AU LECTEUR
my lecteur, tu trouveras étrange, peut estre, de ce que j*ay si brevement traité un si fertile et copieux argument comme est l'illustration de nostre poésie française, capable certes de plus grand ornement que beaucoup n'estiment, Toutesfois tu dois penser que les arts et sciences n'ont receu leur perfection tout à un coup et d'une mesmemain; ainçois par succession de longues années, chacun y conférant quelque portion de son industrie, sont parvenues au point de leur excellence, Recoy donques ce petit ouvrage, comme un dessein et pourtrait de quelque grand et laborieux édifice, que fentreprendray {possible) de conduire, croissant mon loysir et mon sçavoir : et si je congnoy que la nation françoise ait agréable u mien bon vouloir (vouloir dy-je), qui aux plus grandes cimes a toujours mérité quelque louange. Quant à l'orthographe, j'ay plus suivi le commun et antique usage de la raison, d'autant que cete nouvelle (mais légitime à mon jugement) façon d'écrire est si mal receue en beaucoup de lieux, que la nouveauté d'icelle eust peu rendre l'œuvre, non gueres de soy recommandahle, mal plaisant, voire contemptive, aux lecteurs. Quant aux fautes qui se pourraient trouver en l'impression, comme de lettres transposées, omises ou superflues, la première édition les excusera, et la discrétion du lecteur sçavant, qui ne s' arr estera à si petites cimes.
Adieu ^,amy lecteur.
E tous les ouvrages de Joachim du Bellay, la Deffence et illustration de la langue françoyse est incontestablement celui qui, à son apparition et dans tous les temps, obtint le plus de succès.
Ce succès, très légitime d'ailleurs, tient à différentes causes que je voudrais étudier ici, la critique en ayant jusqu'à ce jour omis quelques-unes qui me paraissent à moi de première importance, pour s'occuper plus spécialement de la valeur intrinsèque du livre, de ce qu'il contient et même de ce qu'il ne contient pas.
Dans le passé, le succès de la Deffence fut dû tout ensemble aux circonstances particulières qui marquèrent son apparition, au nom et au génie de l'auteur, à la nouveauté de l'ensemble de la doctrine, à la polémique qui en résulta, aux œuvres immortelles qui s'y rattachent. Dans le présent — car jamais on n'a autant étudié, analysé, disséqué la Deffence que de notre temps — il est dû principalement à ce fait qu'à chaque renouveau de la poésie française, en 1820, en 1865 ^^ssi bien qu'aujourd'hui, Romantiques, Parnassiens, Symbolistes se^sont visiblement inspirés ou réclamés du nlanifeste de Joachim.
Commençons donc par le commencement, et avant de l'examiner au point de vue critique, faisons l'historique de cet opuscule.
Si Ton sait exactement à quelle époque il parut (avril 1 549) on ne sait rien ou à peu près rien des conditions dans lesquelles il fut publié, Joachim, contrairement à ce qu'il fit pour VOlive et le Recueil de poésie^ ayant négligé de nous renseigner sur ce point.
En l'absence de documents officiels et précis, on en est réckiit aux conjectures. De là tant de versions contradictoires. Qu'on me permette de donner ici la mienne. \
Dans la seconde moitié de l'année 1548, un libraire t|e Paris nommé Gilles Corrozet mit en vente un petit volume intitulé : Art poétique français pour P instruction des jeunes studieuset encor peu avance^ en la Poésie française (i). Cet ouvrage n'était pas signé, mais au bout de quelques jours ce ne fut un mystère pour personne qu'il était de Thomas Sebillet ou Sibilet, avocat, lequel, tout en plaidant, cultivait les Muses. C'était la première fois peut-être qu'un traité de ce genre était édité en français ; la curiosité publique en fut d'autant plus excitée, que, parmi les idées qui y étaient exprimées, quelquesunes et non des moindres avaient déterminé le groupement des jeunes poètes qui s'était formé autour de Dorât, principal du collège Coqueret. Où Sibilet les avait-il prises ? étaient-elles siennes ? les avait-ils trouvées dans les deux ou trois recueils de vers où elles étaient éparses et se les était-il appropriées ? ou bien s'était-il fait l'écho complaisant et opportun des disputes littéraires qu'il avait entendues dans le quartier des Écoles entre les partisans de Marot et ceux de la poétique nouvelle représentée timidement par
(i) Le privilège de cet ouvrage est du 25 juin 1 548. L'épître au lecteur du 27 juin.
Jacques Peletier et bruyamment, résolument, par les camarades de Ronsard? Toutes les suppositions sont permises, mais je crois bien aussi qu'il avait été renseigné et quelque peu catéchisé par Etienne Pasquier, son ami intime (i), qui, à son retour d'Italie, s'était enrôlé sous la bannière de Ronsard. Toujours est-il qu'un jour les compagnons de la docte Brigade eurent la surprise de voir que leur programme leur revenait du dehors, dans sa partie essentielle, en belles lettres moulées et dans un livre qui, pour comble d'ironie, avait l'air d'avoir été écrit à leur adresse. ' Sibilet appartenait à l'école de Clément Marot et conseillait au novice de s'inspirer de ce maître et de ses émules, qu'il qualifiait de « bons classiques auteurs ». Cependant, son admiration pour eux n'était pas aveugle et sans réserve, elle était même sur certains points très éveillée et très clairvoyante. Sibilet trouvait par exemple — mais Peletier du Mans l'avait dit avant lui — que le fond qu'ils avaient exploité en commun était épuisé ou tout près de l'être, qu'il était temps d'abandonner le rondeau, le lai, le virelai, la ballade, qui n'en pouvaient plus, et de cultiver les nouveaux genres: le sonnet, l'ode et l'épopée qu'il appelait « le grand œuvre ». A la vérité il ne répudiait pas tout ce qui était mauvais dans la poésie marotique ; la rime équivoque le séduisait encore, et le meilleur moyen d'enrichir notre langue était encore à ses yeux la traduction littérale et servile des Latins et des Grecs, mais il se faisait une très haute idée de la poésie et du rôle du poète : la poésie pour lui était un art sacré dont la source était toute religieuse ; le poète n'était pas, ne devait pas être un simple rimeur : c'était un homme inspiré qu'avait touché le feu divin et qui n'écrivait pas pour a le rude et ignare populaire » .
On le voit par ce résumé succinct, le corps de doctrines, qui peu
(i) Pasquier avait rencontré Sibilet en Italie vers 1547- I^ 1"^ ^ ^^^^^ sa LeUre m : Si Us Romains ont été supérieurs aux anciens Gaulois, soit au fait des armes ou des lettres.
de temps après allait se faire jour d'une façon si éclatante dans la Deffence et illustration de la langue françoyse, était là en germe, comme le diamant qui pour briller ne demande qu'à être dégagé de sa gangue.
Quel effet produisit au collège Coqueret la lecture de cet Art poétique 1 II est aisé de s'en rendre compte. Quand on croit avoir inventé quelque chose dont on attend la gloire ou la fortune, il est toujours désagréable de se voir devancer par un concurrent. Je pense donc qu'après avoir lu et discuté l'ouvrage de Thomas Sibilet, nos amis de la Pléiade se consultèrent sur le parti qu'il, convenait de prendre. Ils en avaient deux : ou garder le silence, chacun se réservant d'exposer son esthétique dans Tavant-propos de son premier volume de vers, ou répondre par un manifeste dans lequel serait développée tout au long la pensée de l'École. Si Joachimne s'était pas trouvé là, on peut être sûr que c'est le parti du silence qui l'aurait emporté, car aucun de ses camarades n'était de force et ne se sentait de taille à engager avec les partisans de Marot et de Saint-Gelays une lutte qui risquait fort de devenir très vive. Mais Joachim était là, qui n'aspirait qu'à « mettre la plume au vent », tant il était impatient de cueillir dans la carrière des lettres, où il venait d'entrer, les lauriers verts que sa mauvaise santé l'avait empêché de cueillir, à l'exemple de Langey, dans la carrière des armes. Comme il était sur le point de publier VOlive avec « une épistre et petit avertissement au lecteur » (i), il proposa à ses amis de ramasser la balle qu'on leur avait jetée par dessus les murs du collège et de la renvoyer dans le camp ennemi. Cette proposition fut acceptée avec d'autant plus d'enthousiasme que, si personne n'avait osé la faire, chacun espérait retirer quelque avantage de la dispute qui allait s'ouvrir entre les deux écoles rivales. Et voilà comment l'épître projetée au lecteur de VOlive devint
(i) Préface de la seconde édition de VOlive.
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le manifeste de la Deffence et comment ce fut Joachim et non Ronsard qui en fut le rédacteur.
M. Ferdinand JBrunetière, qui a tant fait pour entretenir le culte de la Pléiade parmi la jeunesse universitaire, disait récemment dans un article vigoureux sur la Deffence que, « sans pouvoir le prouver, il ne doutait pas que Ronsard y eût mis la main », et il priait le lecteur de a comparer notamment le chapitre intitulé ; du Long Poème Françoys à la seconde préface sur la Franciade qu'on a retrouvée dans les papiers de Ronsard, mais qu'il n'a publiée luimême dans aucune édition de ses œuvres (i) ».
Eh bien, j'ai voulu relire ces deux morceaux, et si j'ai trouvé dans la préface de Ronsard — et le contraire eût été surprenant, et cela ne prouve rien, attendu que cette préface est postérieure de plus de vingt ans à la Deffence et à VArt poétique de Peletier qu'il ne faut jamais oublier — si j'y ai trouvé, dis-je, des idées qui sont dans le chapitre du Long Poème de Joachim et dans d'autres, une chose m'a surtout frappé, c'est la dissemblance de leur style. Le caractère principal de la Deffence^ son mouvement, son allure géné-
(i) Rn>ue des Deux- Mondes du i«f janvier 1901. — M. Emile Faguet qui, dans la question, semble s'en ôtre rapporté à l'opinion insuffisamment éclairée de Sainte-Beuve, est plus affirmatif encore et ne craint pas de dire dans son livre sur le Seizième sikh, si intéressant malgré tout, et par endroits si neuf, que la Deffenu et illustration « est de lui (Ronsard) autant que de du Bellay » (p. 202). Je crois avoir réfuté victorieusement cette assertion dans la Vie de Joachim par d'autres arguments que ceux que je donne ici. J'en ajouterai un dernier pour conclure : Si la Deffence était l'œuvre de Ronsard autant que de Joachim, comment se fait-il que le premier ait laissé au second l'honneur de la signer et n'ait jamais réclamé sa part ? Le désintéressement de Ronsard en cette affaire serait d'autant plus extraordinaire qu'il ne l'a pratiqué ni dans l'invention de l'Ode ni dans celle de l'Alexandrin où cependant son rôle d'initiateur est si contestable.
râle sont plutôt ceux d'un discours, et d'un discours improvisé^ — je prends ce mot dans le sens où l'entendent les orateurs et non dans le sens de hâiif que lui donne M. Brunetière ou dans celui de bâclé que lui donne M. Chamard. La préface de la Franciade at-elle ce caractère, ce mouvement, cette allure ? Évidemment non. C'est un beau morceau de littérature où l'art n'a rien laissé à l'improvisation, et quant à l'éloquence qui y règne, car il y en a, elle ne coule point de source comme celle de Joachim, elle sent le travail de la lime.
Je n'apprendrai pas, en eflfet, à M. Brunetière que, de même qu'il y deux sortes d'orateurs : ceux qui improvisent et ceux qui écrivent leurs discours, il y a aussi deux sortes d'écrivains : les spontanés et les laborieux. Les premiers laissent courir leur plume devant eux comme si elle était tenue par une autre main que la leur et comptent sur l'inspiration pour aller jusqu'au bout de leur ouvrage.
De là des hauts et des bas qu'on ne rencontre point chez les autres. Quand ils ne sont pas inspirés, ce qu'ils écrivent est plutôt médiocre; quand ils le sont, il n'y a pas à dire, ils laissent voir le démon qui les a possédés. Leurs phrases ne sont peut-être pas toujours d'une correction irréprochable, et la propriété des termes qu'ils emploient laisse quelquefois à désirer, mais ils ont des élans, des cris, des trouvailles, des bonheurs d'expression, que procure assez rarement la recherche, et si, dans le flot tumultueux et confus des idées qui se pressent sous leur plume, ils passent souvent de l'une à l'autre, sauf à y revenir plus loin, ils n'çn donnent pas moins, malgré ce désordre qui n'est pas toujours chez eux un eflfet de l'art, la sensation et comme le frisson du beau.
Les laborieux, au contraire, n'abandonnent rien au hasard de l'inspiration ; ils ne s'en tiennent pas au premier jet qui le plus souvent renferme la flamme, mais au risque de l'éteindre, ils développent, ils amendent, ils corrigent ; ils appellent la rhétorique et
la lime à leur secQurs ; entre la nature et l'art ils n'hésitent pas, ils donnent la préférence à Tart. Leurs idées sont mieux enchaînées, leur argumentation plus forte, leurs conclusions mieux déduites, et si leur style change avec l'âge, contrairement au style des spontanés qui est toujours le même (i}^ leur langue qui étonne par sa richesse est travaillée, ciselée, polie comme un bijou.
Les spontanés se nomment Joachim du Bellay et Lamartine. Les laborieux, Ronsard et Victor Hugo. Ce n'est pas le caprice ou la fantaisie qui me fait rapprocher ici ces quatre grands noms. Ils s'appellent et se répondent, comme des échos, d'un siècle à l'autre. Lamartine continue Joachim — comme Victor Hugo continue Ronsard — ^ et nous aide à le mieux comprendre. Ils ont tous deux la même spontanéité, la même façon de voir, le même style douxcoulant, facile et négligé, qu'ils s'expriment en vers ou en prose. Et c'est grâce à cette facilité et, si l'on veut, à cette négligence, que Joachim a pu écrire, dans le court espace de dix ans qui représente toute sa vie littéraire, les sept ou huit recueils de vers français et latins qui forment son bagage poétique.
Ronsard n'a donc pas mis la main, à proprement parler, au manifeste de la Deffence. Est-ce à dire qu'il n'y collabora d'aucune manière ? soutenir cette thèse serait absurde, et, comme dit le proverbe, qui veut trop prouver ne prouve rien. Évidemment Ronsard aida Joachim de ses conseils et fit passer dans cet ouvrage des théories qui étaient plutôt les siennes, que celles de son ami (2).
(i) Il est remarquable, en effet, que le style de Joachim et de Lamartine, que je cite ici comme exemples, est demeuré à peu de chose près dans tous leurs ouvrages ce qu'il était déjà dans VOîive et les Méditations ; tandis que celui de Ronsard et de Victor Hugo a changé d'une œuvre à Tautre. Comparez pour vous en rendre compte les OJes de Ronsard, voire les Amours de Cassandre à ses dernières œuvres ; et les OJcs et Ballades aux Feuilles d'automne et à la Légende des siècles,
(2) Il est clair, en effet, que Joachim exprimait l'opinion de Ronsard plutôt que la sienne, quand il proscrivait de la manière que l'on sait la traduction des
Mais là dut se borner sa collaboration. La part qui lui revient de ce chef est donc assez mince. J'en dirai autant de celle de Dorât. Peut-être est-ce lui qui fournit à Joachim les citations, avouées ou non, de Quintilien, de Cicéron, d'Horace et des autres, qui illustrent le texte de la Deffenceet constituent le plus clair de son appareil scientifique ; peut-être aussi le guida-t-il dans l'élaboration des chapitres qui ont trait à la langue, bien qu'ils soient assez pauvres, mais son action ne dut pas s'exercer beaucoup plus loin. Si Dorât et Ronsard y avaient collaboré directement, effectivement et la plume à la main, la Deffence serait mieux digérée et mieux conduite ; l'ordonnance en serait moins trouble, et les diflPérentes parties mieux proportionnées. Encore se trompe-t-on, selon moi, quand on croit se trouver en présence d'un texte hâtif et bâclé. Pour avoir été écrit tout d'une traite, le manifeste de la Pléiade n'en fut pas moins l'objet d'une étude sérieuse et approfondie. Songez qu'il s'écoula de huit à dix mois entre la publication de VArt poétique de Sibilet et la Deffence de Joachim ! Ce qui peut donner à ce dernier ouvrage l'apparence d'une chose hâtive, c'est que, comme je le dis plus haut, il produit l'effet d'un discours improvisé; qu'il se ressent de la jeunesse de l'auteur dont c'était le début et qui, ne l'oublions pas, avait alors vingt-cinq ans à peine ; que nous le jugeons sans nous en rendre compte avec tout notre acquis et qu'on
poètes anciens, puisque deux ans après la publication de la Deffenu il traduisait plusieurs chants de V Enéide. II est clair aussi que, dans le chapitre qui a trait au rythme, en gardant le silence sur l'alexandrin, il marquait le mépris de Ronsard pour ce vers, puisque Ronsard trouvait qu'il sentait la prose et lui préférait le décasyllabe (Cf. la 2© préface de la Franciadé), tandis que lui, Joachim, dès iS49ï se servait de l'alexandrin pour écrire le Poète courtisan .
En ce qui concerne la théorie de l'imitation des anciens, les Italiens compris, Joachim n'aurait pas eu besoin d'entrer au collège Coqueret pour l'introduire dans la Deffence ; elle était tout au long dans la préface de VArt poétique d'Horace par Pcletier et dans les Œuvms poétiques du même, et c'est évidemment Peletier qui lui montra la route de l'Italie avec ses sonnets traduits de Pétrarque, comme c'est lui qui lui avait appris le sonnet et l'ode.
y relève d'un chapitre à l'autre des contradictions qui s'expliquent, une fois qu'on est averti, par la divergence des opinions littéraires qui se débattaient au collège Coqueret et par les hésitations qui en résultaient (i). Mais en dépit de ses manques et de ses imperfec- . tions, la Deffence n'en est pas moins une œuvre belle et forte et d'un grand souffle ; aussi a-t-elle résisté au temps et se lit-elle encore avec intérêt, voire avec fruit.
Quand elle fut sur le point de paraître, Joachim voulut qu'elle reçût tous les sacrements. A cet effet, il la dédia au Cardinal, son cousin, tant pour lui marquer son admiration, que pour répandre sur son manifeste un peu de son prestige, et puis il demanda à Dorât de lui donner l'estampille du collège Coqueret — ce qu'il fit dans les quelques vers grecs qui lui servent d'épigramme. Cette estampille avait une grande importance au point de vue du succès du livre, car, tout en révélant dans son épigramme le nom et les origines de l'auteur, lequel s'était contenté d'y mettre ses initiales, Dorât laissait supposer que la Deffence exprimait la pensée du groupe dont il était le précepteur, et les manifestes de cette nature ont toujours eu plus de retentissement en France quand ils ont revêtu, ne fût-ce qu'en apparence, un caractère collectif. Croit-on, par exemple, que les Provinciales et la préface de Cromwel, malgré tout le génie de leurs auteurs, auraient obtenu tout de suite le même succès, si derrière le nom de Pascal et celui de Victor Hugo
(i) Pourquoi, par exemple, la rythmique de la Dejfeiicc est-elle muette sur IV«jambement qufa une si grande importance dans la versification et que Joachim a pratiqué si heureusement dès le premier jour? Parce que Ronsard « était d'opinion, en sa jeunesse, que les vers qui enjambent l'un sur l'autre n'étaient pas bons en notre poésie ». Toutes fois, dit-il, j'ay cognu depuis le contraire par la lecture des autheurs grées et romains, comme,
Lavinia venit
Littora »
(2e préface de la Franciade),
on n'avait pas aperçu ou cru apercevoir les Solitaires de Port- Royal et la bande des Jeune-France de TÊcole romantique ? Eh bien, la Deffence de Joachim du Bellay alla pour la même raison tout de suite aux nues, je veux dire qu'aussitôt parue, tout le monde s'en occupa, les uns pour la louer, les autres pour la critiquer.
La critique ne manqua point à la Deffence ; il est vrai que Joachim Tavait provoquée comme à plaisir en donnant à son manifeste un petit air de pamphlet qui n'a jamais nui en France au succès des ouvrages de plume, 'car dans les disputes littéraires qui dépassent en général son entendement, la galerie ne s'intéresse guère qu'aux personnalités mises en cause, et Joachim avait dit son fait à tout le monde : j'entends, comme de juste, à tous ceux qui tenaient le haut du pavé en poésie. M. Emile Faguet trouve même qu'il sô laissa emporter trop loin par une sorte de fougue scolaire qui n'était guère la sienne (i). Ce n'est pas mon avis. Comme presque tous les esprits primesautiers, Joachim était un fougueux, sans compter qu'il avait du sang militaire dans les veines. Iljtie fit donc, selon moi, que céder à son naturel, quoiqu'il l'ait forcé quelque peu et à dessein, eh attaquant comme on sait « l es reblanchisqenrf; de TTiuraJl^^^ T' J'^"!' ''^ ""^^ ^^ rompent la teste à imiter » et en dénonçant les épijsmùi ^Qs mauvais rimeur s dé l'école de Marot. C'est Thomas Sibilet qui paraît avoir riposté le premier. Il ne pouvait pas s'abstenir après avoir été directement, personnellement, pris à partie par Joachim qui, sans le nommer, s'était plu à copier quelques-unes de ses expressions et même à blâmer
(i) Le Seizième siècle, p. 213,
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comme mal coupé le dernier vers du Sonnet à VEnvieux qui précédait son Art poétique (i).
Sibilet profita de la traduction de L'Iphigénie d'Euripide qu*jl publia à la fin de Tannée 1 549 (2) pour répondre à l'auteur de la Deffence et, afin de donner plus de piquant à sa riposte, il s'eflforça de le faire sur le ton cavalier et fi'ondeur qui était celui de Joachim. « Cette mienne mignardise, disait-il dans l'épître aux lecteurs, a l'aventure déplaira à la délicatesse de la délicatesse de quelques hardis repreneurs : mais si je say que la friandise vous en plaise, ce me sera plaisir de leur déplaire en vous plaisant. » Cela voulait dire en bon français qu'il n'avait cure du sentiment de du Bellay sur la version. Et puis, comme il n'y a point de bonne réplique sans une pointe personnelle, il se moquait de la prétention que Joachim avait affichée de n'écrire que pour « une affectée demyedouzaine des estimés princes de nottre langue » et de gagner l'immortalité avec ses petits ouvrages.
En résumé la réponse de Sibilet n'était pas'bien méchante. Tout autre fut celle de Guillaume des Autelz. Il appartenait à l'école poétique de Lyon et était cousin de Pontus de Tyard. En cette double qualité, l'admiration que Joachim avait exceptionnellement témoignée pour Maurice Scève, chef reconnu de l'école lyonnaise, aurait pu lui tenir la langue, mais, outre qu^ des Autelz était, lui aussi, d'une nature belliqueuse, il avait été révolté du mépris que professait Joachim pour les anciens genres et quelque peu contrarié encore dans ses goûts pour les traductions. Et il avait saisi la première occasion pour s'expliquer là-dessus avec son éloquence et sa franchise accoutumées (3). Il faut dire aussi que
(i) Voici ce vers : « Sinon que tu en montres un plus seur ».
(2) Ulphigèfu d'Euripide poète tragiq., tourné de Grec en François par Tauteur de VArt Poétique..,, Paris, Gilles Corrozet, 1549. Privilège du 13 novembre 1549. . (3) Réplique aux furieuses défenses de Louis Meigret. Lyon, Jean de Tournes et
le de rimitation des anciens était tout à la fois le fort et le de la doctrine que soutenait la Deffence ; le fort, en ce sens oachim rompait délibérément avec une tradition qui, pour eu le mérite et l'honneur d'initier plusieurs générations aux es des langues anciennes, ne pouvait en se continuant que au développement naturel et original de la nôtre ; le faible, sens que Joachim, faute de s'être expliqué clairement, avait e ne pas savoir au juste ce qu'il voulait. Et de fait, en prosit la traduction des anciens, et ^n poussant tout à la fois à liter, il semblait se contredire, mais la contradition n'était parente et quand on va au fond de sa théorie il est facile lir qu'entre traduire et imiter il y avait dans son esprit une :nce profonde. Comme l'a très bien définie M. Emile Faguet, ition, telle que Joachim l'entendait, n'était que Vinnutriîion, liait que l'écrivain se pénétrât par ses lectures des grandes es et des sentiments qui sont dans les auteurs, afin de « les r sortir de lui, sans y songer et sans le vouloir, tout impréde lui-même et devenus siens par le long commerce » (i). comme il le comprenait mieux qu'il ne l'exprimait, sa théolême après l'application assez heureuse qu'il en avait faite YOlive (2), ne contenta aucun de ses adversaires, et Barthé-
Gazeau, 1550. — Des Autelz était alors en dispute avec Meigret à propos thographe.
Le Seizième siècle y p. 214.
D'aucuns diront peut-être, après avoir lu les très curieuses recherches de mey sur les Sources italiennes de VOlive (Mâcon, Protat frères, 1901), que 11, contrairement à son assertion, traduisit plus qu'il n'imita de mémoire. 5t pas mon avis, et d'ailleurs peu importe qu'il ait imité de mémoire ou le )us les yeux. Si quelques-uns des sonnets de VOlive ont été traduits littént et vers par vers de l'Arioste, de Pétrarque ou de poètes italiens plus ou obscurs, la plupart des autres ne sont en somme que des adaptations où n goût exquis, au fur et à mesure qu'il en avait besoin, il s'est servi de de figures et d'images qu'il avait butinés un peu partout. Ainsi fait