ŒUVRES POÉTIQUES
LA MUSAGNŒMACHIE
Sous Toeil pasle de la nuict J'ay fait ma course première, Frisant la mer qui reluit Sous la tremblante lumière :
Ores Tespesse fumiere De l'Océan monte aux cieux, Je voy l'Astre pluvieux, Et la monstrueuse crouppe De la grand'marine trouppe.
Sus, matelots, en avant A la proue et à la pouppe.
Armez-vous contre le vent.
Scylle en son ventre abboyant Engouffre le costé dextre, Et Carybde tournoyant Occupe le flanc senestre.
Vous que Jupiter fit naistre Flambeaux amis de la nef, Descou\Tez moy vostre chef.
Dessus les plus hautes cymes Je voy sortir des abismes Une Orque, pour m'abismer En son ventre plain de crimes.
Qui couve toute la mer,
Homère premier sonna Et les rats, et les grenouilles, Puis horrible il entonna Les Phrygiennes despouilles.
Dieu, qui on mon Loyre mouilles L*or de tes crespes cheveux, Reçoy doucement les vœux De ceste avant -tragédie ; A fin qu'après je dédie Et aux Muses et à toy, D'une trompette hardie Les \ictoires de mon Roy.
Au milieu d'un vol ombreux.
Sous une voûte ancienne Gist un antre ténébreux.
Où la nuia cymmerienne Garde que Venus ne vienne Le percer jusqu'au dedans Des traits de ces yeux ardens.
Lethe de là prend sa source,' Qui d'une endormante course Sort du cœur d'un rocher vieux.
Feutrant d'une humide mousse Les pavoz oublivieux.
Le chant du coq resveillant Du chien là soigneuse cure N'habite au lieu sommeillant, Que de long silence emmure :
L'oye à l'esclatant murmure N'est en ce clos obscurci.
Là le sommeil endurci Tient l'ignorance embrassée :
Que la Terre courroucée D'un estomach verd de fiel,
LA MUSAGNŒOMACHIE I49
Avecq' Encelade et Cée
Vom it encontre le Ciel.
IComm e un lion s'elençant, Elle a deux lèvres tortues,
Comme un asne balançant
Deux grandes oreilles pointues.
Ses pâtes de poil vestues,
Qui traînent ses membres lourds,
Imitent les pas d'un ours.
Une chair de sang mouillée
Enfle sa panse touillée.
Puis veautrant son pesant corps,
Comme une taupe aveuglée
Sousleve le museau tors.
Maint sceptre victorieux,
Et mainte couronne saincte,
Maint chapeau laborieux,
Et mainte vesture ceinte
Toute diversement peinte
Ornoit le n^onstre hideux,
Alors que tout despiteux
Monstroit à la terre plaine
De son arrogance vaine,
Avoir la 'clef en ses mains
Du loyer et de la peine
Des misérables humains.
Vous qui les fables contez,
Xe descrivez plus Antée
Xi les fiers chevaux dontez,
Xi Tame en trois corps entée.
Xi le porc Erimantée,
Xi le lion Xemean.
Xi le serpent Lernean,
Xi la puante Chimère,
Xi Méduse, ni Cerbère,
dui furent moins contrefaits
Que ce nionstre, qui est père
Des plus horribles forfaicts.
La fraude, et le faux conseil.
Et la discorde suyvie
D'ambition et d'orgueil.
Bourreaux de Thumaine \ne.
La calomnieuse envie, La cruauté, qui consent Au sang du peuple innocent, La blandissante malice^ La misérable avarice, Les peu durables plaisirs.
Et l'oisiveté nourrice Des impudiques désirs, , Les longs tragiques regrets, La mort en l'ame imprimée, Et des mots jadis secrets La bande mal enfermée.
C'est la furieuse armée Qui saccageant l'univers Par tant d'alarmes divers, Par fer, par flamme, par mine Notre bonheur extermine, Sous le monstre desreglé Par la vengeance divine A son malheur aveuglé.
François premier le chassa Par' la compagne de France, Et l'estomac luy passa D'une inévitable lance :
Voici Henry qui s'avance Qui d'un fer estincellant.
Le chef luy va martelant, Catherine, & Marguerite, Chacune d'elles irrite La beste au dos et au flanc Qui d'une haleine despite Vomit un fleuve de sang.
Je voy le royal enfant.
Que tant de grâce environne.
Qui d'un laurier triomphant - Desja, desja se couronne :
Voici comme il espcronne Sa juvénile vertu Dessus le monstre abbatu.
Voici l'honneur de l'Eglise, Voici Chastillo.i & Guyse, Et qui toucha de sa main
LA MUSAGNŒOMACHIE I5I
A la couronne promise ^
Du sainct collège Romain.
Woici Tarbre plantureux.
La juste équité cognuê De l'olivier bien-heureux.
Voici la vertu chenue Du sein de Pallas venue, Mascon dont la docte voix Sucre Toreille des Rois.
Voici Monluc, qui arrive, Laissant TEscossoise rive, Pytho qui le composa, D'une humeur persuasive Sa docte langue arrosa.
Le sage docte Chiron D'une mammelle fertille Alaicte dans son giron Le jeune François Achille :
C'est Danese qui distille Une céleste liqueur, Abbreuvant le jeune cœur.
Qui d'une généreuse vie Desja (ce semble) désire Manier sous un Phœnix Les armes, et de la Lyre Les sons en douceur finis.
Je voy le palais Royal, Des parlemens l'excellence, Où d'un contrepoids loyal Les sainct es loix on balance.
La superbe violence Du monstre ennemi de Dieu N'habite point en ce lieu.
Là le pourtraict on contemple Du vieil Sénat, et l'exemple Du jugement, qui estoit * .
Où jadis dedans son temple La sage vierge habitoit.
Comme du présent des Grecs Sur la sommeillante Troye Tomboyent les soldats secrets Ardens à la riche proye :
« La faveur des dieux ottroye.
Que la royale cité Enfante un peuple incité De neuf pucelks ensemble.
C'est toy, Paris, où s'assemble La fleur des Grecs & Latins, Sur rignorance qui tremWe Parmi ces riches butins.
Les scadrons avantureux Des abeilles frémissantes Forment leur miel savoureux De fleurs sans ordre naissantes Par les plaines verdissantes.
— Tel est le vol de mes vers.
Qui portent ces noms divers, Discourant parmi le monde D'une trace vagabonde :
Mais rien choisir je ne puis Au grand thresor qui m'abonde ' Tant riche-pauNTC je suis.
[Le^rand visage des cieux Quand le char de la nuict erre.
Ne rit avecques tant d'yeux A la face de la terre :
Et rinde riche n'enserre Tant de perles & thresors Que la France dans son corps Cache d'enfans poétiques, Qui en sonnets, et cantiques Qui en tragiques sanglos Font revivre les antiques Au sein de la mort enclos.
Carie, Her\'Ot, Sainct Gelais, Les trois favoris des Grâces, L'utile doux Rabelais Et' toi, Bouju, qui embrasses Suyvant les royales traces, L'heur, la faveur et le nom De Pallas et de Junon ; Scéve, dont la gloire noue En la Sône qui te loue, Docte aux doctes esclarci :
Gqq^
LA MUSAGNŒOMACHIE I55
Solel, que la France ad voue Uautre gloire de Querci.
Peletier laborieux En tes poétiques oeuvres, Et Martin industrieux Qui fidellement descouvres Uart des antiques manœuvres, Ne laissez, divins esprits, Vostre labeur entrepris, Voici Maclou qui accorde Le fer, le feu, la discorde D'un- pouce non endormi, Foudroyant dessus sa corde L'Anglois, jadis ennemi.
Venez, Thonneur Loudunois, Et ceux que mon Loyre prise, Lyon, & le Masconnois, Et Tholose bien apprise.
Paris, chef de l'entreprise Fait son enseigne ondoyer Pour l'ennemi foudroyer.
Sus donc, divine cohorte, Qjj'on ouvTe la double porte Du mont qui se fend en deux, Afin que la guerre sorte Dessus le monstre hideux.
Je voy luire trois flambeaux, De Phœbus heureux augure Qui tremblent, ardents et beaux Au front de la nuict obcure.
A voir leur belle figure, Je prenoy le grand Baïf En ces trois encore vif Sous nostre Dorât, qui dore Ses vers que Parnasse adore, Dont Fart bien élabouré De Tor de Saturne encore A ce siècle redoré Oui est celuy qui du chef HëùFte le front des estoilles I Qui les ailes de sa nef Empenne de riches toiles ?
Le vent marri de ses voiles Parmi les flots estrangers Jusqu*au ventre des dangers Le hausse, le baisse, et brouille, A voir sa riche despouiHe, C*est le Pindare François Qjui de Thebe et de la Pouille Enrichit le Vandomois.
Il est temps de desplacer, Sus ma chose, la dernière Ores il faut délasser Votre course prisonnière.
Allez, ma douce guerrière, Et légèrement coulant Sur le chariot roulant Gaignez quelque peu d'espace.
Ores n*est temps, que l'on face Un trottier et menu train.
Ou que des chevaux l'audace Demeure serve du frein.
Le docte lue tant vanté, Qui l'amour de l'ignorance Parmy Loudun a chanté.
Voire par toute la France, Me veut donner asseurance De lascher par l'univers Les traits de mes petits vers :
Qui de ceste Lyre mienne D'une corde Horacienne Encourageant les doux sons, A bien daigné sur la sienne Me fredonner mes chansons.
Vous, de qui le front sçavant Des saints rameaux se fait digne.
Venez tonner bien avant Dedans la torte buccine La voix de l'horrible signe ; Et vous les scadrons vaillans Pour les Muses bataillans.
Heurtez le depiteux monstre Qui frissonne à la rencontre De vostre superbe effort,
LA MUSAGNŒOMACHIE
Et en son vnsage monstre Le galle tein de la mort ■T)u natal il s'arme encor* Dont on sonne les alarmes, D*un acier engravé d'or Vulcan fit vos belles armes.
Mais ( ô la fleur des gendarmes I ) Vous ne la changerez pas, Comme au milieu des combats Fit au plus ruzé Titide Le mal caut Antenoride^ Cent fois la valeur d'un bœuf L'armoit, et du Danaïde Les âmes en valoyent neuf.
Jupiter nous a donné La terre pour héritage :
Et a le ciel ordonné Aux immortels en partage.
Là de tout sexe, et tout aage, Il compassé tous les faits, Ses jugements sont parfaits.
Sa foudre lente à la peine De l'ignorance inhumaine Porte la mort, et l'enfer.
Les dieux ont les pieds de laine
Mais ils ont les bras de fer.
Je vois tomber d'un haut vol
La guerrière Athénienne
Portant pendue à son col
La targe Gorgonienne.
C'est la grand'Tritonienne,
Qmî va sa hache élançant
Sur son timbre menaçant
Ondoyé une flamme obscure,
Sus, Muses, ma douce cure,
Venez le monstre affoler
Du costé du bon augure
J'ay veu deux cignes voler.
Qui est celuy qui l'air fend
Au balancer des aisselles,
Porté sur le dos du vent.
Qu'il esperonne des ailes
De ses deux plantes isneHes ?
A voir son chapeau doré, Et le pourpre coloré De sa cape d'or semée, A voir sa verge charmée, C'est l'oiseau Cyllenien, Avant -coureur de l'armée Du saint cœur Aonien.
Le dieu qui les longs travaux Au Nieil sein de Thetys baigne, Fait galopper ses chevaux Par la céleste campagne.
E)essous la bride compagne Ils sont sortis de la mer, Espoinçonnez d'abysmer La fiere beste vilaine.
Leur feu vomissante haleine Resoufle un brasier d'horreur Dedans ma poitrine pleine D'une indomtable fureur.
lo Pean, desserrez Mille traits d'une secousse Et ce Pythan enserrez Dedans la poitrine rousse.
J'en aycent dedans ma trousse Des moins rebouchés de tous, Pour l'enfoncer de leurs coups Au chef, au ventre, à l'aisselle, Une tragique pucelle Pour eux un arc me tendit De l'homicide fiscelle, Dont Ly combe se pendit.
Allez, filles de la nuict.
De longs serpens chevelues.
Suivez le monstre qui fuit Sur ses grands pâtes velues.
De cent coleuvTes éleues Dessus votre horrible front Glacez-luy le col en rond :
Et pleuvant en son courage De crainte d'horreur, de rage Une bouillante liqueur.
Gr
LA Mt'SAGNŒOMACHIE I>7
De vostre plus grand orage Tempestez-lui dans le cœur.
Le sepukhre des Geans Et vous, traits de la tempeste, De l'horrible main cheans, Elancez-vous sur la teste De la sacrilège beste.
J*oy les gros souspirs ardans.
Encelade est là dedans.
Qui anime de sa gorge La Cyclopéenne forge.
j€ voy cent bras poudroyez, Je voy le feu qui regorge Des estomacs foudroyez,
Le monstre aux pieds de serpent Qui d'une escailleuse trace Le long des cuisses lui pend.
Et le ventre luy embrasse.
Bien trois cens ans de ceste race Les montagnes assemblans D'en haut voulurent descoudre :
Et pour le ciel mettre en poudre D'un espouvantaWe cœur Faire au prince de la foudre Sentir les loix du vainqueur.
Par la grand' lice des cieux La troupe aux ailes humides Des frères séditieux Contre-court à longues brides.
Or' par les carrières %*uides Porte niv'\-er & la nuict, D'un cours qui en vain se suit.
Voltigeant à bride ronde.
Or' sous la voûte du monde Eloche d'un dos puissant De son estable profonde Le fondement gémissant.
Qui court le ciel accrocher, Qui arrache les montagnes, Qui la teste d'un rocher L^rde à travers les campagnes.
Qui fuit, qui suit les enseignes.
158 ŒUVRES COMPLÈTES DE J. Df BELLAY
Voicy le père des dieux, Qpi vole victorieux Sur son aile magnanime :
Voi le cy comme il anime Les bandes du ciel qui vont Là où plus fort s'envenime L'assaut que les Geans font.
Les pointes du fer errant's Or* à longues haleines, Or' à longs yeux esclairans, Dans les nues estonnées, Leurs grands voix ont entonnées.
Et la fureur qui descend D'un traict qui le souffre sent, Les montagnes emmoncelle.
La terre béant sous elle Les enfers ne cache pas.
Dessous la clarté nouvelle Les ombres tremblent là bas.
jjale tressuant Atlas Anhele dessous sa charge, Voicy Bellone & Palas Quasi sur Textresme marge.
La Medusienne targe S'oppose au cruel effort.
Voicy Mars, voicy la Mort, Qui par les grands bandes erre, Voicy la fin de la guerre, Voicy les dieux triomphans, Et voicy la triste Terre Cou verte de ses enfans.
'Dieu en Cirène adoré, Ceint de branche verdissante, Marie un archet doré Avec la corde puissante De ma lyre menaçante :
Sur les ailes de ton nom Guindé bien haut le renom De la guerre commencée Par moy l'Angevin Alcée, Suivant les scadrons divers, Qui l'ignorance ont chassée
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LA MUSAGNŒOMACHIE 159
Par la foudre de leurs vers, 1 P~qûatr ë coursiers volans, |
Dont la blancheur dérobée
Descouvre dessus leurs flancs \
La neige de frais tombée.
Vostre charette courbée
Attelez divin troupeau,
L'honneur du double coupcau :
Et pour célébrer la feste,
Portant vos armes en teste
De couronnes estoflfez,
De vostre heureuse conqueste
Heureusement triomphez. Je veux un arc eslever
Sur deux colonnes doriques
Pour vostre gloire y graver
En cent moulures antiques.
Les jeunes qui ont choisi
Le thresor presque moisi
De la vieille Poésie,
D'un honneste jalousie
Enflammez par la faveur
Qui distile en T Ambroisie
De la royale faveur.
En ton nectar adouc\' "Museenyvre ton esponge,
Pour desaigrir le soucy
Qui la poitrine me ronge.
Retien Tame qui se plonge
Au goufre tempestueux
Du palais tumuhueux.
Ancre ici ma nef captive, I Afin que dessus ta rive.
Dedans ton temple immortel, ! Des rameaux de mon Olive I J'en courtine ton autel.
CŒLO MUSA BEAT
l6o ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU BELLAY
^ Saîmon D^ACRIN