‹ Œuvres complètes d'Alexis de TocquevilleChapitre 26 sur 72 · AU BARON EDOUARD DE TOCQURVILLK · texte numérisé non relu

AU BARON EDOUARD DE TOCQURVILLK

ii)rls de mon intelligence que s'il s'agissait d'une action politique plus productive, plus vaste, mais une. Les accidents qii'on a à redouter ne font que des coups d'épingle, cela est vrai. Mais beaucoup de coups d'épingle sufliraient pour troubler et agiter Tâmedu plus grand philosophe du inonde, à plus forte raison la mienne, qui est malheureusement la moins philosophe que je connaisse. Je suis presque honteux de te dire fout cela; car, en vérité, que fait mon silence ou mes paroles, mon exactitude à écrire ou ma paresse, au sentiment profond, ardent, aussi ancien que moi qui m'unit à (oi? Je parlerais moins et je n'écrirais pas davantage, qu'il serait encore peu raisonnable de croire que le fond de mes sentiments change» Xon, je te le répèle, les misères de la vie politique jeuvent bien nu'rre à l'expression des sentiments que j'ai pour le très-petit r.omLre d'hommes que j'a!me et que j'estime, mais je sens t( us les jours plus \ivement que cesafTeclions exlra-politîquçs me deviennent plus précieuses. La vie privée et ce qu'elle contiei.t de bon grandit à mes yeux à mesure que je voi« de plts près la vie publique. Ne me dla donc plus des choses semblables à celles que contient ta lettre; elles ne sont pan viaies, elles ne sont pas justes, et elles m'affligent profondément. Or, il ne faut pas affliger les meilleurs amis qu'on ait dans ce monde.

Ce sujet m'a entraîné si loin qu'il me re>.te peu de temps et de papier pour te parler de (c qui s'«5st [yamt depuis six semaines.

Jusqu'à présent la vie politique n'a eu |x;ur moi qu'un

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66ul côté vraiment salisfaisant, c'csl le côto Iccn). Ma position dans ce pays, telle que les élections dernières viennent encore de la révéler, est de nature à donner une satisfaction presque sans mélange. Durant cette tournée qui a suivi lus élections, ma marche à travers le fiays a cré spmée des émc t!ons les plus aj^réables; partout la con* fiance et l'affection des populations semblaient m'environncr. C;în'élait point, en vérité, le triomj;!!!.^ d'un parti, mais celui de la portion la plus (Vairée et la plus honnête du pays, abstraction faiie de Topinion politique... Adieu, je t'embrasse du fond de mon cœur ainsi qu'Alexandrine et les enfants.

A \u J.-J. .\.vpi*:i;ii

Valo^'tios. 2l) scploiribro 1842.

Mon Irùs-cher ami, je touche bientôt au terme de mes pèlerinages électoraux, et je mo hâte de vous en instruire, espérant bien que vous n'oubliez pas votre promesse, et que dès que je serai de retour chez moi, vous nous ferez, à madame de Tocqueville et i\ moi, l'extrôme plaisir d\ venir. Je reviendrai dans ma vieille maison le 2 au soir, après avoir affronté encore d'ici-la une diîmi-douzainc de dîners qui, par leur longueur, peuvent bien passer pour trente. A pa'rlir du 3, je vous attends ou plutôt nous TOUS attendons, nous, le billard, l'allemand, la tourelle . et surtout Lo«'.ucoup d'amiiié et un immense désir Je vous tenir longtemps dans nos éjiais.^^es murailles, à l'abri

A M. STOFFELS. 199

des soucis, des agitations d^csprit, et j'espère aussi de Tennui au singulier, ce mal plus grand à lui seul que toute rinnombrable famille des misères humaines. Venez donc sans tarder, surtout sans manquer; mais ne venez pas peur huit jours. Nous fnisons dcjn, ma femme et moi| des pians à perte de vue sur des lectures à faire en comiiiun. Je vous renouvelle la prière que je vous ai déjà adressée dans une de mes prccédenics lettres. Si vous connaissez quelque ouvrage instructif ou smusant sur l'Asie et surtout sur rinde, faites*moi Tamilié de le demander pour moi à la Biblinlhèque de l'Institut, et de me rapporter au fond de votre malle.

Je suis déterminé à ne pas vous en dire plus long aujourd'hui. Cela aurait Tair de croire que je ne vais pas vous voir; quand on va se parler, il faut cesser d'écrire. Qu'y a-t-il de plus digne de mépris qu'une lettre, quand on va pouvoir causer? Je reviens donc seulement à mon refrain : nous vous attendons, nous avons un extrême désir de vous voir; et si vous avez la moindre amitié pour nous, vous ne larderez pas. Adieu, ou plutôtà bientôt. Je vous embrasse;

A M. STOFFELS

Tocqueville, 6 octobre 1842.

Je crois ne t'avoir pas écrit depuis les élections, mon cher ami, bien que j'aie trouvé en revenant ici une lettre de toi qui voulait une prompte réponse. Je n'ai pas eu

jusqu'à présent le temps ni même le goût de la faire. Pour aimer à t'écrire, il me faut une certaine tranquil* lîté d'esprit et un repos que je trouve bien rarement maintenant. C'est ainsi qu'à peine revenu chez moi, il a fallu en sortir pour parcourir mon arrondissement électoral en tous sens. J'avais refusé d'aller faire des vi* sites avant les élections, de peur qu'on ne crût que j'allais demander des votes; j'ai pensé qu'il était de bon goât d'en faire beaucoup après, afm de bien montrer quel avait été mon motif en m'abstenant d'abord. Je sentais de plus le besoin de ti^moigncr à mes électeurs ma reconnaissance; ils m'ont nonlré dans les circonstances dernières une bienveillance et un dévoûment qui m'ont profondément louché : ce sont jusqu'à présent les seules émotions douces et vraiment agréables de la politique. Ces momrnts-là sont comme ces petits champs ombragés et frais qu'on rencontre de loin en loin au milieu des sables brûlants et arides de l'Afrique : on en jouit beaucoup, mais on ne peut s'y arrêter, et il faut bientôt s'aventurer de nouveau dans la poussière et le soleil. J'avais de plus un but d'utilité en faisant toutes ces visites et en faisant personnellement connaissance, avec ces braves gens. Dans ce temps d'incertitude, de tiédeur, d'indifférence et de versatilité jolitique où nous vivons, il n'y a que les rapports personnels avec les électeurs qui puissent donner sur eux une véritable prise. Quelle que soil la conduite politique, on n'est sûr de rien quand on n'a pas établi une liaison directe avec ceux qui vous élisent; on n'a presque rien à craindre, quelle que soit la con-

A M. STOFFKLS. 201

cliiile politique, quand celte liaison esl une fois établie. Comme je veux être de plus en plus libre à la Chambre de mes paroles et de mes actes,, j'ai besoin de m'établir de plus en plus solidement.

Je le remercie bien d'avoir pensé à moi pour la députation de la Moselle. J'aurais été cependant désespéré que (u eusses fait la tenialive dont lu parles; lu y aurais mis tout ton avenir enjeu sans nécessité; car mon élection ici n'a jamais été douieuse, bien que nous ayons eu quelques inquiétudes. J'ai, de plus, failli ôlre nommé à Rennes, où j'ai eu quUre-vinf^^ls voix, et où je l'aurais emporté sans un incident imprévu qu'il serait trop long de te racontiT.

Un grand inconvénient d'élrc nommé à Melz, c'eût été d'ailleurs la nature du corps électoral que j'aurais eu à représi»nter. Il faut, autant que possible, être la représentation vraie de ses électeurs, ou, du moins, que votre figure |)olitique apparaisse bien clairement à ceux qui votent pour vous, bien que vous ne pensiez pas comme eux. C'est œ (|ui m'arrive ici : j'ai sans doute reçu les vctes des légitimistes et des hommes d'une opposition très-avancée; mais ceux-là même, en votant pour moi, savaient bien que j'appartenais à l'opposition la plus modérée, et il n'y avait rien de laissé dans l'ombre entre nous.

père, ont cessé depuis. Je voyais avec chagrin que vous fussiez ainsi poursuivi par ces petites affaires jusque dans le repos que vous venez de vous faire. Je suis, du reste, je vous l'avoue, de plus on plus d'avis que vous avez bien fait de quitter la scène de nos débats journaliers. Nous sommes malheureusement et nous devenons tous les jours si différents de vous, que votre place, au milieu de cette assemblée, était de plus en plus difficile à remplir. Vous représentez, monsieur, un autre temps que le nôtre, des senliments plus hauts, des idées, une société plus grandes. Vos paroles n'eussent plus été bien comprises; et la prolonj^ation indéfinie du silence avait des inconvénienls graves à mes yeux. Il ne m'appartenait pas, assurément, de vous donner un conseil ; mais la chose étant faite, vous me permettrez de m'en réjouir. Réjouir n'est pas b mot, puisque votre résolution diminue les occasions que j'avais de vous voir. Le mot dont il faudrait se servir est celui qui peindrait cette sorte de salisfaction grave qui accompagne un acte pénible, mais utile et honorable. Je sais qu'il y a de vos amis qui craignaient pour vous l'ennui et Tespcce de vide qu'éprouvent ceux qui quittent la .vie active. Quant à moi, je n'ai jamais C'jnçu ces int]uiétudes; j'ai eu plus de confiance dans la force si entière de votre esprit. El, d'ailleurs, je vous l'ai entendu dire à vous-même, depuis longtemps vols \iviez déjà h part, vous étiez plus spectateur qu'acteur. A mon avis, votre carriènî active a fini en 1830. A partir de cette époque, vous avez eu de grands jours; mais l'action continue a cessé. C'est par l'époque de la Res-

M. ROYER-COLLARD A A. DE TOCQUEVILLE. 205 tauratîon qiie vous marquerez dans notre histoire. L'idée simple (et les idées qui denieurent dans l'esprit des peuples sont toujours simples) qui restera de vous est celle de riiomme qui a le plus sincèrement et le plus énergiqueincnt voulu rapprocher l'un de l'autre et retenir ensemble le principe de la liberté moderne et celui de Thé-" r-édité antique. La Restauration n'est autre chose que \ ''histoire de cetle entreprise. Quand toutes les idées sccrondaîres auront disparu, celle-là seule restera, et vous en serez leroprésenlnnt.

Vous êtes bien heureux d'avoir vécu dans un temps où il fût possible de se propcser un but et surtout un buf haut placé. Rien de puril ne saurait se présenter de noire tem])s : la vie publique manque d'objet. Quand en reproche, avec raison, à nos conlemporains de ne songer qu'à leurs pelils inléiêls particuliers, ils seraieni jusqu'à ^n ceriain point excusables de répondre que s'ils se renferment ainsi en eux-mêmes et semblent s'y murer, c'e^l qii^ils n'aperçoivent rien au dehors qui les attire et qui les fixe.

% ROYEB^tnLLAKD A S. hl TOCtJCEVILLE

'.(lArruu^i* M*., Il Dc'obre 1^2.

dr iru>i, monsieur, et vous

Alvp voire il lire que j'avais

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