SUR LA MORT DE SA GELONIS
Tout ce qui prend naissance Est périssable aussi :
L'indomptable puissance Du fort le veut ainsi.
Les fleurs et la peinture De la jeune saison, Monstrent de la nature L'inconstante raison.
La rose journalière Mesure son vermeil A Tardente carrière Du renaissant soleil.
La beauté composée Pour flestrir quelquefois, Ressemble à la rosée Qui tombe au plus doux mois.
La grâce et la faconde, Et la force du corps De nature féconde Sont les riches thresors.
Mais il faut que l'on meure, Et l'homme ne peut pas Tarder de demy'heure Le jour de son trespas.
Ou est l'honneur de Grèce.
L'espouse au fin Grégeois, Et la chaste Lucrèce Bannissement des Rois?
L'a\'eugle archer surmonte Les hommes et les dieux, Et la chasteté dompte L'amour audacieux.
La Parque depiteuse De voir Thonnesteté De sa dextre hideuse Dompte la chasteté.
Goosk
A SALMOK MACRIN l6l
Et puis la renommée Par le divin effort D*une plume animée Triomphe de la Mort.
La renommée encore Tombe en Tobscur séjour :
Le temps, qui tout dévore, La surmonte à son tour.
' L*an, qui en soy retourne.
Court en infinité :
Rien ferme ne séjourne Que la divinité.
La confiance immuable De ta douce moitié, Sa diasteté louable.
Son ardente amitié,
O Macrin, n'ont eu force Contre la fiere loy, Qpi a fait le divorce De ta femme et de toy.
La Mort, blesme d^envic En la faisant saisir, A troublé de ta vie Le plus heureux plaisir.
Si as tu la vengeance En ta main bien à poinct, Pour donner allégeance A Tennuy qui te poihgt.
Commande à la Mémoire Espandre en l'univers De Gelonis la gloire.
Ornement de tes vers.
L'ambitieuse pompe Du funèbre appareil Si bien que toy ne trompe L'oblivieux sommeil.
Quand la douleur trop forte D'une amoureuse erreur '^ Voudroit fermer la porte A ta douce fureur :
Ma Muse, la voisine, Défendra que l'oubli
l62 ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU BELLAY,
Du bruit ne s'enseine, Que tu as ennobly.
Si ton amour expresse N'a sauvé Gelonis, '^ L'amoureuse Déesse Perdit bien Adonis.
Sus donc, et qu'on essuyé Les pleurs et le soucy :
Le beau temps et la pluyc S'entresuivent ainsi.
Celuy qui bien accorde De la Lyre le son, Cherche plus d'une corde, Et plus d'une chanson.
Cuides-tu par ta plainte Soulever un tombeau.
Et d'une vie esteinte Rallumer le flambeau ?
Ton deuil peu secourablc Ne desaigrira pas Le Juge inexorable Qui perfide là-bas.
La harpe Tracienncf, Qui commandoit aux bois, Aussi bien que la tienne, Lamenta quelquefois
Son pitoyable ofTice Aux enfers pénétra Où sa chair Euridice En vain elle impetra.
Macrin, ta douce Lyre, La mignonne des Dieux, Ne peut surmonter l'ire Du fort injurieux.
Il faut que chacun passe En l'éternelle nuict :
La mort qui nous menasse Comme l'ombre nous suit.
Le temps qui toujours fire, Riant de nos ennuis, Bande son arc qui tire En nos jours, et nos nuias.