AU BARON EDOUARD DE TOGQUEVILLE
' Tocqueville, 1 0 Juillet 1 858.
Il ne faut pas m'en vouloir, mon cher ami, si je ne t'écris pas plus souvent : c'est le temps et non la volonté qui me manque. Tu sais que toutes les fois que je puis communiquer avec toi je ne laisse pas ces occasions se perdre. Je suis donc sûr que lu m'excuses.
Je te dirai d'abord, pour te parler sur-le-champ de ma grande affaire, que je me suis remis au travail et que je suis enfin en train de nouveau depuis une huitaine de jours; ma résolution est de ne plus lâcher prise jusqu'à ce que les derniers chapitres soient linls. J'ai déjà ébauché le plan; le voici : lu me comprendras, quoique je ne dise que quelques mots, parce que (u es au courant
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de toutes mes idées. L'idée-mère du premier des deux chapitres qui me restent à faire (car j'ai senti la nécessité d'en faire deux) est de rinllv,ence générale qu'exercent les idées et les sentiments démocratiques que le livre vient d* exposer sur la forme du gouvernement. Je commence par montrer comment, théoriquement, ces idées et ces sentiments doivent faciliter la construction de tous les pouvoirs. J'indique ensuite quelles circonstances spéciales et accidentelles peuvent hâter ou retarder cette tendance ; ce qui m'amène à montrer que la plupart de ces circonstances n'existent pas en Amérique et existent en Europe. J'arrive ainsi à parler de l'Europe, et à montrer par les faits comment les gouvernements européens ceutralisent tous et sans cesse; comment la force de l'État s'accroît toujours et celle des individus diminue toujours. Cela me conduit à définir l'espèce de despotisme démocratique qui pourrait arriver en Europe, et enfin à examiner d'une manière générale quelles doivent être les tendances de la législation pour lutter contre cette tendance de l'état social. Voilà l'avant-dernier chapitre, au lulieu duquel je nio Iroinc en ctî moment. J'espère que hx liouveras, rr*mtne moi, (h In fV^ondilé et de la gran-
ernîer' clif **vc (jtii, dîiii:!; mon plan, doit être
|ume oratoire des tendances di-
ûccessili^ ilf ne pas vouloir lutter
mis dVn tirer parti. Ce sera
lin tin Hvre à son introduc-
jo m'excite en le regar-
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datïL Mais la difficulté est immense, et les jours s'ëcou' lent de manière à me désespérer. Par bonheur, ma santé est excellente depuis quelque temps et ma vie douce et heureuse : ce qui facilite la liberté d'esprit qui m'est indispensable.
Nos travaux sont suspendus, fautedebots sec pour foire des boiseries et des planchers. Tu nous manques bien pour toutes ces choses; et, en général, nous sentons sans cesse et de t^)utes les manières combien nous sommes loin de vous et le malheur de cet état de choses : c'est le vilain et lrès-vî!aîn côté d'un agréable tableau.
M, ROYER.COLLABD A A. DE TOCQIEVILLE
Qûiermmx, 24 juilla 4838.
J'ai reçu h Paris, monsieur, la lettre que vous m'y avez adre<fsée. Je Tai ici depuis quinze jours révolus, et je ne comprends pas que je ne vous aie [ms encore éciît. Qu'ai-je donc fait? Je ne puis pas dire que je me suis reposé. De quoi, en effet? Deux jours déroute par le plus beau temps du monde ne sont pas une fatigue; quelques conversations ministérielles que j'avais eues avant mon départ ne m'avaient point agité; mon imagination ne s'y était point passionnée. Il y a cependant un repos que j'ai véritablement goûté : celui de me détourner du spectacle que j'avais eu pendant plusieurs mois, d'en vider m(îs yeux et mon esprit, et de rentrer en moi-même libre, désoceupé, délivré d'un vain bruit. Je retrouve
•^ M. ROYER-COLLARD A A. DE TOCQUEVILLE. 169 dans la parfaite solitude où je vis, et j'en suis heureux, les goûts et les pensées de toute ma vie, aussi vives que si le terme n'en était pas proche. Loin de m'allrister de ce qu'il n'y a point d'avenir pour moi, je m'attache avec complaisance à cette idée comme à une espérance. Je ne suis pas venu au monde pour en changer la face ; le trèspeu départ que j'ai eu aux affaires démon temps a suffi à ce que j'avais d'activité ou, si vous voulez, d'ambition. Il n'était pas dans ma vocation d'entreprendre davantage. Vous, monsieur, il vous est donné de marquer autrement votre passage sur la terre et d'y tracer votre sillon . Vous l'avez commencé; vous le suivrez, sans l'achever jamais : car aucun homme n'a jamais rien fini. Les pensées que vous aurez produites à la sueur de votre front ne seront bien comprises qu'après vous, et elles ne porteront point tout leur fruit. Cependant vous seriez infidèle à la Providence si vous vous arrêtiez : le prix n'en sera pas dans le retentissement de votre nom [vanilas vanitalum) , il sera tout entier dans l'action que vous exercerez sur de nobles esprits....
Vous avez de l'humeur contre le pays que vous habitez; mais vos N(yrmandsl c'est la France, c'est le monde; cet égoïsme prudent et intelligent, c'est les honnêtes gens de notre temps, trait pour trait; ils ne valent pas mieux ni moins. Aussi n'est-ce pas devant cette idole qu'il faut brûler l'encens : désintéressez-vous d'eux, mais ne vous désintéressez pas de vous-même; là sont vos meilleures et plus vives jouissances. Pensez, écrivez comme si vous étiez seul, uniquement occupé de bien faire.
Adieu, monsiiîiir, je pense beaucoup à vouî?,.. avec quel inlérel et quelle aflcction, vous le savez. Je demande à madame de Tocqueville la permission de lui dire que je pense aussi beaucoup à elle. Elle a une grande bonté pour moi ; j'en suis touché et reconnaissant.