‹ Œuvres complètes d'Alexis de TocquevilleChapitre 13 sur 72 · A G. DE BEAUMONT · texte numérisé non relu

A G. DE BEAUMONT

Indes, de Jois, d'usages différents ou coiilraires aux mœurs, aux habitudes et aux lois du reste de l'Europe. (Tout cela à un certain point et dans une certaine mesure.) Les précédentes révolutions de l'Angleterre présentent donc un objet de curiosité très-grand aux philosophes ; mais il était difficile qu'elles donnassent lieu à un livrç populaire parmi nous. Il n'en est plus de même aujourd'hui : c'est la révolution européenne qui se continue chez les Anglais, mais elle s*y continue en prenant des formes toutes anglaises : double raison qui doit faire naître, la curiosité. Si les idées qui agitent l'Angleterre n'avaient rien de commun avec celles qui nous troublent, ce qu'on dirait sur l'Angleterre ne nous intéresserait guère plus que ce qu'on nous raconte de la Chine. Si les révolutionnaires anglais ne faisaient qu'imiter servilement les nôtres, comme l'ont fait tous les voisins continentaux de la France, l'intérêt existerait, mais serait fiiible; on ne s'intéresse vivement qu'à ce qui, d'une part, vous touche, et de raulrc est nouveau et original par quelques points. Or les Anglais nous ont bien pris nos idées, mais ils les ont, en quelque sorte, coulées dans leur propre moule, et ils cherchent à les faire triompher el à les appliquer à leur manière. Ils sont Européens par le fond, seulement Anglais par la forme.

Voilà ce que je disais à *** qui m'écoutait en attachant sur moi son œil de poisson, dans lequel il m'était impossible de découvrir la moindre réflexion de mon idée, ce qui m'a fait craindre que ce ne fût là du vieux que je rhabillais à neuf, sans m'en douter. Quoi qu'il en soit,

MO CORRKSPONDANCE.

comme vova travaillez dans la parité de r Angleterre, j'ai voulu vous raconter cette conversation.

Paris, ce 4 octobre 1855.

Je n'ai pas cru devoir vous mander la mort de noire pauvre Marie, ma chère cousine ; il y a toujours tant de gens prêls à apprendre les mauvaises nouvelles, qu'on est sûr que la concurrence ne manquera jamais. Les intéressés venant à manquer, au besoin les indifférents se chargeraient de les remplacer.

Marie est morle le 29 septembre, à sept heures un quart du soir. L'étouffement, qui est le dernier symptôme de celle affreuse maladie, a commencé à se manifester à trois heures du malin; il a toujours été ensuite en augmentant;* c'était un spectacle terrible pour les assistants et pour la malade elle-même, qui connaissait parfaitement son état. Le poumon se remplissait graduellement ; c'était comme la mer qu'on voit monter peu à peu jusqu'à ce qu'elle couvre enfin la dernière pointe de rocher sur laquelle vous avez cherché un asile. Marie, comme je vous le disais, connaissait parfaitement son état; sa tête était plus libre qu'elle ne l'a jamais été en santé, et son courage ne pouvait se comparer qu'à sa résignation : l'un et l'autre était la chose la plus surprenante pour un mécréant comme moi. Elle disait de temps en temps : a J'espère que Dieu voudra bien abroger ces

A MADAME LA COMTKSSK DE GP.ANCtY. lil

lerribles momenls et permellra que la mort arrive bionlôl. A midi, elle a eu la première faiblesse et a ci u qu'elle était parvenue à sa lin. Elle a fait venir ses domestiques et leur a demandé pardon des mauvais exemples qu'elle avait pu leur donner. La pauvre femme ! elle ne savait poipt qu'au lieu de donner de mauvais exemples, elle avait élé un modèle pour tout ce qui l'avait entouré ! Elle s'est adressée ensuite à son mari : elle l'a remercié des douze ans de bonheur qu'il lui avait donnés dans ce monde : « C'est une grâce dont je remercierai toujours Dieu, » a-t-elle ajouté. Comme il se relirait en pleurant, elle l'a rappelé et lui a donné des instructions pour les pauvres de Sully. Mon oncle alors lui a dit : a Est-ce que tu ne veux point voir ton enfant?» Elle a répondu: c< Non, ce spectacle lui ferai! Uop de peine. » Je crois qu'elle se craignait elle-même. « Mais la bénédiclion de sa mère, a dit mon oncle, serait précieuse pour lui. » Cette idée a saisi aussitôt l'imagination delà mourante : c< Amenez-le bien vite, » a-t-elle répondu avec vivacité. L'en faut venait de sortir avec Sun gouv(Tiieïjr ; nous avons tous couru pour le trouver. PiHidnnt deux heures j tous nos efforts ont été inutiles. ini ce temps la malade le di^mandait sans cesse; vous ac Ws moi avants iic voient plus dans le monde "s, cL s'y attachent presque juslil la mort qui s'avançait, ses léjà froids, et son fils n'arrielle lui a donné sa bénédic- ' solennel ne sortira jamais

Uî CORRESrONDA.UE

de la mémoire de Tenfanl, et qu'il ne s'en ressouviendra jamais sans désirer imiter sa mère. Depuis ce moment elle a été très-calme; quand réfouflement devenait moins fort, elle parlait avec amitié à ceux qui Teotou^ raient et souriait paisiblement à ceux qui entraient dans sa chambre. Je n'y ai [joint pénétré moi-même, mai< tous ceux qui y étaient me Tout dit. Elle tenait dans se> mains un crucifix; son œil reposait alternativement sur lui et sur son père. Vous ne pouvez vous imag^iner, ma chère cousine, quelle s^jrte de communication magnétique s'était établie entre ces deux âmes ; mon oncle et Marie s'entendaient, se voyaient jusqu'au fond du cœur, sans se parler, j'en suis certain. Je ne puis vous peindre toute l'admiration que m'a fait éprouver mon oncle durant ces terribles heures; près de sa fille il était à la fois un père et un confesseur ; il se servait en même temps de sa tendresse et de sa piété pour adoucir â sa malheureuse enfant le passage de la vie à la mort ; il puisait alternativement a ces deux sources, les plus puissantes de toutes les consolations ; toujours maître de luimême, au milieu de la consternation universelle, il songeait à tout; hors de la présence de Marie, il fondait en Jarmes; près d'elle il ne pleurait point, une force surnaturelle semblait le soutenir. A six heures du soir, une crise est survenue^ on a cru que la malade passait; ellr l'a cru elle-même^ car elle a dit : «C'est fini ; je meurs. »> Elle est revenue encore cependant à la vie, quoiqu'à regret. Une heure après elle s'est éteinte*

Voilà) ma chère cousine, ce dont j'ai été à peu prè^

A MADAME LA COJATESSE DE GKAliCEY. 145

tÀDoitt. Ce spectacle m'a vivement ému et m^a fait réfléchir; j*ai pensé que si le courage humain faisait aisément bravei* la moii, il n*y a, après tout, que la religion qui apprenne à mourir.

Je vous demande pardon de vous écrire une lettre si lugubre ; mais que dire, dans Tétat de pénible tristesse cù nous sommes tous? Ha mère a supporté cet événement mieux que nous n'es{>érions, elle ne va pas mal ; mais la solitude dans laquelle elle va se trouver est trèsgrande. Tous les Rosambo se sont éparpillés, aussitôt après l'événement. Edouard et Alexandrine vont aller à Beaujy. Hippolyte et sa femme reviennent ici ver^

le 15.

\dieu, ma chère cousine, je n'ai pas le couiage d'en

dire davantage aujourd'hui. J'aurai ce[3endant plusieurs autres choses encore à vous dire, mais je vous récrirai bientôt; vous avez bien raison de croire que ma sauvagerie ne s'étend pas jusqu'à vous; vous m'avez toujouis tànoigné une amitié que je vous rends bien, je vous absure. Rappelez-moi au souvenir de votre mari et (royez à ma bien sincère affection.

AMSKK 1856

A MADAMI^ LA CiJMlKSSK lib r,nÂ^Ci':V

H\ih, il jiiitvîer IISO*

Je neveux pas t|uc ce sriir un nuire que uioi, ma bûnm cousine, qui vous rjp[ii otuit^ W luallii^jr qui vii'Ul de uou^ frapper. Persouiu! ne snil ausisi hm\ que moi comliie» vous prendrez part h notre tlouhrur d êtes en élat de la comprendre. Aviu][*hicr au iruiî\ mu [lauvre tnèrenoui a quilles pour alki" darjs un jwmdc ou iMn ne jvncon* Irera pas les maii\ 1 1 les eliagi ijis qu'elle a lrouvé!> danii

celui-ci. Le moiî^ qtii ri piéaMir» sa nif>it a tUé bien cruel; mais son dernier ]ouj a eh: |du^ doux que nou» Ji^osion^ Tespérer. Elle est loiubee [e lunliu, après avoir commu* nié, dans une espèce de lëlhargie tianquille qui adftœ jus' qu'à huit heures cL d(;niie du !^t>ii-; eltc a se réveiller tout à eoup ci nous n flrïrrtnîlr'V autour de son lit ; elle nom elle n^exislait plus. Elfe ,

Depuis bien longtemps je m'atlendais au malheur qui nous A-appe; depuis plusieurs mois il s'approchait visiblement chaque jour. Hais combien il y a loin, ma chère cousine, de la réalité d'un semblable événement à sa vraisemblance ! Mieux que personne vous savez cela, vous qui avez vu votre mère presque mouranie pendant des années, et qui en avez si vivement ressenli la })erle! Aussi j'aurais été heureux de vous trouver ici; vous seule auriez pu me comprendre. Au milieu de notre chagrin, c'était une véritable consolation pour nous devoir notre bon oncle Rosambo; car il était là, vous n'en doutez pas. Il était là ce qu'il est toujours, sentant toutes choses et pensant à tout comme si rien ne le préoccapait. Quelle triste destinée que celle de sa famille, ma chère cousine! Quelle race frappée par la Providence! Ses parents meurent sur Téchafaud; de ses trois sœurs, Tune a le même sort, l'autre meurt dans toute la force de la jeunesse, la troisième succombe après vingt ans de misères; et lui, le seul qui ne soit pas frappé dans sa pi»rsonne, voit ceux qui lui sont le ph?$ chei^ tomber de toutes parts autour de lui. Je ne puis vous en dire plus aujourd'hui, ma bonne cousine; ne m^iitil»lk*z pas aiipj'fe de M, do Granccy,

U^ COr.RtSI'ONDANCK.

A M. BOUCIIJTTÉ

Paris, 15 janvier 1856.

J'ai élé bien fâché, mon cher ami, de ncm'êlre pas Irouvcchez moi, dimanche, à l'heuie où vous vous clos présente : une affaire indispensable m'avait obligé de soilir de très-bonne heure, el je n'ai pu revenir à temps pour vous voir. J'aurais désiré vous remercier de vive voix de la lettre pleine d'amitié que vous m'avez écrile. Je sais, du reste, depuis longtemps, queje dois complcr sur voïre intérêt dans toutes les circonstances tristes ou heureuses qui peuvent me survenir; mais ce sont des choses dont la preuve ne semble jamais surabondante.

Comme vous le dites, mon cher Bouchitté, il existe un instinct non pas contraire, mais plus fort que la raison, qui nous entraîne- à croire que ce que nous appelons la mort n'est point la fin de la vie, mais plutôt une modification de la vie, et qui nous j.ersuade, avec vérité je crois, que ceux que nous regrettons dans ce monde n^onf pas à regjelter pour eux-mêmes d'en être sortis. Concevezvous qu'il y ait des êtres assez bizarrement organisés pour lutter volontairement contre cette tendance du cœur humain, et pour appliquer leur raison à créer un système qui, s'il était établi, serait de nature à la faire perdre h tous^ les malheureux. Par bonheur, nous ne sommes ni l'un ni l'autre de ces hcmmrs-là; et tous deux nous puisons dans des sentiments et dans des doîlrinos contraires les

• A W. N. SENIOn, ESQ. 147

seules consolations qu^on puisse trouver dans de pareils malheurs.

J'espère, mon clier auii, que vous ne serez plus aussi longtemps sans venir à Paris, ou du moins sans nous faire profiter des voyages que vous y faites. Ma femme a un grand désir de vous connaître; et moi j'aimerais à vous montrer une des choses les plus rares de ce monde, un ménage simple et uni, où les goûts et les idées se confondent aussi naturellement que les affeclions. Mais ne venez pas nous chercher à des heures où il est rare de rencontrer les gens; venez nous demander sans façon à déjeuner ou à dîner : vous serez toujours le bienvenu.

Paris, 27 janvier 1836.

Mon cher monsieur Senior,

Je n'ai reçu qu'il y a huit ou dix jours la lettre que vous m'avez écrite le 20 novembre, M. Burley ne me rayant remise qa'à cette époque.

.... Je vous remercie beaucoup des détails que vous me donnez sur votre situation intérieure. Il me semble que, chez vous, la révolution (en prenant ce mot dans un sens progressif et tranquille) marche toujours; ou plutôt la révolution me parait avoir été faite le jour où vous avez introduit la classe la plus démocratique de la nation dans le corps érecloral. Tout le reste n'est plus qu'une conséquence.

148 COURËSl'ONDANGE.

Chez nous, pour le moment du moins, tout semble rentre dans Tordre habituel des choses. Excepté Tagriculture qui souffre un peu, lout le reste prospère d'unc^ manièie surprenante ; l'idée de la stabilité pénètre pour la première fois depuis cinq ans dans les esprits, et avec elle le goût des entreprises. L'aclivilé presque fébrile, qui nous caractérisa en tout temps, quitte la politique pour se porter vers le bien-être matériel. Ou je me trompe fort, ou nous allons voir d'ici à peu d'années d'immenses progrès dans ce sens. Cependant le gouvernement aurait bien tort de s'exagérer les conséquences dfe cet heureux état de choses ; la nation a été horriblement tourmentée ; elle jouit avec délices du repos qui lui est enfin donné; mais l'expérience de tous les temps nous fait connaître que ce repos môme peut devenir funeste à ceux qui la gouvernent. A mesure que la fatigue des dernières «innées cessera de se faire sentir, on verra les passions poitiques renaître: et si, pendant le temps où il est fort, le gouvernement n'a pas redoublé de prudence et ménagé avec grand soin toutes les susceptibilités de la nation, on sera tout surpris de voir quel orage se soulèvera tout à coup contre lui. Mais comprend ra-t- il cela? J'en doute.

Agréez, etc.

A M. BOUCUITTÉ. 149

A M. BOCCHITTfi

Bxigy, 26 mai 1836.

Je foos enTOÎe ci-jointe, mon cher Bnucbitté, la lettre que TOUS m'avez demandée. Le retai*d que j'ai mis à vous la tiansmettre vient du détour qu'a fait la vôtre en allant me diercher rue de Bourgogne, oi^ je n'étais plus...

Je suis ici depuis une dizaine de jours, ne faisant absolument que trois choses : dormir, manger et travailler. Tai déjà plus écrit que je ne l'aurais fait à Paris en un iiHiis. Mais ce que j'écris vaut-il quelque chose? Ce>l là une autre affaire. Il y a des moments où il me prend des sMles de terreurs paniques. Dans la premièi-e partie de mon ouvrage je me retenais aux lois, qui étaient de<^ points fixes et visibles. Ici, il me semble que parfois je suis en l'air, et que je vais dégringoler infailliblement sans pouvoir m'arrêter, dans le commun, l'absurde ou l'ennuyeux. Ce sont des hallucinations littéraires bien désagréables. Heureux mille fois ceux qui sont pleins de suffisance; ils sont insupportables aux autres, il est vi-ai; maïs ils jouissent délicieusement d'eux-mêmes.

Adiai, mon cher ami, je vous embrasse; on vous fait ici mille amitiés. Ne m'oubliez pas auprès de Balzac et de votre sœur.

150 COnUKSPONnANCIv.

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