‹ Œuvres complètes: Avec un commentaire historique et critique, Volume 1Chapitre 37 sur 78 · EPISTRE AV LECTEUR · texte numérisé non relu

EPISTRE AV LECTEUR

Combien que j'aye passé Taage de mon enfance et la meilleure part de mon adolescence assez inutilement (lecteur), si est-ce que par je ne sçay quelle naturelle inclination j'ay tousjours aimé les bonnes lettres, singulièrement nostre poésie françoise pour m'estre plus familière, qui vivoy' entre ignorans des langues estrangeres. Depuis, la raison m'a confirmé en ceste opinion : considérant que, si je vouloy' gaigner quelque nom entre les Grecs et Latins, il y faudroit employer le reste de ma vie, et (peut estrej en vain, estant jà coulé de mon aage le temps le plus apte à Testude, et me trouvant chargé d'affaires domestiques dont le soin est assez suffisant pour desgouter un homme beaucoup plus studieux que moy. Au moyen de quo)',

[ n'ayant où passer le temps, et ne voulant du tout le perdre, je me suis volontiers appliqué à nostre poésie : excité et de mon propre naturel, et par l'exemple de plusieurs gentils esprits françois, mesmes de ma profession, qui ne desdaignent point manier et l'espée et la plume, contre la fausse persuasion de ceux qui pensent tel exercice des lettres déroger à Testât de noblesse. Certainement, lecteur, je ne pourroy', et ne voudroy' nier que si j'eusse escrit en grec, ou en latin, ce ne m'eust été un moyen plus expédient pour acquérir quelque degré entre les doctes hommes de ce royaume ; mais il faut que je confesse ce que dit Ciceron en l'oraison pour Murène : Qui cum ciiharœdi esse non passent^ et ce qui s'ensuit. Considérant encores nostre langue estre bien loin de sa perfection, qui me donnoit espoir de pouvoir avecques médiocre labeur y gaigner quelque rang, sinon entre les premiers, pour le moins entre les seconds, j'ay bien voulu y faire quelque essay de ce peu d'esprit que la nature m'a donné. /^Voulant doncques enrichir nostre vulgaire d'une nouvelle ou plustôt ancienne renouvellée poésie, je m'addonnay à l'imitation des anciens

\Latins et poètes italiens, dont j'ay entendu ce que m'en a peu apprendre la communication familière de mes amis. Ce fut pourquoy, à la persuasion de Jaques Peletier, je choisi le sonnet et l'ode, deux poèmes de ce

temps-là (c'est depuis quatre ans) encores peu usitez entre les nostres : estant le sonnet d'italien devenu françois, comme je croy par Mellin de Saint'Gelais, et l'ode, quant à son vray et naturel stile, représentée en nostre langue par Pierre de Ronsard. Ce que je viens de dire, je Tay dit encores en quelque autre lieu, s'il m'en souvient ; et je te l'ay bien voulu ramentevoir, lecteur, à fin que tu ne penses que je me vueille attribuer les inventions à autruy. Or, à fin que je retourne à mon premier propos, voulant satisfaire à Tinstante requeste de mes plus familiers amis, je m'osay bien advanturer de mettre en lumière mes petites poésies : après toutesfois les avoir communiquées à ceux que je pensoy* bien estre clair-voyans en telles choses, singulièrement à Pierre de Ronsard, qui m'y donna plus grande hardiesse que tous les autres : pour la bonne opinion que j'ay tousjours eue de son vif esprit, exacte sçavoir et solide jugement en nostre poésie françoise. Je n*ay pas icy entrepris de respondre à ceux qui me voudroyent blasmer d'avoir précipité l'édition de mes œuvres, et comme on dit avoir trop tost mis la plume ad vent. Car, si mes escrits sont bons, ma jeunesse ne leur doit osterleur louange méritée ; s'ils ne sont tels, elle doit pour le moins leur servir d'excuse, d'autant que si j'ay fait en cest endroit quelque acte de jeunesse, je n'ay fait sinon ce que je devoy' : pour le moins ce ni'est une faute commune avecques beaucoup d'autres meilleurs esprits que le mien. Je ne suis tel, que je vueille blasmer le conseil d'Horace, quant à l'édition des poèmes ; mais aussi ne suis-je de l'opinion de ceux qui gardent religieusement leurs escrits, comme sainctes reliques, pour estre publiez après leur mort, sçachant bien que tout ainsi que les morts ne mordent point, aussi ne sentent-ils les morsures. Ceste conscientieuse difficulté, lecteur, n'estoit ce qui me retardoit le plus en la première édition de mes escrits. Je croignoy' un autre inconvénient, qui me sembloit avoir beaucoup plus apparente raison de future reprehension : c'est, que telle nouveauté de poésie pour le commencement seroit trouvé fort estrange et rude. Au moyen de quoy, voulant prévenir ceste mauvaise opinion, et quasi comme applanir le chemin à ceux qui excitez par mon petit labeur voudroyent enrichir nostre vulgaire de figures et locutions estrangeres : j'ay mis en lumière ma Défense et Illustration de la langue françoise, ne pensant toutesfois au commencement faire plus grand œuvre qu'une epistre et petit advertissement au lecteur. Or, ay-je depuis expérimenté ce qu'auparavant j'avoy' assez preveu : c'est que d'un tel œuvre je ne rapporteroy' jamais favorable jugement de nos rhetoriqueurs françois, tant pour les

raisons assez nouvelles et paradoxes introduites par moy en nostre vulgaire, que pour avoir (ce semble) heurté un peu trop rudement à la porte de nos ineptes rimasseurs. Ce que j'ay fait, lecteur, non pour autre raison, que pour esveiller le trop long silence des cygnes et endormir l'importun croassement des corbeaux. Ne t'esbahis doncques si je ne respons.à ceux qui m'ont appelle hardi repreneur, car mon intention ne fut oncques d'autoriser mes petits œuvres par la reprehension de tels galans. Si j'ay particularisé quelques escrits, sans toutesfois toucher aux noms de leurs autheurs, la juste douleur m'y a contrainct, voyant nostre langue, quant à sa naïve propriété si copieuse et belle, estre souillée de tant de barbares poésies, qui par je ne sçay quel nostre malheur plaisent communément plus aux oreilles françoises, que les escrits d'antique et solide érudition. Les gentils esprits, mesmes ceux qui suyvent la cour, seule eschole où volontiers on apprent à bien et proprement parler, devroyent vouloir, pour l'enrichissement de nostre langue et pour l'honneur des esprits françois, que tels poètes barbares, ou fussent fouettez à la cuisine, juste punition de ceux qui abusent de la patience des princes et grans seigneurs par la lecture de leurs ineptes œuvres, ou (si on les vouloit plus doucement traicter) qu'on leur donnast argent pour se taire, suyvant l'exemple du grand Alexandre, qui usa de semblable libéralité en l'endroit de Cherile, poëte ignorant. Certes j'ay grand honte quand je voy le peu d'estime que font les Italiens de nostre poésie, en comparaison de la leur^ et ne le trouve beaucoup estrange, quand je considère que volontiers ceux qui escrivent en la langue toscane sont tous personnages de grande érudition : voire jusques aux cardinaux mesmes et autres seigneurs de renom, qui daignent bien prendre la peine d'enrichir leur vulgaire par une infinité de beaux escripts, usant en cela de la diligence et discrétion familière à ceux qui légèrement n'exposent leurs conceptions au public jugement des hommes. Pense doncques, je te prie, lecteur, quel pris doivent avoir, en l'endroit de celle tant docte et ingénieuse nation italienne, les escripts d'un petit magister, d'un conard, d'un badaut et autres mignons de telle farine, dont les oreilles de nostre peuple sont si abbreuvées, qu'elles ne veulent aujourd'huy recevoir autre chose. Je suis certain que tous lecteurs de bon jugement prendront ce que je dy en bonne part, veu que je ne parle sans raison. Au fort, si nos petits rimeurs s'en troùvoyent un peu faschez, je leur conseilleroy' de prendre patience : considérant que je ne suis un Aristarque, ou Aristophane, dont la grave censure doyve oster leurs escrits du rolle de nos poésies, ou retarder leurs

l'olive 9^3

auteurs de mieux fairç à l'advertir. Ainsi leur mescontentement ne me doit rompre ma délibération, qui par vœu solennel me suis obligé aux Muses de ne mentir jamais (que je le puisse entendre) ny en vain, ny en poésie. Toutefois je ne veux pas du tout estre juge si severe et incorruptible en matière de poésie, que je sayve Theresie de celui qui disoit : Mitte me in lacipidinas. Quelques-uns se plaignent de quoy je blasme les traductions poétiques en nostre langue, dont ils ne sont (disent-ils) illustrateurs ny gagez ny renommez. Aussi ne suis-je. Mais s'ils n'allèguent autre raison, je n'y feray point de response. Encores moins à ce qu'ils disent, que j'ay réservé la lecture de mes escripts à une affectée demidouzaine des plus renommez poètes de nostre langue. Car je n'avoy* entrepris de faire un cathalogue de tous les autres, mesmes de ceux qui ne m'estoyent cogneus, ny à leurs noms, ny à leurs œuvres. Ceux dont je ne cerche point les applaudissemens ont occasion de gronder. Aussi me plaisent leurs abbois, car je n'en crains gueres les morsures. Je fonde encores (disent-ils) l'immortalité de mon nom sur moindre chose que leurs escripts, dont toutefois ils ne prétendent aucune louange. Ce n'est à eux, ny à moy à juger de notre cause, qui (Dieu mercy) n'est de telle importance que la court y doyve estre longuement embesongnée. Aussi n'ay-je pas fondé mon advancement sur telles magnifiques comparaisons. Si en mes poésies je me loue quelquefois, ce n'est sans l'imitation des anciens : et en cela je ne pense avoir encore esté si excessif, que j*aye, pour illustrer le mien, offensé l'honneur de personne. Et puis je me vante d'avoir inventé ce que j'a y mot à mot traduit dej au tres.,A, p^} q"^ j^ "<" Ip"^' fay la response que fit Virgile à u n quid am Zoïle ,^ qui le reprenait d*em - prunter les ve rs^Homère . j^ay^ ce me semble) aille g r*^ asse^ defei2 dii "XJSSHûnTC'est pourquoy je ne feroy' longue response à cet article. Qui voudroit à cette ballance examiner les escripts des anciens Romains et des modernes Italiens, leur arrachant toutes ces belles plumes empruntées dont ils volent si hautement : ils seroyent en hazard d'estre accoustrez en corneille horacienne. Si par la lecture des bons livres je me suis imprimé quelques traits en la fantaisie, qui après, venant à exposer mes petites conceptions, selon les occasions qui m'en sont données, me coulent beaucoup plus facilement en la plume qu'ils ne me reviennent en la memoire: doit-on, pour ceste raison, les appeller pièces rapportées ? Encor' diroy-je bien que ceux qui ont leu les œuvres de Virgile, d'Ovide, d'Horace, de Pétrarque et beaucoup d'autres, que j'ay leus quelquefois assez négligemment, trouveront qu'en mes escripts y a beaucoup plus de naturelle

invention, que d'artificielle ou superstitieuse imitation. Quelques-uns, voyans que je finissoy* ou m'efforçoy' de finir mes sonnets par ceste grâce, qu'entre les autres langues s'est faict propre l'epigramme françois, diligence qu'on peut facilement recognoistre aux œuvres de Cassola, italien, disent, pour ceste raison, que je l'ay imité, bien que de ce. tempslà il ne me fust cogneu seulement de nom, ou Apollon jamais ne me soit en aide. Je ne me suis beaucoup travaillé en mes escripts de ressembler autre que moy-mesme ; et si en quelque endroit j'ay usurpé quelques

^fig ures et façons de parler à l'imitation des estrangers, aussi n'avoit aucun loy ou privilège de le me défendre. Je dy encor ceci, lecteur, à fin q ue t\i

^^nè penses'qîile' paye nen emprunté des nostres, si d'ach^enture tq venois .

I^X lJ^Q^oq^rg r'^gelques épidictés, quelque s phrases et figures prises de s

.jand£n§-.£t-4Ppropriées à j 'usage de nostrc, vulgaire. Si deux peintres s'efforcent de représenter au naturel quelque vif pourtraict, il est impossible qu'ils ne se rencontrent en mêmes traits ^t linéamens, ayant mesme exemplaire devant eux. Combien vo it-on entre les Latins imitateurs des

^Grecs^ entre IpwnndenTPsJ^rntiTrrgJT^ (\e<i Latins^ de commence-

jnens et de^ fins^e vers, de couleur s et figures poétiques quasi, sem- Jalables.? Je ne parle point des orateurs. Ceux qui voudront considérer W" le style des Ciceroniens ou autres ne trouveront estrange la ressemblance qu'ont ou pourront avoir les poèmes françois, si chacun s'eflforce d'escrire par imitation des estrangers. Tous arts et sciences ont leurs termes naturels. Tous mesticrs ont leurs propres outils. Toutes langues ont leurs mots et locutions usitées : j^qui n'en voudroit us eri il K f^n^^rnir .

^r ger à pai L nouveaux arts, nouveauxj iics tiers et nouvcl|cs langues^ Ce que j'ay dict, cestuy-cy l'a dict encor', et cestuy-là ; aussy les Muses n'ont restraint, ni renfermé en l'esprit de deux ou trois tout ce qui se peut dire de bonne grâce en nostre poésie. 5Vi1 y a qnplqnp^ fyi^^s^n mes. e<^crit^ aussi ne sont tous les autres^par faicts. Ceux qui avec raison me voudront faire ce bien de me reprendre, je mcttray peine d'en faire mon profit. Car je ne suis du nombre de ceux qui aiment mieux défendre leurs fautes que les corriger. Mais si quelques-uns, directement ou indirectement (comme on dict) me vouloyent taxer, non point avec la raison et la modestie accoustumées en toutes honnestes controversies de lettres, mais seulement avec une petite manière d'irrision et contournement de nez, je les adverty qu'ils n'attendent aucune response de moy : car je ne veux pas faire tant d'honneur à telles bestes masquées, que je les estime seulement dignes de ma cholerc. Si quelques-uns vouloyent renouveler la

Googlî^^

farce de Marot et de Sagon, je ne suis pour les en empêcher ; mais il faut qu'ils cerchent autre badin pour jouer ce rolle avecques eux. Voilà un petit dessein, lecteur, de ce que je pourroy' bien respondre à mes calomniateurs si je vouloy' prendre la peine de leur tenir plus long propos. Quant à ceux qui blasment en moy cette estude poétique, comme totalement innutile, s'ils veulent combattre contre la poésie, elle a des armes pour se défendre : s'ils plaignent Tempeschement de ma promotion, je les remercie de leur bonne volonté. Ceux qui aiment le jeu, les banquets et autres menus plaisirs, qu'ils y passent et le jour et la nuict si bon leur semble. Quant à moy, n'ayant autre passe-temps de plus grand plaisir, je donneray volontiers quelques heures à la poésie. Et combien ce m'est un labeur peu laborieux et coustumier, si ce n'est ou faisant quelque voyage, ou en un lieu qui n'ait autre plus joyeuse occupation, bien l'entendent ceux qui me hantent de familiarité. J'aime la poésie et me tire bien souvent la Muse (comme dict quelqu'un) furtivement en son œuvre, mais je n'y suis tant affecté que facilement je ne m'en retire, si la fortune me veut présenter quelque chose où avecques plus grand fruict je puisse occuper mon esprit.

*Je te prie doncques, amy lecteur, me faire ce bien de penser que ma petite Muse, telle qu'elle est, n'est toutefois esclave ou mercenaire, comme d'un tas de rimeurs à gages : elle est serve tant seulement de mon plaisir. Je te prie encores ne trouver mauvais cest advertissement, ou t'ennuyer de sa longueur, conime outrepassant les bornes d'une epistre. En recompense de quoy,.je te fay présent de mon Olive, augmentée de plus de la moitié, et d'une Musagnœomacbie, c'est-à-dire la Guerre .des Muses et de l'ignorance. Ceux qui ne trouvent rien bon, sinon ce qui sort de leur main, y trouveront à mordre en beaucoup de lieux : mesme en cest endroit où je fay mention de quelques sçavans hommes de nostre France. Les uns diront que j'en ay laissé, que je ne devoy' pas oublier ; les autres, que je n'ay pas gardé l'ordre, nommant quelques-uns les derniers, qui meritoyent bien estre au premier rang. Je n'ay qu'une petite response à toutes ces objections frivoles : c'est que mon intention n'estoit alors d'escrire une histoire mais une poésie. Et combien ce genre d'exercice est peu conscientieux en telles choses, je m'en rapporte seulement à ceux qui l'entendent. Mais pourquoy prens-je tant de peine, lecteur, à préoccuper l'excuse de ce qui sera trouvé (peut estre) la moindre faute de mes œuvres? J'ay toujours estimé la poésie comme un somptueux banquet, où chacun est le bien venu, et n'y force l'on personne de man-

ger d'une viande, ou boire d'un vin s'il n'est à son goust, qui le sera (possible) à celuy d'un autre. C'est encor' la raison pourquoy j'ay si peu^ curieusement regardé à Torthographe, la voyant aujourd'huy aussi diverse qu'il y a de sorte d'escrivains. J'approuve et loue grandement les raisons^ de ceux qui l'ont voulu reformer ; mais voyant que telle nouveauté desplaist autant aux doctes comme aux indoctes, j'aime beaucoup mieux louer leur intention que la suyvre : pource que je ne fay pas imprimer mes œuvres en intention qu'ils servent de cornets aux apoticaîres, ou qu'on les employé à quelque autre plus vil mestîer. Si tu trouves quelques fautes en l'impression tu ne t'en dois prendre à moy, qui m'en suis rapporté à la foy d'autruy : puis le labeur de la correction est tel, singulièrement en un œuvre nouveau, que tous les yeux d'Aigus ne fourniroyent à voir les fautes qui s'y trouvent.

Adieu, amy lecteur.

Je ne quiers pas la fameuse couronne Saint ornement du dieu au chef doré Ou que du dieu aux Indes adoré, Le gay chapeau la teste m'environne ; '

Encores moins veux-je que Ton me donne Le mol rameau en Cypre décoré, Celuy qui est d* Athènes honoré, ^

Seul, je le veux, et le Ciel me l'ordonne.

O tige heureux, que la sage Déesse

En sa tutelle et garde a voulu prendre Pour faire honneur à son sacré autel,

On^e mon chef, donne-moy hardiesse Oe te chanter, qui espère te rendre Es^al un jour au Laurier immortel.

D*amour, de grâce et de haute valeur

Les feux divins estoyent ceints, et les cieux S'estoyent vestus d'un manteau précieux A raiz ardents de diverse couleur :

Tout estoit plein de beauté, de bonheur, La mer tranquille et le vent gracieux.

Quand ceUe-là naquit en ces bas lieux QjLii a pillé du monde tout Thonneur.

Eir print son tein des beaux lis blanchissans, Son chef de Tor, ses deux lèvres de roses.

Et du soleil ses yeux resplendissans :

Le ciel, usant de libéralité.

Mit en l'esprit ses semences encloses, Son nom des dieux prit l'immortalité.

Loyre fameux qui ta petite source

Enfles de maints gros fleuves et ruisseaux, Et qui, de loin, coules tes claires eaux En l'Océan d'une assez vive course ;

Ton chef royal hardiment bien haut pousse, Et apparaît entre tous les plus beaux.

Comme un taureau sur les menus trouppeaux, Quoy que le Pan envieux s'en courrouce.

Commande doncq' aux gentilles Naïades

Sortir dehors leurs beaux palais humides Avecques toy leur fleuve paternel.

Pour saluer de joyeuses aubades

Celle qui t'a, et tes filles liquides.

Déifié de ce bruit éternel.

L'heureuse branche à Pallas consacrée

Branche de paix, porte le nom de celle

Qui le sens m'oste et sous grand' beay?{é celé

La cruauté qui à Mars tant aggrée.

LOLIVE 99

Delaisse-donc, ô cruelle obstinée

Ce tant doux nom ou bien te monstre telle ^ Qu'ainsi qu*en tout semblés estre immortelle, / Semblés le nom avoir par destinée, t^ — Que du haut ciel il t*ait esté donné Je ne suis point de le croire estonné, Veu qu'en esprit tu es la souveraine, Et que tes yeux à ceux qui te contemplent,

Cœur, corps, esprit, sens, âme et vouloir e mblent. Par leur douceur angelique et sereine.

C'estoit la nuict que la divinité

Du plus haut ciel en terre se rendit, Quand dessus moy amour son arc tendit.

Et me fit. seri de sa grand' deité.

Ny le saint lieu de telle cruauté,

Ny le temps mesme assez me défendit :

Le coup au cœur par les yeux descendit

Trop entent ifs à ceste grand' beauté, r- Ji pensoy' bien que l'archer eust visé A tous les deux, et qu'un mesme lien Nous deust ensemble également conjoindre :

Mais comme aveugle, enfant mal advisé.

Vous a laissée ( hélas ! ) qui estiez bien La plus grand' proye et a choisy la moindre.

Comme on ne peut d*œil constant soustenir Du beau soleil la clarté violente, Aussi qui voit vostre face excellente.

Ne peut les yeux assez fermés tenir.

Et si de prés il cuide parvenir

A contempler vostre beauté luisante.

Telle clarté à voir luy est nuisante, Et si le faict aveugler devenir.

Regardez doncq' si suffisant je suis

A vous louer, qui seulement ne puis

Vos grands beautez contempler à mon gré,

Que si mes yeux avoyent un tel pouvoir, J*estimeroy* plus fermes les avoir Que n*a Toiseau à Jupiter sacré.

De grand' beauté ma Déesse est si plaine

Que je ne voy chose au monde plus belle :

Soit que le front je voye, ou les yeux d'elle. Dont la clarté sainctement guide et meine.

Soit ceste bouche ou souspire une haleine.

Qui les odeurs des Arabes excelle :

Soit ce chef d'or, qui rendroit l'estincelle Du beau soleil honteuse, obscure et vaine.

Soyent ces costaux d'albastre, et main polie,

Qui mon cœur serre, enferme, estreint et lie. Bref, ce que d'elle on peut ou voir, ou croire.

Tout est divin, céleste, incomparable :

Mais j'ose bien me donner ceste gloire, Que ma constance est trop plus admirable.

. Auroy-je bien de louer le pouvoir

Ceste beauté qui décore le monde.

Quand pour orner sa chevelure blonde Je sens ma langue ineptement mouvoir ?

Ny le Romain ni l'Attique sçavoir,

Quoy que là fust l'eschole de faconde, Aux cheveux mesme, où le fin or abonde, Eussent bien faict à demy leur devoir.

Qpand je les voy si reluisans et blonds, Entre-nouez, crespés, égaux et longs.

Je m'esmerveille et fay telle complainte :

Puisque pour vous (cheveux) j'ay tel martyre. Que n'ay-je beu à la fontaine sainte ?

Je mourrois cygne où je meurs sans mot dire.

Googt®-^!

l'olive

lOI

Garde-toy bien, ô gracieux Zephire,

D*empestrer Taile en ces beaux nœuds espars

Qpe ça et là doucement tu dépars

Sur ce beau col de marbre et de porphyre.

Si tu t*y prens, plus ne voudra nous rire

Le verd Printemps : ainçois de toutes parts, Flore voyant que d'autre amour tu ards Fera les fleurs desseicher par grand ire.

Que dy-je, las ! Zephire n'est-ce point :

C'est toy, Amour, qui voles en ce poinct, Tout à l'entour et par dedans ces retz

Que tu as faits d'art plus labourieux

Que ceux auxquels jadis furent serrez Ta douce mer, et le dieu furieux.

Ces cheveux d'or sont les liens, Madame, Dont fut premier ma liberté surprise, Amour, la flamme autour du cœur esprisc.

Ces yeux, le traict qui me transperce l'âme.

Forts sont les nœuds, aspre et vive la flamme, Le coup, de main à tirer bien apprise, Et toutefois j'aime, j'adore et prise Ce qui m'estraint, qui me brusle et entame.

Pour briser doncq' pour esteindre et guarir Ce dur lien, ceste ardeur, ceste playe, Je ne quiers fer, liqueur, ni médecine :

L'heur et plaisir que ce m'est de périr De telle main ne permet que j'essaye Glaive trenchant, ni froideur, ni racine.

Des vents esmeus la rage impétueuse

Un voile noir estendoit par les cieux.

Qui l'orizon jusqu'aux extrêmes lieux Rendoit obscur, et i r mer fluctueuse.

De mon soleil la clarté radieuse

Ne daignoyent plus apparoistre à mes yeux, Ains m*annonçoyent les flots audacieux.

De tous costez une mort odieuse.

Une peur froide avoit saisi mon âme

Voyant ma nef en ce mortel danger, Quand de la mer la fille je reclame.

Lors tout soudain je voy le ciel changer, Et sortir hors de leurs nubileux voiles,

Ces feux jumeaux, mes fatales estoiles.

O de ma vie à peu près expirée

Le seul filet, yeux dont Taveugle archer A bien scéu mil et mil flesches lascher.

Sans qu*il en ait oncq*une en vain tirée.

Toute ma force est en vous retirée.

Vers vous je viens ma guarison cercher.

Qui pouvez seuls la playe desseicher, Que j*ay par vous (ô beaux yeux) endurée.

Vous estes seuls mon estoile amiable,

Vous pouvez seuls tout Tennuy terminer, Ennuy mortel de mon âme offensée.

Vostre clarté me soit doncq* pitoyable,

Et d'un beau jour vous plaise illuminer L'obscure nuict de ma triste pensée.

La belle main dont la forte foy blesse

D'un joug captif dompte les plus puissans, La main qui rend les plus sains languissans, Desbandant l'arc meurtrier qui les cœur blesse

La belle. main qui gouverne et radresse :

Les frains dorez des oyseaux blanchissans.

Quand sur les champs de pourpre rougissans Guident en l'air le char de leur maistresse :

Si bien en moy a gravé le pourtraict

De vos beautez au plus haut du ciel nées Que ny la fleur qui le sommeil attraict,

LOLIVE

Ny toute Teau d'oubly, qui en est ceinte, Effaceroyent en mil* et mil* années Vostre figure en un jour en moy peinte.

Le fort sommeil que céleste on doit croire,

Plus doux que miel couloit aux yeux lassez.

Lorsque d'amour les plaisirs amassez lEntrent en moy par la porte d'j'voire.

J'avoy* lié ce col de marbre, voire

Ce sein d'albastre, en mes bras enlassez Non moins qu*on voit les ormes embrassez Du sep lascif, au fécond bord de Loyre.

Amour avoit en mes lasses mouelles

Dardé le trait de ses flammes cruelles Et Tâme erroit par ses lèvres de roses,

Preste d'aller au fleuve obliWeux,

Quand le resveil, de mon aiçe envieux, Du doux sommeil a les portes descloses.

Pied que Thetis pour sien eust ad voué,

Pied qui au bout monstres cinq pierres, telles Qpe rOrient seroit enrichy d'elles, Cil Orient en perles tant loué :

Pied albastrin, sur qui est appuyé

Le beau séjour des grâces immortelles, Qpi fust basty sur deux colonnes belles De marbre blanc, poly et essuyé.

Si l'œil n'a plus de me nourrir esmoy,

Si ses thresors la bouche ne m'octroj'e.

Si les mains sont en mes playes si fortes,

Au moins (ô pied) n'esloigne point de moy Mon triste cœur dont Amour a fait proye.

L'emprisonnant en ce cœur que tu portes.

Qjii a peu voir celle que Déle adore.

Se devaller de son cercle cogneu

Vers le pasteur d'un long sommeil tenu Dessus le mont qui la Carie honore :

Et qui a veu sortir la belle Aurore

Du jaune lict de son espoux chenu, Lors que le ciel encor tout pur et nu De mainte rose indique se colore :

Celuy a veu encore (ce me semble)

Non point les lys, et les roses ensemble, Non ce que peut le printemps concevoir :

Mais il a veu la beauté non pareille

De ma Déesse où reluire on peut voir La claire Lune et T Aurore vermeille.

J'ay veu Amour (et tes beaux traicts dorez

M'en soyent tesmoings) suyvant ma souveraine Naistre les fleurs de l'infertile arène Apres ses pas dignes d'estre adorez :

Phœbus honteux, ses cheveux honorez

Cacher alors, que les vents par la plaine Esparpilloyent, de leur souesve aleine Ceux-là qui sont de fin or colorez.

Puis s'envoler de chacun œil d'icelle Jusques au ciel une vive estincelle, Dont furent faits deux astres clairs et beaux.

Favorisans d'influences heureuses

(O feux divins, ô bienheureux flambeau x !) Tous cœurs bruslans aux flammes amoureuses.

Le chef doré cestuy blasonnera

Cestuy le corps, l'autre le blanc yvoire De l'estomac, l'autre éternelle gloire Aux yeux archers par ses vers donnera.

Comme une fleur tout cela périra :

Mais en esprit, en faconde mémoire.

Quand l'aage aura sur la beauté victoire.

Mieux que devant ma Dame florira.

Que si en moy le souverain donneur

Pour tel sujet heureusement poursuyvre

Eut mis tant d'art, tant de grâce et bonheur Mieux qu'en tableau, en bronze, en marbre, en cuyvre

Je lui feroy, et à moy un honneur,

Qui elle et moy feroit vivre et revivre.

Face le ciel, quand il voudra, revivre

Lysippe, Appelle, Homère, qui le pris

Ont emporté sur tous humains esprits

En la statue, au tableau, et au livre :

Pour en graver, tirer, descrire, en cuyvre.

Peinture, et vers, ce qu'en vous est compris :

Si ne pourroyent leur ouvrage entrepris

Cizeau, pinceau, ou la plume bien suyvre.

Voilà pourquoy ne faut que je souhette

De l'engraveur, du peintre ou du poète.

Marteau, couleur, ny encre, ô ma Déesse ! ; L'art peut errer, la main faut, l'œil s'escarte.

De vos beautez mon cœur soit donc sans cesse

Le marbre seul, et la table, et la carte.

Puisque les cieux m'avoyent prédestiné

A vous aymer, digne object de celuy

Par qui Achille est encor' aujourd'huy

Contre les Grecs pour s' amie obstiné.

Pourquoy aussi n'avoyent-ils ordonné

Renaistre en moy l'ame et l'esprit de luy ?

Par maints beaux vers tesmoins de mon ennuy

Je leur rendroy' ce qu'ils vous ont donné.

Hélas ! Nature, au moins puisque les Cieux

M'ont dénié leurs libéralitez.

Tu me devais cent langues, et cent yeux, Pour admirer et louer ceste-là.

Dont le renom pour cent grâces qu'elle a,

Mérite bien cent immortalitez.

Les bois feuillus, et les herbeuses rives

N'admirent tant parmi sa troupe sainte Diane, alors que le chant Ta contrainte De pardonner aux bestes fugitives,

Que tes beautez dont les autres tu prives

De leurs honneurs, non sans envie mainte, Veu que tu rends toute lumière estainte Par la Clarté de deux estoiles vives.

Les demi-dieux et les nymphes des bois Par Fespesseur des forests chevelues Te regardant, s*estonnent mainte fois :

Et pour à Loyre éternité donner,

Contre leurs bords ses filles impolues Font ton haut bruit sans cesse resonner.

O douce ardeur, que des yeux de ma Dame Amour avecq' sa torche accoustumée Dedans mon cœur a si bien allumée, QyiQ je la sens au plus profond de Tame !

Combien le ciel favorable je clame

Combien amour, combien ma destinée :

Qui en ce poinct ma \'ie ont terminée Par le tourment d'une si douce flamme !

Qu'en moy (Amour) ne durent tes doux yeux, Je ne le puis, et pouvoir ne le veux, Bien que la chair soit caduque et mortelle,

Car ceste ardeur dont mon ame est ravie.

Prendra aussi immortalité d'elle, Vivant par mort d'une étemelle vie.

Si des beaux yeux où la beauté se mire, Voire le ciel, et la nature, et l'art, Dépend le frein, qui en plus d'une part A son plaisir et m'arreste et me vire.

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l'olive 107

Pourquoy sont-ils armez d'orgueil et d'ire ?

Pourquoy s'esteint ce doux feu qui en part ?

Pourquoy la main, qui le cœur ne départ Cache ses rets liens de mon martyre ?

O belle main, ô beaux cheveux dorez,

o clairs flambeaux dignes d'être adorez Par qui je crains, j'espère, je lamente.

Mon fier destin, et vostre force extrême

En vous aimant me commandent que j'aime L'heureux objea du bien qui me tourmente.

Piteuse voix, qui escoutes mes pleurs.

Et qui errant entre rochers et bois Avecque moy, m'a semblé mainte fois Avoir pitié de mes tristes douleurs :

Voix qui tes plaincts mesles à mes clameurs.

Mon deuil au tien si appeler tu m'ois Olive, Olive, et Olive est ta voix.

Et m'est advis qu'avecques moy tu meurs.

Seule je t'ay pitoyable trouvée,

O noble Nymphe, en qui (peut estre) encores L'antique feu de nouveau s'esvertue,

Pareille amour nous avons esprouvée :

Pareille peine aussi nous souffrons ores :

Mais plus grande est la beauté qui me tue

Je ne croy point, veu le dueil que je meine Pour l'aspre ardeur d'une flamme subtile, Q^e mon œil fust en larme si fertile.

Si n'eusse au chef d'eau vive une fontaine.

Larmes ne sont, qu'avec si large veine

Hors de mes yeux maintenant je distile :

Tout pleur seroit à finir inutile

Mon dueil qui n'est qu'au milieu de sa peine.

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L'humeur vitale en soy toute réduite

Devant mon feu craintix'c prend la fuite Par le sentier qui meine droit aux yeux.

C'est ceste ardeur dont mon ame ravie Fuira bientost la lumière des deux, Tirant à soy et ma peine et ma vie.

La nuit m*est courte, et le jour trop me dure, Je fuy Tamour et le suy à la trace, Cruel me suis et requiers vostre grâce.

Je prens plaisir au tourment que j'endure.

Je voy mon bien et mon mal je procure,

Désir m'enflamme, et crainte me rend glace, Je veux courir, et jamais ne desplace, L'obcur m'est clair, et la lumière obscure.

Vostre je suis et ne puis estre mien,

Mon corps est libre, et d'un estroit lien Je sens mon cœur en prison retenu.

Obtenir veux, et ne puis requérir.

Ainsi me blesse, et ne me veut guarir Ce vieil enfant, aveugle archer, et nu.

Quand le soleil lave sa teste blonde

En l'Océan, l'humide et noire nuict

Un coy sommeil, un doux repos sans bruit

Espand en l'air, sur la terre et sous l'onde.

Mais ce repos qui soulage le monde

De ces travaux, est ce qui plus me nuit Et d'astres lors si grand nombre ne luit.

Que j'ay d'ennuis et d'angoisse profonde.

Puis quand le ciel de rougeur se colore.

Ce que je puis de plaisir concevoir Semble renaistre avec la belle aurore.

Mais qui me fait tant de bien recevoir ?

Le doux espoir que j*ai de bien tost voir L'autre soleil qui la terre décore.

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XXVUI

Ce que je sens, la langue ne refuse

Vous descouvrir quand suis de vous absent

Mais tout soudain que près de moi vous sent,

Elle devient et muette et confuse.

Ainsi, Tespoir me promet et m'abuse :

Moins près je suis quand plus je suis présent :

Ce qui me nuit, c'est ce qui m'est plaisant :

Je quiers cela que trouver je récuse Joyeux la nuict, le jour triste je suis :

J'ai en dormant ce qu'en veillant poursuis :

Mon bien est faux, mon mal est véritable.

D'une me plains, et défaut n'est en elle :

Fay doncq' Amour, pour m'estre charitable,

Brève ma vie ou ma nuict étemelle.

Les cieux, l'amour, la mort, et la nature.

Honneur, crédit, faveur, envie ou crainte,

De ceste forme en moy si bien emprainte,

N'effaceront la vive pourtraiture.

Yvoire, gemme, et toute pierre dure.

Se peut briser, si du fer est attainte.

Mais bien qu'ell* soit de se rompre contrainte,

De se changer jamais elle n'endure.

Mon cœur est tel, et me le fit prouver

Amour, alors que pour vous y graver,

A coups de traict me livra la bataille.

Je scay combien son arc y travailla.

Plus de cent coups, non un seul me bailla,

Premier qu'il peust enlever une escaille.

Bien que le mal, que pour vous je supporte Soit violent, toutefois je ne l'ose Appeller mal, pource qu'aucune chose Ne vient de vous qui plaisir ne m'apporte :

Mais ce m'est bien une douleur plus forte, Qpe je ne puis de ma tristesse enclose Tourner la clef lorsque je me dispose A vous ouvrir de mes pensers la porte.

Si donc mes pleurs, et mes soupirs cuisans, Si mes ennuis ne vous sont suffisans Tesmoins d'amour, quelle plus seure preuve,

QpeUe autre foy, sinon mourir me reste ?

Mais le remède (helas) trop tard se treuve A la douleur, que la mort manifeste.

Le grand flambeau gouverneur de l'année.

Par la vertu de l'enflammée corne Du blanc Taureau, prez, monts, rivages orne De mainte fleur du sang des princes née.

Puis de son char la roue estant tournée

Vers le quartier prochain du Capricorne, Froid est le vent, la saison nue et raonie.

Et toute fleur devient seiche et fenée.

Ainsi, alors que sur moy tu estens,^

O mon Soleil, tes clairs rayons espans.

Sentir me fais un gracieux Printemps :

Mais tout soudain que de moy ^H dépars, \' Je sens en moy venir de toutes parts Plus d'un hyver, tout en un mesme temps.

Tout ce qu'ici la nature environne

Plus tost il n'aist moins longuement il dure : Le gay Printemps s'enrichit de verdure.

Mais peu fleurit l'honneur de sa couronne.

L'ire du ciel facilement estonne

Les fruicts d'Esté, qui craignent la froidure : Contre l'hyver ont l'escorce plus dure Les fruits tardifs, ornement de l'Automne.

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l'ouvé m

De ton Printemps les fleurettes seichées

Seront un jour de leur tige arrachées,

Non la vertu, l'esprit et la raison.

A ces doux fruicts en toy meurs devant Taage,

Ne fait F Esté, ny l'Automne dommage,

Ny la rigueur de la froide saison.

O prison douce, ou captif je demeure

Non par desdain, force ou inimitié,

Mais par les yeux de ma douce moitié.

Qui m'y tiendra jusqu'à tant que je meure.

O l'an heureux, le mois, le jour et l'heure,

Que mon cœur fut avecq' elle allié !

O l'heureux nœud, par qui j'y fus lié.

Bien que souvent je plains, souspire et pleure. Tous prisonniers vous estes en souci, '

Craignans la loy et le juge severe :

Mais plus heureux je ne sub pas ainsi.

Mille doux mots doucement exprimez.

Mil' doux baisers, doucement imprimez.

Sont les tourments où ma foy persévère.

Après avoir d'un bras viaorieux

Domté l'effort des superbes courages.

Aucuns jadis bastirent hauts ouvrages,

Pour se venger du temps injurieux.

Autres craigu; j«^ leurs actes glorieux

Assujettir à flammes et orages.

Firent escrits qui malgré tels outrages

Ont fait leurs noms voler jusques aux cieux.

Maints aujourd'huy en signe de victoire

Pendant au temple armes bien estoffées:

Mais je ne veux acqyérir telle gloire :

Avoir esté par vous vaincu, surpris.

C'est mon laurier, mon triomphe et mon pris

Qui ma despouille égale à leurs trophées.

112 ŒUVRES COMPLÈTES t)E J. DU BELLAY

Me soit Amour ou rude ou favorable»

Ou haut ou bas me pousse la Fortune,

Tout ce qu'au cœur je sens pour Tamour d'une

Jusqu'à la mort, et plus sera durable.

Je suis le roc de soy non variable,

Que vent, que mer, que le ciel importune, Et toutesfois adverse ou opportune Soit la raison, il demeure imployable.

Plus tost voudra le diamant apprendre

A s'amollir de son bon gré, ou prendre.

Sous un burin de plomb, diverse forme.

Que par nouveau ou bonheur ou malheur, Mon cœur, où est de votre grand'valeur Le vray pourtrait, en autre se transforme.

L'unicq'oyseau (miracle esmerveillable) Par feu se tûe ennuyé de sa vie :

Puis quand son âme est par flammes ravie.

Des cendres naist un autre à luy semblable.

Kt moy qui suis l'unique misérable,

Tasché de vivre, une flamme ay suivie, Dont conviendra bien tost que je dénie Si par pitié ne m' estes secourable.

O grand' douceur 1 ô bonté souveraine Si tu ne veux dure et inhumaine reste Sous ceste face angélique et seraine,

Puis qu'ay pour toy du Phœnix le semblant,

Fay qu'en tous points je lui sois ressemblant, Tu me feras de moy-mesme renaistre.

(>elie qui tient par sa fiere beauté

Les Dieux en feu, en glace, aise et martyre.

L'œil impiteux soudain de moy retire.

Quand je me plains à sa grand'cruauté.

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LOLIVE

Si je la suy, ell' fuit d' autre costé,

Si je me deuls, mes larmes la font rire, Et si je veux ou parler ou escrire, D'elle jamais ne puis estre escouté.

Mais (ô moy sot) de quoy me doy-je plaindre, Fors du désir, qui par trop haut atteindre, Me porte au lieu où il brusle ses ailes ?

Puis moy tombé, amour qui ne permet

Finir mon dueil, soudain les luy remet, Renouvellant mes cheutes étemelles.

XXXVUI

Sacrée, sainte et céleste figure,

Pour qui du ciel Tadmirable et haut temple Semble courbé, à fin qu'en toy contemple Tout ce que peut son industrie et cure,

Si de tes yeux les beaux raiz d'aventure

Daignent mon cœur eschauffer, il me semble Qp'en moy soudain un feu divin s'assemble.

Qui mue, altère et ravit ma nature.

Et si mon œil ose se bazarder

A contempler une beauté si grande.

Un Ange adonc me semble regarder.

Lors te faisant douce et de corps offrande.

Ne puis le cœur idolâtre garder.

Qu'il ne t'adore, et ses vœux ne te rende.

Plus ferme foy ne fut oncques jurée

A nouveau Prince, ô ma seule Princesse, Qpe mon amour, qui vous sera sans cesse Contre le temps et la mort assurée.

De fosse creuse ou de tour bien murée

N'a point besoin de ma foy la fortresse, Dont je vous fay dame, royne et maistressc.

Pour ce qu'elle est d'éternelle durée.

Thresor ne peut sur ell' estre vainqueur.

Un si vil pris n'acquiert un gentil cœur :

Non point faveur ou grandeur de lignage.

Q^i éblouit les yeux du populaire :

Non la beauté, qui un l^er cour^^

Peut esroouvoir, tant que vous me peut plaire.

Si des saincts yeux que je vois adorant.

Vient mon ardeur, si les miens d'heure en heure Par le degout des larmes que je pleure.

Donnent vigueur à mon feu dévorant :

Si mon esprit vif dehors, et mourant,

Dedans le dos de sa propre demeure.

Vous contemplant permet bien que je meure,

Four estre en vous plus qu'en moy demeurant :

Rien est le mal et violent et fort,

Dont la douceur coulpable de ma mort Me fait aveugle à mon prochain dommage.

Cruel tyran de la serve pensée

De ce loyer est doncq' récompensée L*ame qui fait à son seigneur hommage.

Je suis semblable au marinier timide, Qui voyant Tair çà et là se troubler, La mer ses flots escumeux redoubler,, Sa nef gémir sous ceste force humide,

D'art, d'industrie et d'espérance vuide Pense le ciel et la mer s'assembler Se mit à plaindre, à nier, à trembler, Et de ces vœux les Dieux enrichir cuide :

Le nocher suis, mes pensers sont la mer,

Souspirs et pleurs sont les vents et l'orage. Vous, ma Déesse, estes ma claire estoile.

QjLie seule doy, veux et puis réclamer.

Pour asseurer la nef de mon courage. Et esclaircir tout ce ténébreux voile.

XLU

Les chauds souspirs de la flamme incogneuê

Ne som souspirs, et tels ne les veux dire,

Mais bien un vent car tant plus je souspire,

Moins de mon feu la chaleur dimmuë.

Ma vie en est toutesfois soustenuê,

Lorsque par eux de Tardeur je respire,

Ma peine aussi par eux-mesmes empire,

Veu que ma flamme en est entretenue.

Tout cela vient de Tamour qui enflamme

Mon estomach d'une étemelle flamme

Et puis revente autour de luy volant.

O petit Dieu, qui terre et ciel allumes.

Par quel miracle en feu si violent

Tiens^tu mon cœur, et point ne le consumes ?

Penser volage, et léger comme vent.

Qui or*au ciel, or'en mer, or'en terre

En un moment cours et recours grand'errc

Voire au séjour des ombres bien souvent.

En quelque part que voises t'eslevant

Ou rabaissant celle qui me fait guerre.

Telle beauté tousjours devant toy erre.

Et tu la vas d'un léger pied fuyant.

Pourquoi suis-tu (ô penser trop peu sage)

Ce qui te nuit ? pourquoy vas-tu sans guide,

Par ce chemin plein d'erreur variable ?

Si de parler au moins eusses l'usage.

Tu me rendrois de tant de peine vuide,

Toy en repos et elle pitoyable.

Au goust de l'eau la fièvre se rappaise,

Puis s'évertue au cours, qui sembloit lent :

Amour aussi m'est humble et violent Quand le coural de vos leures je baisc.

Il6 ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU BELLAY

L'eau goutte à goutte anime la fournaise D'un feu couvert le plus estincelant ; Uardent désir que mon cœur va celant, Par vos baisers se fait plus chaud que braise.

D'un grand trait d'eau qui fraischement distile, Souvent la fièvre est esteinte, Madame.

L'onde à grand flot rend la flamme inutile.

Mais, ô baisers, délices de mon ame,

Vous ne pourriez et fussiez-vous cent mille, Guarir ma fièvre ou esteindre ma flamme.

Ores qu'en l'air le grand Dieu du tonnerre Se rue au sein de son espouse àmée.

Et que de fleurs la nature semée A fait le ciel amoureux de la terre :

Or' que des vents le gouverneur desserre Le doux Zephyre, et la forest armée, Voit par l'espais de sa neufve ramée, Maint libre oiseau, qui de tous côtés erre :

Je vois faisant un cry non entendu

Entre les fleurs du sang amoureux nées Pasle, dessoubs l'arbre pasle estendu :

Et de son fruit amer me repaissant,

Aux plus beaux jours de mes verdes années Un triste hyver sens en moy renaissant.

Lequel des Dieux fera que je ne sente

L'heureux malheur de l'espoir qui m'attire.

Si le plaisir, subject de mon martyre, Fuyant mes yeux à mon cœur se présente ?

Quel est le fruict de l'incertaine attente.

Où sans profit si longuement j'aspire ?

Quel est le bien pour qui tant je soupire ?

Quel est le gain du mal qui me contente ?

Qui guarira la playe de mon cœur ?

Qui tarira de mes larmes la source ?

Qui abbatra le vent de mes souspirs?

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