‹ Œuvres complètes: Avec un commentaire historique et critique, Volume 1Chapitre 32 sur 78 · TT · texte numérisé non relu

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DE LA DÉFENSE ET ILLUSTRATION DE LA LANGUE FRANÇOISE 6l

lemy Aneau ne. manqua pas de la critiquer à son tour dans le Quintil Horatian, resté célèbre à plus d'un titre.

Ce Quintil Horaiian, publié à Lyon sous le voile de l'anonyme, dans le courant de Tannée 1550, on a cru jusqu'en ces derniers temps qu'il était de Charles Fontaine, poète lyonnais qui jouissait au seizième siècle d'une certaine réputation. Cette croyance paraissait d'autant plus fondée, que Joachim avait clairement désigné Fontaine dans la phrase de la Deffence où il s'écrie : « O combien je désire voir sécher ces Printems.., tarir ces Fontaines/ » et que le Quintil était suivi d'un quatrain de La Fontaine aLD.B.A. (i). Cependant M. Henri Chamard a démontré il y a trois ans (2) que le véritable auteur de ce pamphlet n'était autre que Barthélémy Aneau, lequel à cette époque dirigeait le collège de la Trinité de Lyon; pour ma pan, j'en étais convaincu depuis que M. de

Tabeille, ainsi ont fait nombre de poètes et d^écrivains de toute langue qui passent pour très originaux. N'est-ce pas Molière qui disait : Je prends mon bien où je le trouve ? Le difficile n*est pas de s'habiller avec les plumes des autres, mais de s'en faire un vêtement dont la coupe particulière, la couleur et la forme constituent une nouveauté. Eh bien ! Joachim, fidèle en cela à ses principes, par un procédé qui n'avait encore jamais produit de pareils résultats, a doté la littérature française de poésies qu'on peut tenir pour originales, parce que, si le fond ne lui appartient pas en propre, la forme est bien à lui, et que, en poésie, la forme est la chose principale, essentielle. Même quand il s'est contenté de traduire, bien loin d'avoir trahi la pensée de son modèle, il l'a rendue avec tant d'art et de bonheur, que l'original ne vaut squvent pas l'adaptation ou la copie. En veut-on la preuve ? On n'a qu'à comparer le sonnet 1 1 3 de VOÎive au texte italien de Bernardino Daniello à qui Joachim l'a emprunté. Je m'étendrai tout au long sur ce sujet dans le commentaire de VOIive. (i) Voici ce quatrain :

Jamais si tost ne t'aura

Claire eau de ma fontaine vive,

Que legier feu esteinct sera

De l'huyle obscur de ton olive (2) Rev. (Thist. litt. de la France^ 15 janvier 1898.

62 NOTEi ET COMMENTAIRE

Nolhac (i) avait publié la lettre de Charles Fontaine à Jean de Morel où il se défend d'avoir écrit le Quiniil et où il accuse formellement Aneau d'en être l'auteur responsable. De quelle date est cette lettre si importante ? M. Chamard croit qu'elle est du mois d*avril 1550. Je n'en suis pas aussi sûr que lui. En tout cas, il est assez curieux que ni Morel, ni Joachim, ni Fontaine n'aient cherché à détruire là légende en rejetant publiquement la responsabilité de ce libelle sur la a beste masquée » (2) qui n'avait pas eu le courage de le signer (3). Car il n'y a pas à en douter Aine seule minute, si la chose avait été ébruitée comme elle aurait dû l'être, Claude de Buttet qui, en 1554, attaqua si violemment Aneau dans son Apologie pour la Savoie^^) publiée la même année à Lyon, n'aurait pas manqué de lui lancer le Quintil à la tête, étant donné surtout qu'il le traite d'âne en jouant sur son nom, et que, de son côté, dans une phrase du Quintil^ Aneau disait à Joachim : « Tu fais celui qui cherche son âne et est monté dessus. »

(i) Lettres de JoacJnm du Bellay pubViées d'après les originaux. Charavay, 1883.

(2) En se servant de cette expression dans la seconde préface de VOlive, Joachim semble avoir voulu désigner Tauteur du Quintil, mais savait-il au juste qui il était ? J'en doute encore.

(3) Après cela peut-être qu' Aneau en avait été empêché par ses fonctions de principal, puisqu'il ne les résigna qu'en 1551; mais ce n'était pas une raison pour laisser croire par le quatrain ci-dessus que le Quintil était de Ch. Fontaine, et je comprends que celui-ci, dès qu'il fut informé qu'on le lui attribuait, se soit empressé de protester auprès de Morel qu'il savait lié avec Joachim.

(4) Apologie de Marc Claud. de Buttet pour la Savoie cofitre les Iniures et calumnies de Bartholomé Aneau, A Lyon, chez Angelin Benoist M.V.LIII. — M. Henri Chamard n'ayant rien dit de cet ouvrage dont la teneur nous a été révélée par M. F. Mugnierdans son étude sur Claude de Buttet {Mémoires et documents publiés par la Société Savoisienne d*lnstoire et d' archéologie ^ t. XXXV), il est bon que je rappelle ici les circonstances dans lesquelles il fut écrit.

Au mois de février 1536(1535, suivant le style français), François I«" avait envahi la Savoie et l'avait réduite en province française au détriment de son oncle, le duc Charles III. Le conquérant y avait trouvé la justice administrée par dés

Ce Barthélémy Aneau, que Buttet appelle « Vulcan, boîteux fait en despit du ciel» n'était certes pas le premier venu. Né à Bourges où il avait étudié sous Melchior Wolmar, qui fut le maître de Th. de Bèze et de Calvin, il était venu à Lyon en 1529 et avait tommencé par enseigner la rhétorique au collège de la Trinité de cette ville. Devenu principal en 1540, il remplit ces fonctions jusqu'à sa mort arrivée en 1561, après les avoir quittées volontairement pendant sept années consécutives, de 1551 à 1558. « Exclusivement dévoué au culte des lettres, dit M. F. Buisson, Aneau partageait ses loisirs entre la muse latine et la muse française. Il trouva un jour chez un de ses amis, l'imprimeur Mathias Bonhomme, une suite de gravures destinées à illustrer des emblèmes perdus. Il en devina le sens et en refit le textp en distiques latins parfois aussi crus que les images elles-mêmes : c'est la Picia pœsis. Ses essais

tribunaux de diverses sortes, au-dessus desquels le Conseil résident de Chambér}' qui appliquait dans ce pays de droit écrit, les lois romaines et la procédure de Statuta Sabaudia d*Amédée VIII et de ses successeurs. En remplacement de ce Conseil, dont les membres s'étaient dispersés, le roi de France établit à Chambéry un Parlement et l'y maintint malgré les efforts des magistrats grenoblois pour englober la Savoie dans le ressort du Parlement de Dauphiné. Ce pays participa heureusement aux bienfaits deTédit de Villers-Cotterets (février 1539) P^^ lequel François I*' prescrivit entre autres l'emploi de la langue française dans les actes reçus par les notaires, dans la procédure civile et criminelle et dans les décisions judiciaires. Et à la Restauration de 1559, après son mariage avec Madame Marguerite, le duc Emmanuel-Philibert s'empressa de promulguer un édit renouvelant cette prescription. Entre temps elle avait déchaîné au Parlement de Chambéry une guerre scandaleuse, et c'est pour y mettre fin que les membres de ce Parlement élaborèrent le règlement intitulé : Stile et reighment sur lefaict de la Justice, qui fut imprimé à Lyon en 15 54 avec une préface de Barthélémy Aneau. Mais Aneau ne fitque jeter de l'huile sur le feu en accusant les lois de la Savoie et leurs représentants d'avoir laissé les crimes impunis jusqu'à l'arrivée des magistrats français, et cela sous couleur de plaider la cause du français sur le dos du latin .

D'où l'intervention de Claude de Buttet dans ces singuliers débats et la publication de son Apologie pour la Savoie.

poétiques ont ce mérite et ce réel intérêt d'être un effort, en somme très intelligent, et à coup sûr très nouveau pour assouplir la langue populaire et faire passer dans Tusage commun la fleur de l'antiquité (i). »

M. Demogeot, qui a consacré au collège de la Trinité une notice si intéressante (2), ajoute : « A une connaissance profonde des lettres grecques et latines il joignait une éloquence facile, un abord gracieux. Il faisait des vers latins, durs d'abord, mais ingénieux ; des vers français où l'esprit manquait moins que le naturel. - — Arrivait-il à Lyon un accident, Aneau le racontait ; un prince, Aneau le haranguait; une sottise, Aneau s'en moquait; une fête, il en réglait les préparatifs. » C'est ainsi qu'après avoir achevé l'impression du Stile du Parlement de Savoie, Pierre de Portonaris et Jean Pidic, imprimeurs lyonnais, le chargèrent d'en écrire la préface. Par malheur Aneau avait la main lourde ; le pion qu'il s'était montré dans le gw/w^// reparut dans cette préface d'une manière si injuste, si maladroite, que les magistrats du Parlement de Chambéry la firent supprimer de tous les exemplaires, et que Buttet en prit texte pour exécuter son auteur dans Y Apologie pour la Savoie, qui est encore plus un pamphlet qu'une apologie. Je dis bien pour l'exécuter, car le poète savoisien, comme s'il avait prévu la fin tragique d'Aneau, lui criait à la fin de son libelle: « Va doncque et cherche un autre chemin et n'espère plus aucun confort de ce magnanime Lyon ou tu te caches, car cognoissant quel homme tu es, et te reputant indigne de son ombre, luy-mesmeà belles dents et pattes te démembrera. » On sait que Barthélémy Aneau, qui passait pour avoir fait du collège de la Trinité un foyer d'hérésie, fut massacré dans une émeute occasionnée par les ligueurs, le 5 juin 1561, jour delà Fête-Dieu.

{i) Sébastien Casteîlion, 1. 1, p. 22-23.

(2) Revue du Lyonnais, Lyon ancien et moderne, 1838, t . I, p. 409.

Analysons maintenant le Quiniil. Cela nous permettra de souligner du même coup les défauts de la Deffence, Aneau, comme pour se faire la main et montrer le bout de . l'oreille du régent qu'il était, commence par chicaner Joachim sur le titre de son livre qu'il trouve « de belle parade, magnifique promesse et grande attente » mais faux ; puis, à propos du mot Deffence qu'il lui reproche d'écrire par deux / et un c, il s'en prend à son orthographe qui est, en effet, singulièrement fantaisiste. Nous y reviendrons tout à l'heure avec l'auteur du QuintiL Les quatre lettres iniiiales dont Joachim a signé son livre et l'épître dédicatoire au Cardinal sont également l'objet des railleries de Aneau. Pourquoi ces quatre lettres que « quelque lourdaud » ^ peut traduire de façon irrévérencieuse, comme celui qui traduisait S.P.Q.R. par : Siultus. Populus. Quarit. Romam, ou encore l'écriteau de Pilate sur la croix : I.N.R.I. par : Je ny retournerai jamais? L'épître au Cardinal lui fait l'effet « d'un nain qui pour atteindre hault monte sur. ses eschaces ih On n'est pas plus gracieux. Et quant au mot Patrie qui figure dans cette épître et que Joachim répétera plusieurs fois dans le cours de son opuscule, Aneau trouve que « ce nom obliquement entré en France avec les autres corruptions italiques » est inutile, a Qui a Pays n'a que faire de Patrie d. Ce n'est pourtant pas la môme chose, et je m'étonne que le pion de la Trinité qui savait son Virgile n'ait pas compris le sens qu'y attachait Joachim. Mais il suffisait que le mot fût neuf — car si Joachim n'eut pas le mérite de l'inventer (i), il eut l'honneur de le mettre

(i) Littré a trouvé le mot Patrie dans le chroniqueur Jean Chartier, mort en 1462, ce qui prouve qu'il était déjà employé au XV« siècle.

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66 NOTES ET œMMENTAIRE

en usage — il suffisait, dis-je, que le mot fût neuf ou parût l'être pour être critiqué et rejeté par Aneau. Petites chicanes en somme et qui, dans le Quintil, ne sont que ce qu'on appelle les bagatelles de la porte. Glissons donc et suivons notre censeur dans l'examen du fond même de la Deffence.

Sur les divers chapitres dont se compose la première partie du livre, il est creux, insuffisant, quasi nul ; il n'émet aucune idée originale, il ne fait aucune critique sérieuse. Le chapitre de VOrigine des langues, qui donne tant à penser et sur lequel il y avait tant à dire, ne lui suggère qu'une réflexion juste; encore porte-t-elle uniquement sur le plan général du livre : • il trouve que Joachim est inconséquent, que les chapitres et propos ne dépendent point l'un de l'autre, mais qu'ils ont été mis « comme ils venoyent de la pensée en la plume, et de la plume au papier i>. Et c'est tout. Qu'en conclure ? que sur la question il n'en savait pas plus que l'auteur de la Deffence, et c'est vraiment trop peu. Sur les articles qui suivent, il se borne à relever les expressions qui lui paraissent impropres. Il a déjà relevé le mot sourcil employé « pour gravité ou arrogance (i), il relève à présent les expressions : glaive couvert de sa gayne a: pour glaive enroillé, impoly et non forby... », fameux poètes dont l'épithète lui semble ce déshonorable : car il se prend en mauvaise partie comme libelle fomeux lieu fameux », faix d'autres espaules qui est à ses yeux une métaphore aussi lourde et grossière qu'un porte-faix.

Dans la seconde partie, qui traite de V Illustration de la langue française, Aneau est plus heureux dans ses remontrances, tout en étant aussi vétillard. Il sent très bien ce qu'il y a de contradictoire à première vue dans la thèse de Joachim sur le moyen

(i) M. Person remarque que Voltaire a employé ce mot dans le môme sens que Joachim : « Les sourcils de la fierté » {Siède de Louis XV),

d'enrichir et illustrer la langue par Timitation et non par la traduction des Grecs et des Romains. Il proteste contre « l'exhortation trop dédaigneuse » qu'il adresse aux poètes de laisser les vieilles poésies aux Jeux floraux de Toulouse et aux Puys de Rouen « lesquels ont tant fait pour Tentretien éternel de la Poésie française. i> Il défend le rondeau, le virelai, la ballade et le chant royal que Joachim traite « d'épisseries », à cause de « la difficulté d'iceux Poëmes, qui ne sortent jamais de pauvre esprit » et sont de facture difficile. Pauvre raison, d'ailleurs. Il met ces poèmes anciens au-dessus des nouveaux que du Bellay préconise. L'ode ne lui dit rien qui vaille et lui fait l'effet dé chanson — ce qui n'est pas trop mal vu ; quant au sonnet, son principal tort à ses yeux est d'être italien. Il fait un grief à Joachim, et cela est juste, de dédaigner l'épître comme incapable d'enrichir la langue, et d'enseigner au poète le mépris du vulgaire — ce qui n'est -vrai qu'à moitié. Il n'admet pas que la satire soit autre chose qu'un coq-à-l'âne. A propos des églogues que Joachim conseille de chanter « d'une musette résonnante et d'une fluste bien joincte d, il fait un procès à Ronsard qui, « très arrogamment, se glorifie avoir amené la Lyre Grecque et Latine en France, parce qu'il nous faict bien esbahyr de ces gros et estranges motz, strophe et antistrophe. Car jamais (par adventure) nous n'en oysmes parler. Jamais nous n'avons leu Pindar.... » (i) Il dit que l'hendécasyllabe n'a pas attendu d'être prôné dans la Deffence pour être employé sous le nom de décasyllabe (à l'instar des Italiens) dans les rondeaux, chapelets, épîtres, élégies, épigrammes et chants royaux. Sur la comédie et la tragédie en vers, il n'a que quatre lignes, encore est-ce pour nous apprendre qu'il .connaît des tragédies assez bonnes et que, s'il ne connaît point de comédies, il ne confond

(i) Cela prouve que B. Aneau n*avait pas lu non plus les Hymnes pindariques de Luigi Alamanni qui ont servi de modèle ;i Ronsard pour ses Odes. (Cf. Le Modèle de Ronsard dans VOde pîndariqne par Joseph Vianey. Montpellier, 1901.)

point avec elles les farces et moralités. Il est d'avis, lui aussi, d'user de mots purement français, mais il estime que Joachim a mal observé son commandement en disant vigiles pour veilles ; songer pour penser; dirige pour adresse; pardonner pour espargner; aliène pour estrange; molestie pour ennuy; sinueux pour courbe; donner la dernière main pour mettre fin et parachever, etc.. », qui sont, dit-il, des expressions de son crû, en quoi il ne savait pas si bien dire, la plupart étant, en effet, des idiotismes angevins. Il défend aussi la rime équivoque comme « la plus exquise sorte de de ryme » qu'aient mise à la mode les Molinet, les Crétin et les Meschinot. Après avoir vengé les Traverseurs et les Bannys de liesse des sarcasmes *de Joachim, il s'écrie qu'ils sont deux mille en France à avoir lu les Grecs, Latins, Italiens, Espagnols, Hébreux et Allemands. Et certes, il y a là de quoi nous faire rougir ! Trouverait-on mille personnes aujourd'hui connaissant toutes ces langues ? Enfin, après avoir reproché à Joachim de se contredire en faisant l'éloge de la traduction de V Electre, par Baïf, il s'attaque à son orthographe, et j'ai bonne envie de lui donner raison, car l'auteur de la Deffence y a, par ma foi, trop « peu curieusement regardé. » Ronsard dit, dans l'avertissemement de ses Odes, qu'il avait délibéré de suivre en l'orthographe de son livre la plus grande part des raisons de Louys Maigret. Je ne crois pas que Joachim ait jamais pris sur ce point un parti quelconque. En tout cas il s'en défend dans la seconde préface de YOlive. S'il approuve et loue grandement ceux qui, comme Jacques Peletier et Louys Maigret ont entrepris de réformer l'orthographe, en « voyant que telle nouveauté déplaist autant aux doctes comme aux indoctes, il aime beaucoup mieux louer leur intention que de la suivre. » Et comme pour nous montrer combien la question lui était indifférente, il a poussé la négligence ou la paresse jusqu'à écrire dans la Deffence le même mot de trois manières; à moins cependant que ce ne soit les imprimeurs qui lui aient joué ce mauvais tour, pour le

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punir de s'en rapporter à leur bonne foi du soin de corriger ses épreuves. Et voilà ce qui m'a décidé, dans la réimpression de cet ouvrage et de ceux qui suivront, à ne pas adopter religieusement Torthographe archi-fantaisiste des éditions originales des premières œuvres de Joachim. Peut-être même eussé-je été mieux avisé en la modernisant tout à fait. En agissant de la sorte, j'aurais certainement facilité à beaucoup la lecture de la prose et des vers de notre auteur, mais i\ la réflexion il m'a paru que j'enlèverais à sa phrase, avec la physionomie archaïque des mots dont il a usé, une partie de sa couleur et de son pittoresque, et j'ai suivi l'exemple de M. Becq de Fouquières, de préférence à celui de M. Marty-Laveaux. Ayant la bonne fortune de posséder la petite édition des œuvres complètes de Joachim, publiée à Rouen chez la veuve Thomas Mallard, en 1597, laquelle est une des plus estimées, j'ai cru bien faire en adoptant son orthographe, encore me suis-je permis de choisir, comme M. Becq de Fouquières, parmi les formes diverses d'un mot celle qui se rapprochait le plus de la prononciation et de l'orthographe actuelles.

Nous avons suivi pas à pas le censeur du Quintil. A présent que nous en avons fini avec sa leçon de grammaire, nous allons essayer de montrer dans la Deffencece que, volontairement ou non, Aneau n'y a point vu.

' Sibilet et lui terminent leur ouvrage critique en raillant Joachim de sa prétention à l'immortalité. J'accorde qu'il montait au Capitole un peu trop vite, mais comme la postérité a ratifié la haute opinion qu'il avait de son œuvre, nous aurions mauvaise grâce aujourd'hui à lui reprocher d'avoir pris au sérieux le Calo Musa Beat qui fut sa première devise. D'autant qu'elle s'applique mer-

veilleusement au rôle de la poésie, tel qu'il le comprenait, à la noble mission qu'il assignait au poète, et que c'est précisément ce rôle, cette mission, qui constitue, à mon avis, la partie vraiment neuve et originale de la Deffence et illusiraiton de la langue fratiçoyse.

Après avoir servi d'amuseur au public et prostitué son talent dans des oeuvres indignes de lui, le poète devait être le prêtre de l'Art et le défenseur de la Patrie. Sa mission était donc double.

C'est « pour le devoir en quoi il est obligé à la Patrie », que Joachim a écrit la Deffence. Rien qu'à l'entendre tenir ce fier langage, on sent qu'il est de race militaire, qu'il appartient à une famille de chevaliers qui, durant des siècles, de père en fils, ont versé leur sang sur tous les champs de bataille où se joua la fortune du Pays, et qui, suivant l'expression pittoresque du cardinal du Bellay, avaient une fleur de lis dans le cœur. Et tout à l'heure, en l'entendant dire au poète : « Si tu as quelquefois pitié de ton pauvre langage », je ne pourrai me défendre du souvenir de Jeanne d'Arc et de la grande pitié qu'elle voyait au royaume de France. Jeanne d'Arc voulait bouter dehors l'Anglais qui était l'ennemi. Joachim, à son tour, veut chasser de la Cour et du territoire national les mauvais poètes qui l'occupent et la déshonorent. Et c'est à cette fin qu'il désire que soient « fouettés à la cuisine ceux qui abusent de la faveur des princes et grands seigneurs par la lecture de leurs petits ouvrages », ou qu'on leur donne « de l'argent pour se taire. »

Après cela, je veux bien que Joachim exagère et que les écuries d'Augias n'étaient pas si sales qu'il le dit. Tout n'était pas à blâmer certainement dans l'école de Marot — puisque c'est après Marot qu'il en a — ; il y avait du bon dans les anciens genres et des choses qui valaient mieux qu' « épiceries d dans les rondeaux, virelais et ballades auxquels il déclare la guerre. Mais quand Victor Hugo traitait Racine de vieille perruque, il exagérait lui aussi. On

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ne fait de rcvolution salutaire qu'en faisant table rase, sauf à rendre justice plus tard aux dieux qu'on a vaincus, délogés, renversés. Et c'est un fait qu'en 1549, au moment où Joachim entra en lice, la poésie française, qui depuis la mort de Clément Marot était représentée surtout par Saint-Gelays, faisait triste figure à côté de la poésie italienne. Où était Arioste ? où était Pétrarque ? et Dante, le plus grand de tous, et Bembe, qui n'était pas le moindre ? Je comprends donc que Joachim ait eu honte de notre infériorité, de notre insuffisance, et que, dans son ambition et sa colère, il ait tourné les yeux vers l'Italie !

L'Italie ! ah ! certes, il* n'avait pas eu besoin d'être excité par Ronsard et Baïf pour marcher à sa conquête. Avant même que Jacques Peletier du Mans lui eût révélé l'œuvre triomphante de Pétrarque, il était plein d'admiration pour elle. Il l'admirait à travers les œuvres d'art que ses sculpteurs et ses architectes avaient semées un peu partout, jusqu'au seuil de son petit Lire ; il avait toujours devant les yeux le grand Christ à la tunique d'or et à la couronne de comte qui illuminait la chapelle de la Bourgonnière (i) ^^ son éclatante beauté... Sans compter que son frère René lui avait parlé souvent, dans les longues veillées de la Turmelière, de la campagne de Naples où ses ancêtres avaient suivi le roi René d'Anjou, du royaume de Piémont dont son cousin Langey fut le conquérant et le vice-roi, de Rome, enfin, sur les ruines de laquelle son autre cousin, le Cardinal, étalait l'orgueil de sa robe de pourpre!...

Mais pour le moment, l'Italie, aux yeux de Joachim, c'était le pays de Dante, de Pétrarque et d'Arioste et aussi celui de Virgile, d'Horace et d'Ovide. Car les Italiens, en prenant la place des

(i) Le château de la Bourgonnière, dont la merveilleuse chapelle Renaissance est encore intacte, est situé à 3 kilomètres de Lire. J'en parle longuement dans la Vie de Joachim .

Romains, les avaient continués dans les arts et les lettres, sinon dans les armes, et les papes qui étaient assis sur le trône des Césars avaient vu éclore et fleurir autour d'eux, surtout en Toscane, dans la longue nuit du Moyen-age, un idiome nouveau qui ne ressemblait pas plus au latin du siècle d'Auguste que le français de la Chanson de Roland. Et certes, la langue de la Divine Comédie, du Roland Furieux et du Can^onière valait bien celle des Orf« d'Horace, des Métamorphoses et de V Enéide,

Pourquoi donc notre pauvre langue vulgaire qui avait donné de si belles promesses dans le Roman de la Rose, au lieu de s'épanouir dans des œuvres maîtresses comme l'italien, n'avait-elle produit depuis lors que des fleurs pâles, maladives, dégénérées ? Parce que nos savants la dédaignaient et continuaient de penser et d'écrire en latin, et que -nos rimeurs, au lieu de prendre la jeune poésie 'par la main et de la conduire sur les hauteurs où l'air et l'esprit sont plus purs, l'avaient promenée dans les bouges comme maître François Villon, ou sur les coteaux de Meudon comme maître Clément Marot et ceux de son école.

Mais ce n'était pas une raison pour désespérer de notre langue vulgaire. Elle était, tout comme une autre, capable de porter les plus hautes pensées, de s'élever vers les régions sereines. Li preuve en était qu'Héroët et Maurice Scève venaient de chanter leurs amours sur le mode platonique. On n'avait d'ailleurs qu'à regarder du côté de l'Italie et qu'à suivre l'exemple de nos ancêtres les Gaulois, qui s'étaient enrichis des dépouilles de Rome.

Et voilà pourquoi Joachim pressait les poètes de renoncer aux rondeaux, virelais, chants royaux et ballades, qui suffisaient aux Jeux Floraux de Toulouse et aux Puys de Rouen, et de cultiver à la place le sonnet, l'ode, l'épopée, l'églogue, la comédie et la tragédie, à l'exemple de l'Italie, des Latins et des Grecs. Seuls, le sonnet pouvait nous donner un jour où l'autre un Pétrarque, l'ode, un Horace, l'épopée et l'églogue un Arioste et un Virgile,

la comédie un Aristophane et la tragédie un Sophocle et un Euripide. Qu'importait d'ailleurs, s'écriait Joachim, qui semblait prévoir l'inférîorité de Ronsard dans h long PoèmCy qu'importait que le poète épique, au • lieu d'arriver au premier rang, n'atteignît que le second, voire le troisième ! Sa tentative n'en serait pas moins glorieuse. Mais il fallait à tout prix abandonner la traduction qui, pour nous avoir rendu V Electre de Sophocle, V Iliade d'Homère, VArt poétique d'Horace et quelques fragments du CanTipniere de Pétrarque, n'affranchirait jamais la langue et la laisserait serve de l'étranger. Et Joachim conseillait l'imitation, Tadap- . ration, V innutrition, c'est-à-dire l'art de s'approprier, de s'assimiler les mots, les figures et jusqu'à la pensée d'autrui, tel que l'avaient pratiqué les Latins à l'égard des Grecs, les Italiens à l'égard des Latins, — tel aussi, qu'après la Pléiade et à son exemple, devaient le pratiquer nos écrivains cosmopolites. C'était le seul moyen de faire de notre pauvre langue vulgaire une langue noble et riche, et du triste (( reblanchisseur de murailles » qu'était le rimeur ordinaire, un poète « qui me fera indigner, apayser, éjouir, douloir, aimer, haïr, admicer, étonner, bref, qui tiendra la bride de mes affections^ me tournant çà et là à son plaisir ï>. La poésie désormais sera donc une œuvre d'art, a Qui veut voler par les mains et bouches des hommes doit longuement demeurer en sa chambré, et qui désire viyre en la mémoire de la Postérité doit comme mort en soy-même suer et trembler maintefois. » Ce principe posé, ne nous étonnons pas si Joachim nous enseigne le mépris du vulgaire s'il veut que la poésie soit autre chose que de la prose rimée. Du moment que le naturel n'est plus suffisant en poésie, il va de soi que le poète digne de ce nom ne doit plus songer qu'à écrire pour une élite. Le peuple d'ici longtemps ne comprendra rien aux questions d'art et d'esthétique. Ce n'est pas pour lui évidemment que Virgile écrivit Y Enéide ni Ovide les Métamorphoses. Aristophane faisait les délices

du peuple grec. Labiche et Déranger feront toujours les délices du nôtre, car le peuple n'aime que ce qui Tamuse, et le grand art est ennemi des contorsions, du gros rire et des grimaces. Mais Joachim n'en fait pas moins la part du peuple. Il veut que le poète s'en inspire, qu'il lui emprunte une partie de son vocabulaire, les mots usuels et les termes des métiers, et lui-même^ comme pour donner l'exemple, sème le texte de hDeffence d'expressions communes, de comparaisons et d'idiotismes angevins (i). Il veut encore que le poète épique s'attache à mettre en œuvre les vieilles légendes et les anciennes chroniques. Quoi de plus ? Mais s'il n'écrit que pour une élite, s'il se contente d'été lu par les esprits cultivés et d'être apprécié par ses pairs, le poète ne sera-t-il pas obligé de se faire courtisan ? A Dieu ne plaise ! et pour lui en ôter l'envie, Joachim prend le fouet de la satire el tape à coups redoublés sur le dos de Saint-Gelays. Il ajoute pour son édification qu'il ne doit « espérer le fruit de son labeur que de l'incorruptible et non curieuse postérité. » Cependant il est indispensable qu'il entre à la Cour. D'abord il a besoin d'encouragements de Mécène et d'Auguste pour entreprendre de grandes choses ; ensuite la Cour est la « seule éce\t où l'on apprend à bien et proprement parler ; enfin « l'honneur nourrit les arts et l'on ne voit jamais s'élever ce qui est « déprisé de tous ». Mais la Cour n'est pas seulement l'école du beau langage, c'est là aussi que se préparent les destinées de la Patrie, et le poète ne pourrait

(i) J'en ai cité plus haut quelques-uns. En voici d'autres: Et premier pour « premièrement » ; premier que pour « avant que » ; copie pour « abondance » ; tirer pour « peindre » ; on dit encore couramment en Anjou : se faire tirer pour « se faire photographier » ; des pieds et des mains pour t de toute façon » ; trop plus pour « beaucoup plus » ; manque pour a défectueuse » ; encore pour « à cette heure » ; non tant pour, — comme pour au lieu de « que pour ». Commet en Anjou, est encore employé pour <c que » dans les formes comparatives : je ne suis pas si riche comme vous. — Dans le chap. III de la Deffence, Joachim, comparant la langue française à une plante qui n'a point encore fleuri, se sert de mots empruntés à l'horticulture qui au seizième siècle, grdce à René du Bellay, évêque du Mans, était plus florissante en Anjou que partout ailleurs.

pas célébrer dignement les gestes des rois de France, s'il n'était admis à leur table et traité comme un héros dont la gloire fait un « compagnon des dieux ».

Et voilà ce qu'était la Deffence et comment Joachim entendait VBlusiraiion de la langue française. Il faut bien d'ailleurs que les « cygnes réveillés de leur silence » Taieni comprise de la sorte, puisque, en dépit du « croassement des corbeaux », ils dotèrent la langue maternelle d'une poésie prestigieuse sans laquelle Malherbe ne serait peut-être jamais venu, ni les poètes du grand siècle, ni ceux du nôtre.

Si je ne craignais d allonger démesurément ce Commentaire, j'essaierais de montrer dans un dernier paragraphe tout ce que les poètes du dix-septième siècle doivent à la Deffence et à la Pléiade, et il me serait facile de prouver que, si VArt poétique de Boileau fit oublier ceux de Joachim, de Peletier et de Ronsard, Malherbe, avec ses grands airs de mépris, les avait beaucoup lus, beaucoup médités et qu'il emprunta quelque peu à ses illustres devanciers. C'est un fait certain, d'ailleurs, que Joachim ni Ronsard ne disparurent jamais des recueils collectifs de poésies qui furent publiés en France de '1597 à 1700, c'est-à-dire de la mort de Ronsard à celle de Racine (i).

On a dit que l'histoire était un recommencement perpétuel. L'histoire littéraire, tout en se continuant, est .faite de réactions plus ou moins lointaines et le plus souvent inattendues. Rien ne se perd en littérature. La pensée de ceux qui y ont marqué, ne fût-ce qu'une heure, se retrouve toujours avec le temps, sous une forme ou sous une autre, pareille- à ces cours d'eau qui disparaissent tout à coup dans un trou ou sous les sables et qu'on

(i) Cf. la Bibliographie des Recueils collectifs de poésies publiés de 1$^'/ à l'joo, par Frédéric Lachèvre, i vol. in-4, chez Henri Leclerc, 1901.

est tout étonné de voir jaillir quelques lieues plus loin, aussi clairs, aussi lumineux qu'avant leur perte ou leur chute.

Je lisais dernièrement dans un livre très curieux sur Chateaubriand et quelques écrivains de son groupe (i) des remarques aussi justes que profondes sur le style de Joubert qui fut, comme chacun sait, le Boileau de notre littérature, mais un Boileau caché dans les coulisses du théâtre, de 1800 à 1820, autrement dit à'Aiala aux Méditations.

Uabbé Pailhès établit de la façon la plus ingénieuse que Joubert ne pouvait ignorer la Deffence, et que ce penseur, qui préférait à la ligne droite des modernes argumentateurs ce qu'il appelait des circuits platoniciens, avait prêté une attention particulière au conseil que [nous donne Joachim dans son chapitre sur le Rythme :

« Qui ne voudroit régler sa rythme comme j'ai dit, il vaudroit beaucoup mieux ne rymer point ; mais faire des vers libres, comme a fait Pétrarque en quelque endroit, et, de nostre temps, le seigneur Loys Aleman, en sa non moins droite que plaisante Agriculture. Mais tout ainsi que les peintres et statuaires mettent plus grand'industrie à faire beaux et bien proportionnés les corps qui sont nuds, que les autres : aussi faudroit-il bien que ces vers non rymés, fussent bien charnus et nerveux : afin de compenser par ce moyen le défault de la Rythme. ))

Ainsi parlait Joachim. Jouben, qui avait l'ambition « de mettre tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase, et cette phrase dans un mot », avait essayé de justifier la théorie de la Deffence (2). Il avait fait dans sa jeunesse des vers mêlés et sans rime, où l'élision n'était pas observée mais

(i) Cf. Du twuveau sur J. Joubert, Chaleauhriami , Fontanes et sa fille... y par G. Pailhès, I vol. in- 18, chez Garnier, 1900.

(2) On sait que Joachim n'a fait qu'un sonnet en vers libres, et il n'est pas bon. Sur cet article encore il exprimait bien moins son opinion que celle de Ronsard qui, dès 1544, avait composé une ode sans rime.

qui n'en était pas moins très harmonieux, car il avait au plus haut degré le sentiment du rythme et du nombre. Cest lui qui disait : « Tout son dans la musique doit avoir un écho,... et nous qui chantons avec des pensées et qui peignons avec des paroles, nous devrions, nous aussi, dans nos écrits, donner à chaque mot, à chaque parole un horizon et un écho. i> Mais cet écho n'avait pas dans son esprit l'équivalence de la rime. La rime lui faisait l'effet d'un « raffinement étrange et bizarre, qui avait îait dévier notre poésie au XI' siècle. » Il n'avait pris du vers que la mesure et le chant, encore avait-il choisi de préférence le vers octosyllabe parce que, tout en flattant l'oreille, il convient par sa vivacité et sa rapidité, soit à la « concision ornée » du maximiste, soit à la grâce légère de l'épistolier, et qu' « il est dérivé du plus ancien vers et du plus usuel de notre liturgie », « du vers le plus profondément populaire », Tiambique dimètre.

Plus tard, Joubert appliqua sa rythmique à sa Correspondance et à ses Pensas, et rien n'est plus intéressant que la décomposition en octosyllabes que l'abbé Pailhès a faite de quelques-unes de ses lettres. Etant donnée l'influence considérable que Joubert exerça sur l'esprit de Chateaubriand, on est en droit de se demander, après cette expérience, si René ne lui devait rien de l'harmonie savante de ses phrases rythmiques.

Quelques années après, à la fin du premier Empire, un poète angevin de grand talent qui fut avec Millevoye le précurseur de Lamartine, Charles Loyson, reprenait, comme élève de l'Ecole normale supérieure, la thèse de J. du Bellay sur la traduction des poètes anciens et se montrait moins révolutionnaire que lui en soutenant que les uns pouvaient être traduits en vers et les autres en prose (i).

(i) « Voici ce qu'il écrivait à ce sujet, en 1812, à M. Papin, régent de rhétorique au collège de Saumur, qui devait, quelques années plus tard, refuser la chaire de philosophie à l'École normale supérieure :

Vint la Restauration, suivie du grand renouveau de 1820. Victor Hugo et ses camarades du Cénacle firent mieux que de

a ... Je vous ai promis d.e vous envoyer la suite des propositions que je veux développer et soutenir dans ma thèse (de doctorat). Mon plan n*est point encore arrêté. Je vais cependant vous exposer ce qu*une première vue de mon sujet représente. Pourquoi s*est-on si peu entendu quand il s*est agi de décider si les poètes doivent être traduits en vers? i© Parce que, ne convenaçt pas de la tâche que devait se proposer le traducteur, du but vers Tequel il devait tendre, on ne s*est point accordé sur le sens du mot traduction ; 2° parce que la question était posée d'une manière trop générale. Faut-il traduire les poètes en vers? Mais les raisons que Ton donnera pour traduire les poètes épiques et tragiques de cette façon, restera-t-il prouvé que l'on doive traduire de la même manière les poètes comiques? etc.» etc. Voilà deux écueils qu'il faut que j'évite. Commençons donc par bien fixer nos idées sur le sens du mot traduction.

« Si les langues n'avaient point chacune leur génie et qu'on trouvât dans chacune des mots correspondants à tous les mots d'une autre, on traduirait en substituant le mot correspondant à son correspondant. Un dictionnaire françaislatin renfermerait des traductions parfaites de tous les chefs-d'œuvre de la langue de Virgile et d'Horace. Il faudrait exiger du traducteur une exactitude rigoureuse, et elle serait facile à obtenir, mais il n'en est pas ainsi. Chaque langue a son génie ; une traduction parfaitement exacte n'est donc pas possible. Il faut se résoudre à sacrifier beaucoup pour conserver le reste. Voyons ce qu'il est le plus important de rendre et si c'est en vers ou en prose que l'on parviendra à le rendre. Qu'est-ce qu'il y a de plus important à rendre dans un poète ? Ne sont-ce pas les images, les tours vifs et poétiques, l'harmonie et surtout l'harmonie imitative, et n'est-ce pas seulement en vers qu'on parviendra à rendre tout cela ? Cependant gardons-nous de trop généraliser nos décisions. Entrons dans l'examen de chaque genre et presque de chaque poète. L'ode, l'épopée veulent des vers ; les épltres d'Horace, des vers. Les ouvrages dramatiques souffrent la prose. Les comédies surtout. Nous avons dit que les poètes épiques veulent être traduits en vers. Malgré le paradoxe apparent, nous ne craindrons point d'excepter de cette règle le premier des poètes épiques, Homère. En voici la raison, que j'aurais dû placer plus haut et qui sera peut-être le principe de ma thèse : la poésie est faite pour plaire : elle plaît par ce qu'on appelle le beau. Or, il y a deux sortes de bfau : l'un, qui se trouvant dans l'expression de certain grand poète de la nature et du cœur humain que rien n'efface ni n'altère, est le beau universel, le beau de tous les siècles et de tous les pays. Dans quelque poésie que ce soit, on est toujours sûr de plaire aux hommes en le reproduisant. L'autre beau est le beau de tel siècle, de tel pays ; il dépend des mœurs, des degrés de civilisation et il ne peut se transporter d'une langue dans une autre. Or, qu'on lise Homère, on y retrouve

s'inspirer de la Deffence, ils la reprirent pour leur compte, ils restaurèrent les anciens genres dont la Pléiade avait enrichi la poésie, en adoptant pour devise le vers célèbre de Joachim :

Renouvelons aussi toute vieille pensée.

Pendant que Victor Hugo cultivait Tode, Télégie, la ballade, Sainte-Beuve ressuscitait le sonnet, et Vigny chantait Tamour mystique et platonique à Texemple, sinon sur le mode, de Maurice Scève et de Joachim, car Eloa est la fille spirituelle de Délie et de y Olive, et nous savons par Auguste Barbier (i) que Vigny apprit à lire et à penser dans les œuvres poétiques de Joathim. Je crois même que c'est là plutôt que dans Pline qu'il puisa le sentiment qu'il a exprimé si souvent, et si puissamment rendu, dans Stella et dans sa correspondance, à savoir que la Nature est mauvaise à l'homme et le traite en marâtre....

Les derniers Romantiques avaient quelque peu lâché la forme. Les Parnassiens, sous la férule de Leconte de Lisle, en firent l'objet principal de leur étude. La rime, qui chez Musset était plutôt pauvre, mais « non contrainte, reçue et non appelée, naturelle, non adcrptive lo, ainsi que l'enseignait Joachim, devint tout

partout cette espèce de beau. Homère est donc intraduisible en vers. Eh bien, j'ajouterai, si vous voulez, la prose française. Et je crois que pour le rendre il faut une traduction presque interlinéaire, une traduction qui serait un monstre considérée comme un ouvrage original, semblable enfin à ces traductions latines si barbares, qu'on lit avec plus de plaisir que la prose travaillée et brillantée de M. Lebrun, parce qu'elles nous donnent au moins une idée d'Homère et des mœurs de son temps. Tout cela sent un peu le paradoxe. J'en ajouterai un autre. Je soutiendrai qu'Homère est le plus grand qui ait existé, et cependant celui qui a mis le moins de style dans ses ouvrages. M'avez-vous compris ? Je crains bien que non. Je me comprends à peine encore moi-même. Je n'ai pas encore, comme vous le voyez, mis de liaison entre mes idées... »

(Cf. Un Normalien sous la Restauration. — Çlmrhs Loyson, par Léon Séché. Revue des Deux-Mondes du 15 septembre 1899).

(i) Souvenirs personnels, p. 359. Dentu, 1883.

à coup d'une richesse excessive. Théodore de Banville en fit même un pur exercice d'acrobate, à telle enseigne que Lamartine, irrité, appela un, jour les Parnassiens les funambules de la poésie. Joachim du Bellay avait dénoncé la rime équivoquéc ou empennière des rhétoriqueurs, Banville la ressuscita. Il avait mis les poètes en garde contre l'emploi des noms propres latins ou grecs non francisés; les Classiques et les Romantiques suivirent son conseil en disant Homère pour Hoineros, Thésée pour Theseus, Virgile pour Virgiltus, Cicéron pour Ctcero , etc. Mais les Parnassiens rompirent encore sur ce point avec la tradition, et dans ses traductions d'Homère et dans les Erynnies, Leconte de Lisle écrivit Zeus pour Jupiter, Klytèmnesira pour Clytemnestre !....

Puis vint la réaction symboliste. Verlaine, qui avait appartenu au Parnasse, s'en échappa, comme Musset s'était échappé de la <k boutique romantique » pour désarticuler le vers que ses camarades et surtout son maître avaient fait trop solennel, trop marmoréen, trop monocorde. .. Le vers entre ses mains redevint ce qu'il était au début de la Pléiade, souple comme une anguille, léger comme un oiseau, frais comme une chanson d'enfant. Verlaine fit école à son tour, mais, comme cela ne manque jamais d'arriver, ses disciples exagérèrent. Du vers brisé mais toujours rythmique qui fut le sien, ils firent un vers libre — oh ! combien! — qui malgré tout ressemble à de la prose. On sait à quelles conditions la Deffence avait soumis le vers libre. Gardez-vous, disait Joachim, de vous « amuser à la beauté des mots qui perd la force des choses ! » et que vos vers libres soient bien charnus ! Pour n'avoir tenu aucun compte de ces préceptes et s'être bornés à vouloir bercer l'oreille avec des mots choisis souvent impropres, des figures mal adaptées, des phrases plus ou moins lâches, les symbolistes échouèrent piteusement. Et voilà que les initiateurs de cette réforme avortée reviennent peu à peu au vers rimé des premiers jours de la Renaissance. Je veux dire qu'ils emploient

DE LA DÉFENSE Ff ILLUSTRATION DE LA LANGUE FRANÇOISE 8l

bravement l'hiatus et qu'ils a n'entremêlent plus superstitieusement les vers masculins avec les féminins ».

Que sortira-t-il de toutes ces incohérences ? Quel sera le vers du vingtième siècle ? Je n'hésite pas à dire qu'il sera à peu de chose près celui du seizième qui, en somme, suffit à tout. On aura beau faire, d'ailleurs, l'art poétique ne serait plus un art le jour où la fantaisie se substituerait à la règle, et le vers 'français plus qu'aucun autre devra toujours obéir aux lois souveraines du rythme et de la rime, — solis peine de cesser d'être un chant!

Juin iQoi.

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