont divers, comme en toutes choses, principalement en la poésie, laquelle est comme une peinture et non moins qu'elle subjeet.e à l'opinion du vulgaire. Le principal but où je vise, c'est la défense de nostre langue, l'ornement et amplification d'icelle, en quoy si je n'ay grandement soulagé l'industrie et labeur de ceux qui aspirent à cette gloire, ou si du tout je ne leur ay point aidé, pour le moins je penseray avoir beaucoup fait, si je leur ay donné bonne volonté.