‹ Œuvres complètes d'Alexis de TocquevilleChapitre 27 sur 72 · p *i seulement Lien · texte numérisé non relu

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Mi\ il pare tout ce

206 CORUESPO^ÎDANCE.

qu'il veus plaît de dire. Vous me parez moi-même, mais avec tant de bonne grâce que, sans accepter toutes vos paroles, je n*aî cependant point à baisser les yeux. C'est la vérité que j'ai voulu être ce que vous me dites que j'ai été; Pentreprise hasardeuse dans laquelle j'ai échoué a été le travail et l'elTort de mes meilleures années. Ce sont des fautes qu^il était permis de ne pas prévoir qui Tont réduite, comme on dirait aujourd'hui, à Tétat de chimère. . .

A N GlSTiVE DE B^ÀliMONT

Tocqueville, o septembre 18 &5.

ic vicDs de recevoir votre lettre, mon cher cimi. J'ai hàle de vous dire tout le plaisir qu'elle m'a cause. Quelle admirable resolution vous avez prise de fuir C€% misérables bicoques du Midi, et de chercher la pi^oprelé p| le comrort hors de France... Jamais vous n'aurez été mieux placé pour bien travailler, à côté du grand mouvement des afiaires, sans en être troublé. 11 y a certains moments où je suis si tourmenté et si peu maître de moi ici, que je rêve de m'en aller passer un ou deux mois eu pays étranger, de même que quand je Taisais mon droit, je louais une chambre, à l'approche des examens, dans le pays latin, poin* y pouvoir étudier en liberté...

Vous êtes un homme inconcevable de vous tire arrangé de manière à ce que nous ne puissions pas même

Î08 CORRESPONDA>CE.

correspondre une seule fois depuis noire séparation ju5tqu'au jour où vous êlcs jiarli pour le Midi. J aurais eu, du reste, peu de choses à vous mander. A mon arrivée ici il m'a fallu finir mon raf)port sur les prisons. I^ rapport fini, je me sui^ jeté à corps perdu dans Télnde des affaires départementales. J'y ai trouvé un vrai plaisir, je voyais surtout avec satisfaclion que ce que j'apprenais m'éclairai t beaucoup de détails législatifs et administratifs dont j'étais témoin à la Chambre sans les comprendre. Me trouvant ainsi tout frais émoulu comme au sortir du collège, je nie suis rendu au conseil-général, ou j'ai fait en vérité une belle entrée. J'avais l'avantage dr savoir les principes et lesraFsons des choses que la plupart de mes collègues faisaient par routine. Cela m'a mis en train, et j'ai mieux parlé que je n'ai jamais fait a la Chambre. D'où vient cela? D'un dtileslable défaut. De ce que me trouvant sur ce toi;t petit théâtre sans contestation le premier, j'avais une immense confiance en moi-même cl ne m'inquiélais guère du succès. Je di** que cela dénote un détestable et déplorable défaut que je me connais, et qui est à la (été de tous les autres; savoir, une incurable défiance de mes forces, qui f lit que je ne puis tirer complètement parti de moi que quand cela n'( st pas nécessaire.

Revenu du conseil-général depuis deux jours, je m'occupe à écrire pour le Siècle les articles sur l'abolition de Tesclavage...

Rien de nouveau à ma connaissance dans le momie poHtique. L'extérieur est couvert de voiles à travers le>-

A H OUILOX BAnnOT. JOO

quel^ on ne voit encore rien. Au dedans calme plat. Jamais mol ne fut rais pins à propos: car la platitude ^ô nérale augmente sensiblement. Mais ceci voudrait cire traité autrement que dans les dernières lignes d'une leltre écrite à la haie.

A )l. ODILON BAItROT

ToaiucTÎHe. 26 sepleuiLic \>^17k

Je vous adresse celle lellre à Paris, mon cher Barrot, sans savoir si elle vous y trouvera. J'ai vu, il y a quelque temps, dans les journaux, que vous avez quitté les esLux dTms |JOur revenir en France. Je désirais et je craignais tout à la fois pour vous ce retour. Il a dû être accompagné de bien doux souvenirs, mais aussi d'émotions bien cruelles. Que je vous plains, mon cher ami, et œmbien mon cœur se met aisément à la place du vôtre; quel vide dans votre maison en y rentrant seul', quelle am^ solitude. C^est une vraie douleur pour vos amis d'être loin de vous dans de pareils moments. Us voudraient choisir ces momenls-là pour vous entourer des témoignages de leur affeclion : en vous sachant M malheureux, ils sentent qu'ils vous aiment davan-

Veuillez présenter Irès-parliculièi-emcnl mes res|»ec-

I. )l. OiJîlon ISarrot arail, («eu de telll]1^ 'êii\*^^z\^ui, été aUeinI daiiir b t'Ius ebère de «e^ afTeclions. par la perte de son unique entant, charinaDic ûllc de feize ans, enleTéc suiiit<'uiinl [or une fièvre t\p!ioïde. Mï. Il

lucux hommages à madame Barrol, el croire ù lous mes

scnlimenls de tendre aflcclion.

Tocquevillc, 14 novembre 1843.

Mon cher ami,

Ayant besoin d'écrire à M. Senior et ne sachant |>as s'il demeure toujours au même endroit, je prends Je parti de vous envoyer la lettre que je lui destine; soyez assez bon, je vous prie, pour la lui faire parvenir sans retard.

Je vous éiris de chez moi où j'attends sans impatience, je vous assure, l'ouverture de la prochaine session. Notre politique intérieure et extérieure présente aujourd'hui si peu de questions intéressantes cl pouvant mener à une solution importante, qu'il faut être ministre pour pouvoir se plaire à s'en occuper. Le camp de l'opposition est pour le moment en repos. Aussi je viens de passer l'été dans des éludes qui ne se rapportent que de for! loin aux affaires. J'ai examiné en détail cl avec un plaisir infini toute la jurande question de votre établissement dans l'Inde. Il y a longtemps que je n'avais travaillé avec autant d'ardeur et dégoût. Le sujet est grand, singulier, mal connu même de la plupart des Anglais, du moins dans son ensemble. En France on n'en sait pas le premier mot, el on ignore également les facilités et les diflicnltés t*éellcs que vous avez trouvées*

A 51. HENRY RtKVE, ESQ. 411

d;iii^ celle euln^prise. Ce qu'il y a vraimeut if exli-aordiiiaii-edaus sou succès, est ce qui\ au conli*aii*e, le fait ai- Moment eompi^ndre. Je me suis facilement procui*é les principaux documents dont j'avais besoin, quant aux époques anciennes. Mais quant a Tétat actuel, je suis irès-pauTre. L^ourrage le plus récent que je possède est celui de Monlgomery Martin, qui a été imprimé en 1836. Vous me rendriez un grand service de tous informer s'il n'existe |>as de statistique plus récente. II doit y en avoir lie publiée, soit en Angleterre, soii dans Tlnde. Les derniers livi-es de quelque valeur que je possèile sont ceux «lu major Macolm et de Tévèque Herbert ; ils ont au moins vingt ans de date. Est-ce qu'on ne fait aucune publica* tion considérable sur Tlnde, depuis que ces deux ouvrages si remarquables, surtout le pi*emier, ont été publiés? EnGn, je manque de notions exactes sur ce qui a amené la récente et peu raisonnable expédition du Car Loul. Un si grand événement doit avoir donné naissance à quelque publication instructive. Il ^ous suflirait de me l'indiquer. Je me le procurerais par la bibliothèque de la Chambre. Peut-être ce qu'on peut lii*e de mieux sur ce sujet se trouve-t-il dans quelque grande discussion du Parlement; dans ce r;^ "1 me serait bien précieux d'en avoir la date. Si vous pouviez piu- le Bmrd of Conlrol obtenir quelques renseignements sur les documents ou ii\res à consulter, et me faire connaître ce qu'on vous aura répondu^ je vous serais très-obligé en vérité.

212 COriPiESrO.NDA.NCE.

Tocquevillc, 6 décembre 1845.

Mon cher ami, j'nborde la scission Irislemcnl. L'élaf de la question religieuse me cause surtout une profonde douleur. Moti plus beau rêve en entrant dans la vie politique, était de contribuer à la réconciliation de l'esprit de liberté et de l'esprit de religion, de la société nouvelle et du clergé ! Cette réconciliation est ajournée j our des années; la brèche qui se fermait est rouverte et sera bientôt presque aussi large qu'en 1828. Ce résultat est dû à la combinaison des plus tristes passions et du plus grand esprit d'aveuglement (à mon sens du moins) qui se puisse concevoir. Je n'ai pas besoin de le dire à quel point je suis afQigé de la guerre que les journaux (je dis \es journaux^ car, sur ce point, ceux du gouvernement sont peut-èlre pires que ceux de l'opposition) font au clergé et à la religion même; mais, d'une autre part, je me sens profondément irrité contre les folies qui ont donné naissance à cet orage. Quand jt* pense qu'il y a trois ans encore presque toute la presse était, ou favorable au retour des idées religieuses, ou du moins n'y élail pas contraire; que la jeunesse presque entière marchait dans ce sens; que les conseils munici- 1 aux de presque toutes les villes ouvraient la porte aux corps religieux pour l'enseignement ; qu'enfin il se Irouv.iil dans les Chambres une majorité immense et

toujours prêle à voler de l'argent pour créer des succursales, augmenter le trailementdes ecclésiastiques, et qu'aujourd'hui toute la presse, à la seule exception des journaux légitimistes (exception plus dangereuse quelquefois qu'utile), est dans un paroxysme de vraie fureur; qu'on injurie le clergé dans les cours publics, que des villes commencent à se montrer hostiles, et qu'enfin il n'est pas douteux qu'une immense mcijorilé dans la Chambre ne fasse à la première occasion une querelle au clergé ; quand je vois ce déplorable tableau , je ne puis m'empêcher de croire qu'il faut qu'on ait commis de bien graves fautes pour avoir transformé en si peu de temps une situation si bonne en une position si critique. El, en effet, les fautes ont été et continuent, suivant moi, à être énormes. Le clergé soutenait la cause la plus jusle; celle de la liberté d'enseignement ; il avait un terrain admirable, solide et constitutionneU sur lequel il suffisait de se tenir tranquille pour y attirer la majonic de la nation et des Chambres, et y être irrésistible; c'était le terrain du droit commun. Réclamer la liberté d'enseignement pour tout le nwnde, en vertu des princi|ies de la constitution, c'est la voie dans laquelle il était d'abord entré. Mais bientôt qu'est-ce qu'ont fait ceux qui parlent en son nom? Ils ont réclamé la direction de l'éducation, comme un droit inhérent à l'Église; par une absurdité rare, ils ont fait redouter des actes d'autorité auxquels, au fond, ils ne voulaient pas se livrer; ils ont émis des principes en vertu desquels, non-seulement ils auraient été libres d'enseigner, mais de contrôler l'en-

'2{i CORRESPONDANCE,

seigncmenl qu'ils ne donnaient pas, principes qu'ils n'ont ni la volonté ni la possibilité d'appliquer dans la société de notre temps; c'était vouloir réveiller toutes les vieilles passions philosophiques sans la moindre nécessité. Mais ce n'est pas tout : au lieu de se borner à réclamer leur part d'enseignement, ils ont voulu prouver que l'Université était indigne d'enseigner. Une multitude d'articles de journaux, de brochures et de trèsgros livres ont été publiés dans le but d'attaquer nominativement une foule de professeurs et de prouver qu'ils no méritaient pas la confiance des familles. Qu'ils eussent raison ou tort dans ces attaques, peu importe; ce n'est pas là la question. Le tort était de prendre une marche qui ne pouvait manquer d'éloigner indétlnimeni la liberté d'enseignement pour laquelle on combattait, soulèverait nécessairement contre le clergé et la religion une foule d'amours-propres exaspérés, et jetterait dans une guerre acharQée des milliers d'hommes influents et actifs, qui, bien qu'ils ne fussent pas ou qu'ils n'eussent pas toujours été orthodoxes et bons chrétiens^ laissaient la réaction religieuse se faire sans y mettre obslaolc. On ne peut comparer une conduite aussi insensée qu'à celle qui a renversé la restauration en 1830. Quand jo remonte à l'origine du mal, je trouve que non jkis l'unique^ mais le principal auteur est X...; il y a deux an^ t|uo j'avertis s<ms cesse les hommes religieux qui ont de rinfluenoe de ce qui aujourd'hui arrive... mais toujonis iMi vain. J\u cherché également à modérer***, mais aujourd'hui je n'y poux plus rien, et celle alTaîrc-ci,

A M. GUSTAVE DE BËAIMOM. 215

comme tant d'autres grandes afTairesde ce monde, est désormais dans les mains de l'imprévu. Si le gouvernement a le bon sens de se tenir absolument en dehors et de ne pas chercher à tirer parti des intérêts et des passions en présence, le mal n'arrivera jamais à l'excès où il a été en 1828; mais il sera toujours très-grand, et un accident peat lui faire dépasser toute limite.

Mais en voilà bien long sur ce triste sujet ; ma main est fatiguée. Adieu, je t'embrasse du fond de mon cœur ainsi qu'Âlexandrine, mon père et les enfants. Nous reviendrons à Paris probablement dès le 20.

A M. GUSTAVE DK KEACMONT

Paris, 27 décembre 1843.

Mon cher ami, je recois à l'instant votre lettre d'Alger, du 18 décembre. Je vois que j'ai encore le temps de vous adresser quelques mots à Mai-seille ; je me hâte de le faire.

J'ai approuvé hautement votre voyage en Afrique ; seulement j'eusse bien désiré que vous le fissiez quinze jours plus tôt. liC mal.ne sera cependant pas encore très-grand si vous arrivez en efTet ici le 5 ou 6 ; mais vous avez un passage de mer, par conséquent un passage de longueur incertaine; je n'ose donc encore faire un grand fond sur votre exactitude.

Vjù que vous me dites de T Afrique me fait grand plaisir de toutes manières. Fies nouvelles sont excellentes. De

2KJ CORRESPONDANCE,

plus, j'espère, d'après votre lettre, que ce voyage mettra fin à la dissidence qui existait entre nos esprits sur la question de la domination et de la guerre. J'ai une si longue et si chère habitude d'être du même avis que vous, que j'étais peiné et inquiet de me trouver en désaccord avec vous sur un point capital. C'est cette raison qui m'avait empêché de parler l'année dernière. Ce que Vous me dites de la manière efficace dont l'armée prépare et aide la colonisation, dépasse de beaucoup mes espérances, lit peinture que vous me faites de l'inertie et en même temps de l'activité malfaisante des autorités civiles et financières ne me surprend pas. Il y a longtemps, vous savez, que je pense et que je dis qu'en Afrique la tyrannie administrative est encore plus à redouter que la militaire, quoique celle-ci assurément, à la longue, dût l'être beaucoup.

Je ne suis arrivé ici qu'il y a trois jours, parce que j'ai voulu, en revenant de Tocqueville et malgré décembre^ aller visiler le mont Saint-Michel. J'ai trouvé là une ample moisson de faitn. Ce voyage était indispensable : l'affaire des prisons est une assez grosse affaire pour le gouvernement; c'en est une énorme pour nous...

Le Siècle insère vos articles avec assez d'exactitude; il en a déjà paru quatre. J'approuve beaucoup les trois premiers. J'avoue que j'aurais peut-être rédigé le quatrième d'une autre manière; ou peut-être n'aurais-je |ias touché de loin cette brûlante question. Ce n'est pas que je n'approuve vos conclusions, qui vont à blâmer l'importance qu'on donne à la lutte du clergé et de l'uni ver-

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site, et à tous maintenir sur le terrain de la liberté d^enseignemenl; mais le ton m'en a paru bien agressif \ Du resie, vous trouverez ici beaucoup de gens d'un avis contraire; car peu s'en fautque, dans le vide des esprits et des cœurs, cette question secondaire ne prenne la place des plus grandes questions de la politique. On en parle plus que du ministère. Quant à moi, voilà ma manière de voir sur ce point : les fautes du clergé sont trop grandes pour que je cherche à lutter contœ le courant qui se dirige contre lui et, par contre, contre la religion même; mais je n'y entrerai point. Corne vient de publier un excellent livre sur l'enseignement. Ledru-Rollin , après avoir fait dans un premier article, dans le National^ une violente diatribe contre le catholicisme, a Gni par poser dans l'article qui suit des principes fort justes et fort libéraux en matière d'enseignement. Une loi sur cette matière va être présentée à la Chambre des pairs : ce sera une grosse affaire, quand elle arrivera à notre Chambre.

J'aurais mille autres choses à vous dire ; mais k quoi bon? je vais vous voir. Vous me retrouverez un peu mieux portant, plein d'ardeur et avec la ferme résolution d'agir avec vous de toutes mes fondes...

1 . Les arlides auxquels M. de Tocque ville fait ici allusion, et que le SiêcU publia H la fin de 1843, contenaient un programme d'opposition constitutionnelle pour la session parlementaire qui allait s'ouvrir.

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