‹ Œuvres complètes d'Alexis de TocquevilleChapitre 21 sur 72 · Â M. LÉON FAUCHER · texte numérisé non relu

 M. LÉON FAUCHER

TocqueTille, 1" septembre 1839.

Vous êtes bien aimable, mon cher ami, de vous être inquiété de nous en lisant l'article de journal dont vous pa^lez^ Votre lettre nous a fait grand plaisir et nous vous en remercions. Il est vrai que le tonnerre nous a fait visite; et, suivant son habitude, il s'est introduit très-4)i*utalement chez nous en perçant nos toits et faisant ^oler en éclats nos croi.iées. Heureusement, tout le mal qu'il a fait est réparable et déjà à peu près réparé. Notre surprise a été grande; mais nous n'avons jûis eu le temps d'avoir peur. Ma femme, du moins, a fait trèsbonne contenance et elle s'est conduite comme un véritable César. Il y a deux on trois autres femme» dans h

1. Le Journal des Débats, qui avait annoncé que 1« tonnerre était tombé sur le chiteau de Tocqueville.

maison qui, malheureusement, n'ont pas suivi ce noble exemple, et qui ont manqué nous rendre sourds par leurs clameurs bien longtemps après que toute espèce de péril était passé.

Ce qui nous incommode bien plus que le tonnerre, c'est l'état dans lequel les ouvriers mettent notre demeure, nous pourchassant si bien de chambre en chambre, qu'à l'heure qu'il est nous ne savons pas trop où pouvoir nous coucher à l'abri du vent.

J ai vu avec surprise et je dois ajouter avec satisfaction que les DébaH aient entamé la question de la pairie. Cela fournira de grandes armes à ceux qui, comme moi, pensent qu'un des périls de l'état présent est dans la constitution de la Chambre des pairs. Quant aux changements à y introduire, la question me parait immense, et j'avoue que je n'ai pas encore de parti pris. Il n'y a qu'un point très-fixe dans mon esprit : c'est que l'hérédité n'est plus possible, et qu'il faut chercher ailleurs l'élément de force dont, dans l'inlérêt même de la liberté, cette branche de la législature a besoin.

Je n'aborderai pas non plus en détail, mon cher ami, toutes les autres questions que soulève votre lettre ; elles ne sont pas de nature à êlre traitées en courant, et je suis trop absorbé par mon livre pour pouvoir réfléchir suffisamment sur de pareils sujets. Quant au salaire des députés, tout ce que je dirai, c'est que je pense que, dans l'état des esprits en France et de nos mœurs, une pareille mesure aurait pour effet d'abaisser encore dans l'opinion publique la Chambre des députés qui n'est pas

déjà trop haut. Si elle venait surtout à se combiner avec le système des petits arrondissements, elle ferait de la depiitation l'objet de calculs et d'intrigues d'argent : ce qui achèverait de porter un coup fatal à la considération des députés et à la morale politique. Je n'ai pas contre le salaire d'objections éternelles ; mais je suis profondément convaincu que son résultat présent serait très-lacheux, et que c'est une mesure qu'il fout ajourner. Voilà ce que je puis dire en courant. J'aurais, vous comprenez bien, d'auli'es raisons; mais je n'ai pas le temps de les énoncer et surtout de les exposer en détail . Je me tais donc, en vous priant d'offrir à madame\Faucher mes hommages respectueux, ainsi que le souvenir plein d'amitié de ma femme.

A UENRY REEVE. ESQ.

iâ septembre 1859.

Votre lettre, mon cher Reeve, m'a été renvoyée, il y a quelques joure, de Paris où vous me l'aviez envoyée. Elle m'a trouvé au milieu du travail forcé qu'exige la fin de mon livre. Je veux absolument le finir avant la session prochaine; ce qui aura lieu si, comme je Tespère, la session ne s'ouvre que vei-s la fin de décembre. 11 me faut ^tcûismois : les aurai-je? Ltieu seul le sait. Nous vivons clam un temps et dans uti pays qui dégoûtent de la pré- ^***Me cl la contrée de Pimprévu. Je fais 'le ensuite que pourra.

171 CORUESPO.NDANCK.

J'ai élè Irès-rctardé par des suite» de session dont je n'ai pu me débarrasser que depuis quelques jours seulement. Il est fort question, comme vous le savez peut-être, d'abolir Pesclavage dans nos colonies. Une proposition a été faite à cet effet à la Chambre; on a nommé une commission qui m'a élu son rapporteur. Ceci se passait dans les derniers moments de la session. Quand je suis venu h m'occuper de mon Rapport ^ je me suis aperçu que i'avais une montagne de documents à examiner, et qu'il s'agissait d'un véritable livre à faire : cela m'a coûté un travail immense et fait perdre un temps énorme. Je viens seulement de reconquérir ma liberté; encore nesuis-je pas bien sûr que mon rapport soit bon. Il paraîtra d'ici h huit jours.

Je ne puis rien vous dires de la politique, parce que j'aurais trop à en dire et que le temps me manque. L'horizon politique est terriblement embrouillé et chargé en ce moment; je ne crois pas pourtant à un grand ni surtout à un très-prochain orage. La plupart des puissana^s me paraissent incapables de vouloir ou de pouvoir rien d'énergique. Notre gouvernement nous endort tout en nous donnant de temps à autre le cauchemar; et de son côté, le vôtre, je vous en demande pardon, me paraît faire une assez triste figure. Il accrédite de plus en plus en Europe cette opinion que rAnglctcrre peut bien encore menacer, mais qu'elle ne peut plus frapper, tant ses embarras intérieurs et extérieurs sont grands cl sa politique vacillante. Le gouvernement anglais n'apparaît plus que comme und ombre de la grande machine d«!

A N. GUSTAVE DE UEAIIIONT. 175

guerre qui a éié si longtemps dressée contre Napoléon. Adieu, mon cher ami; comptez que dès que j^approcherai de la /in, je vous avertirai. Veuillez me rappeler au bon souvenir de madame votre mère et croire à mon amilic bien sincère.

A II. GISTAVË DE BEAUMOM

Tocqueville, 8 octobre 1859.

Mon cher ami, je suis indigné contre le Journal des Débats qui n'a pas encore parlé de votre livre. A propos du même livre, il faut que je vous transcrive le passage d'une lettre de M. Mole : cet article m'a fait le plus graud plaisir; car M. Mole sait que vous n'êtes pas son ami politique; et il est excellent juge, un de ces juges qui, pio- Donçant en connaissance de cause, entraînent la foule à se prononcer avec eux sans savoir pourquoi...

Mon travail avance rapidement, quoique misérablement contrarié à chaque instant par de petits devoirs insipides qui viennent me saisir malgré moi et m'entraînent. Cependant, comme je vous le disais, il avance. Je ne puis vous dire qild désir j'éprouve de voir ce manuscrit terminé, afin qu'il vous passe sous les yeux; il m'importe de vous le remetti-e tout à la fois dans les mains. Le vice de l'ouvrage n^est pas dans tel chapitre en particulier; il est dans la monotonie du sujet et le peu d'art qui m*a em^ |:âcbé de combattre cette monotonie naturelle : on ne [jeut jnger un sonUaUe défaut qn^en lisarit le livi e d'une

haleine. C'est' ce que je vous demanderai de faire. Je suis déjà sûr d*élre grave, et j^ii une peur abominable d'être ennuyeux.

C'est décidément un rude et détestable métier que celui d'auteur quand on le prend comme nous. Dussiezvous m'accuser de faire un serment do buveur, je vous affirmerai que mon intention, après cet ouvrage, est d'étudier, mais de ne plus écrire, ou, du moins, de ne rien faire de longue haleine. Cette idée fixe qui me poursuit depuis bientôt quatre ans m'est devenue tellement pénible, que je soupire après le moment où je pourrai penser à autre chose. J'éprouve le môme engourdissement douloureux que ressentirait un homme qui se serait tenu pendant toute une journée sur une seule jambe.

Vous savez que la mort de M. Michaud vient d'ouvrir uneplaceà l'Académie française. . . Qu'en dites- vous? Votre avis est-il qu'il faille risquer une candidature? J'aurais cette fois pour moi tous les hommes politiques de l'Académie etVillemain, ministre. Mais, d'autre part, s'il faut revenir à Paris pour cela et quitter mon livre, j'aime mieux donner l'Académie à tous les diables; car, voyezvous, il faut à tout prix que j'achève ce livre; entre lui et moi c'est un duel à mort ; il faut que je le tue ou qu'il me tue : je ne peux plus vivre ainsi que je fais depuis que je l'ai entrepris.

À HENRY REETE, ESQ. 177

A UENRV REEVE. ESQ.

15 novembre l8o9.

Mon cher Reeve, je suis aiTi\ê'hier à Paris avec mou manuscrit complet. Non livre est enfin terminé, terminé •JéfiniliTement, allehia! Je pense que je commencerai Pimpression dans la premièt^e semaine du mois prochain. Faites-moi donc savoir sans retard si vous êtes en état ou disposé à entrepi'endre la traduction immédiatement.

Je suis fâché que vos affaires ou vos iustincts antiaqaatif{ues ne vous aient pas permis de venir nous voir à TooqueTille, afin de pouvoir causer longuement et paisiblement de ce livre, de son esprit et de la manière dont je comprends qu'on doit le traduire : cela aurait facilité Totre travail. Mes observations préliminaires se borneront en ce moment à une seule. Cet ouvrage est, en dfffînitive, écrit principalement pour la France, ou, si vous aimez mieux en jargon moderne, au point de vue français. J'écris dans un pays et pour un pays où la cause de régalité est désormais gagnée, sans retour possible vers Faristocratie. Dans cet état de choses, j'ai senti que mon devoir était de m^appesantir particulièrement sur les mauvaises tendances que l'égalité peut faire naître, aiinde tâcher d'empêcher mes contemporains dès'y liviier. C^est la seule tache honorable pour ceux qui écrivent dans un pays où la lutte est finie. Je dis donc des vérités, souvent fort dures, à la société fî-ant;aisede nos jours et aux

178 COHHESPONDANCE.

sociëlës démocratiques en général ; mais je les dis en ami et non en censeur. Il faut que votre traduction me conserve ce caractère : je ne le demande pas seulement au traducteur, mais à Thomme. Il m'a paru que dans la traduction du dernier livre vous aviez, sans le vouloir et en suivant l'instinct de vos opinions, coloré très-vivement ce qui était contraire à la démocratie, et plutôt éteint ce qui pouvait faire tort à l'aristocratie. Je vous prie très • instamment de lutter contre vous-même sur ce point, cl de conserver à mon livre son caractèie qui est une impartialité vérilable dans le jugement théorique des deux sociétés, l'ancienne et la nouvelle, et de plus un désir sincère de voir la nouvelle se fonder.

Voilà, mon cher ami, ce que j*ai le temps de vous dire aujourd'hui. Veuillez présenter mes hommages à madame voire mère et croire à ma sincère afleclioii.

A M. GUSTAVE DE BEAUMONT

Tocqueville, 9 août 1840.

Mon cher ami, je ne sais si les derniers événements ne vons feront pas désirer comme à moi de voir un Jhîu plus clair sur l*horizon avant de nous lancer dans notre entreprise*. Si les choses se brouillent jusqu'à un certain point, il faudra bien convoquer les Chambres, et il serait fâcheux d'être obligé de revenir d'Afrique presque aussitôt après y être arrivé. Je crois que d'ici à un mois nous saurons à quoi nous en tenir sur cette chance et pourrons agir en conséquence. En attendant, j'étudie les gros livres bleus que le gouvernement fait distribuer aux Chambres depuis trois ans sur l'Algérie. Je m'abstiens

1 . Il s'agissait d*un projet de vojage commun en Algérie, arrangé pour Tannée 1840, mais qui, à raison des circonstances politiques, ne fut exécuté que Tannée suivante.

de lire aucune polémique qu\ m'embrouillerait l'esprit ; j'ai mis de côté, pour celte raison, les livres de Desjobert et compagnie. Après avoir fini l'élude dont je vous parle, j'entreprendrai de jeler un coup d'œil sur la suilo dos acies coloniaux depuis 1830.

Je ne vous parle point des affaires publiques; il y aurait trop à en dire; d'ailleurs, vous êtes à la source de la vie politique. Je crois que le ministère a fait, dans cette circonstance^ ce qiril fallait faire et qu'il faut le soutenir (l'affaire d'Orient). Mais je n'approuve point le langage de la presse oflicielle ; ces airs de matamores ne signifient rien. Ne saurait-on être fermes, forls et préparés à tout sans jactance et sans menace? Il faut faire assurément la guerre dans telle conjoncture, aisée à prévoir; mais une pareille guerre ne doit pas être désirée ni provoquée, car nous ne saurions en commencer une avec plus de chances contre nous. Dans Tétat actuel do la civilisation, la nation eui*opéenne qui a contre soi toutes les autres, quelle qu'elle soil, doit à la longue succomber; c'est là ce qu'on ne doit jamais dire a la nation, mais ne jamais oublier. Voilà de sages réflexions qui ne m'empêchent pas, au fond de moi-même, de voir avec une certaine satisfaclion toute celle crise. Vous savez quel goût j'ai pour les grands événements et combien je suis las de notre petit pot-au-feu démocratique et bourgeois. Là-dessus, je vous quitte, non sans vous avoir embrassé de lout mon cœ :r.

\ M IIE^K^ ttEE%£. F NO. m

\ n. IIENRV HEEVE. KSO.

To(-queiill«*. 7 noiembrr ii^M.

Comment avei-TOus pu croire, jnon dier ami, qoe M. Goiiot dût être renversé du premier choc? Je o^ai ja* mais eu celle idée un seul instant. Je lui donnais seulemeoi 50 à 40 Toix de majorité; il en a eu hier 50. Ce n'est pas de prendre le pouvoir qui lui sera difficile; œ sera de le garder. Je savais très-bien qu^en faœ de TEurope coalisée tout entière contre nous, après les fautes du dernier cabinet, en face des passions démagogiques, la majorité d'une chambre représentant uniquement les dasses moyennes n'hésiterait pas. Mais ce n'est là qu'un bien petit côté de la question ; car au^lessus et surtout ao-dessous de cette classe moyenne (qui est elle^néme tres-divisée sur la question) se trcNive une nation plus irritée quVfTrayée; irritée contre le prince qui lagcu- T^ne; se croyant, à tort ou h raison, profondément humiliée et déchue du rang qu'elle doit tenir en Euitipe, et tout près de ces résolutions désespérées que de pareilles impressions font naître chez un peuple orgueilleux, inquiet et irritable comme le nôtre. Là est le périK le péril unique. Ce n'est pas la guen-e pour le gouvernement qui est à craindre ; c'est d'abord le renversement du gouvernement et, api-ès, la guerre. ^i le but deTAnîdeterre est d'amener ce résultat, il ne tient qu'à elle. Qu'elle use des avantage de sa situation actuelle; qu'elle

m CORKESPONDANCE.

fasse de plus en plus sentir à la France les conséquences de risolement; qu'elle triomphe, en un mot, par ses paroles et par ses actes; je ne crois pas qu'elle ait à craindre que le gouvernement français réagisse. Mais je vous prédis que ce" gouvernement ne tardera pas à être renversé, et qu'à sa place vous verrez une administration révolutionnaire demander et obtenir du pays un effort désespéré qui amènera peut-être sa ruine, mais après avoir mis lé feu à toute l'Europe. Jamais, depuis 1830, ce danger, suivant moi, n'a été plus grand. Ce ne sont pas les seules passions anarchiqucs qui renversent les trônes : cela ne s'est jamais vu ; ce sont ces mauvais sentiments s'appuyant sur de bons instincts. Jamais le parti révolutionnaire n'eût renverse la branche aînée, si celleci n'eût fini par armer contre elle le parti libéral. Ce même danger reparaît aujourd'hui sous une autre forme. Le radicalisme s'appuie momentanément sur l'orgueil «national blessé : cela lui donne une force qu'il n'avait point eue.

Je ne vote point avec le ministère actuel. Cependant je suis étranger à l'esprit de parti, et surtout je ne sacrifierai jamais à cet esprit ce que je croirai les intérêts permanents de mon pays. Je désirerais donc vivement que les passions que ce ministère fait naître devinssent moins vives et qu'elles ne nous menassent pas jusqu'à mettre en péril avec lui l'ordre social. Pour cela, il n'y a qu'un moyen : il n'est pas dans nos mains, mais peutétr% dans les vôtres. Si la France aperçoit que le ton que l'Angleterre a pris avec nous s^adressait plutôt au minis-

A M. BENRT REETE. ESij. 183

:èn* qui n*est pins qu'à la nation elle-même, si elle voie an changement de conduite et nn désir. Yérilable d'arriver a one transaction, et de calmer des susGeptibilîttô exagérées peot-étre dans leurs développements, mais justes à leor origine, la chute du ministère n'entraînera pas edlc de la monarchie. S'il en est autrement, le sort du monde est livré aux passions aveugles des hommes.

Je vous disais que j'étais dans l'opposition, non dans une opposition démagogique, mais cependant très-ferme. Phneors raisons très-puissantes m'ont porté à agir ainsi, entre autres celle-ci : on n'a quelque chance de maîtriser les mauvaises passions du peuple, qu'en partageant celles qui sont bonnes. Adieu, mon cher ami; le temps me manque pour vous en dire davantage. Mille amitiés.

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