‹ Œuvres complètes d'Alexis de TocquevilleChapitre 29 sur 72 · Prononcp U h Chambre dos d(*piil<^s le 18 jrïnvier · texte numérisé non relu

Prononcp U h Chambre dos d(*piil<^s le 18 jrïnvier

A W. BOUCIIITTÉ. 219

Je liens pour conslprit que Téducalion laïque est la garantie de la liberté même de penser. Je crois fermement que J'Universilé doit rester le foyer principal des études, et que TÉtat doit conserver des droits de surveillance très-étendus sur les écoles mêmes qu'il ne dirige pas. Quand j'ai reproché au gouvernement de n'avoir pas introduit par avance dans l'éducation les perfectionnements qui pouvaient désarmer la critique, je n'ai fait qu'entrer dans une voie qu'avait ouverte Dubois lui-même dans son célèbre rapport du budget en 1857 ; mais je ne suis assurément pas un ennemi de l'établissement universitaire ; je le prouverai quand il s'agira de le fortifier en créant de nouveaux collèges et en augmentant les ressources de son budget. Je ne veux qu'une chose; je ne m'en suis jamais caché : je veux qu'il puisse s'organiser à côté de l'Université une concurrence sérieuse. Je le veux, parce que tel est l'esprit général de toutes nos institutions ; je le veux encore, parce que je suis convaincu que l'instruction, comme toutes choses, a besoin pour se perfectionner, se vivifier, se régénérer au besoin, de l'aiguillon de la concurrence. Voilà ce que je veux, ni plus ni moins.

Vous avez donc eu raison, mon cher ami, de penser et vous avez raison de dire que le sens de mon discours n'était point anti-univci^ilaire; qu'il était encore moins clérical, car il m'a brouillé avec une partie des hommes religieux ; et qu'il indique l'état d'esprit d'un homme qui vout réglementer et limiter la liberté, non la détruire.

A M. HENRY REEYE, ESQ. !

Paris, lOjuillotiSM.

Vous m'annoncez, mon cher ami, une excellente nouvelle en me faisant connaître que vous viendrez à Tocqueville vers la fin d'août. J'y serai à celle époque, et ce sera avec un extrême plaisir que je vous recevrai chez moi. Ayez seulement le soin de m'écrire quelques jours à l'avance, pour que je sois sûr de Tépoque exacte de votre arrivée ; sans cela, je pourrais être absent pour quelques jours. J'atlache un grand prix a ce que nous puissions passer un temps assez long à la campagne. Il n'y a que de longues causeries non interrompues qui meltenl réellement deux esprits en contact et leur permellent de se toucher sur lous les points.

Je ne sais si madame Auslin vous a dit l'intérêt que je porte à l'un des grands journaux politiques de Paris, le Commerce. Les propriélaires de ce journal m'ont propose, non de le diriger, mais d'exercer une sorle d'influence habituelle et de patronage sur l'esprit de sa rédaction. J'y ai consenti, parce que j'y ai vu une occasion de reprosenler dans la presse les idées particulières que j'apporte dans l'opposition. Nfaintenanl, il s'agit de donner au Commerce des mérites qu'il n'a pas encore eus. En pi^emière ligne se trouverait une bonne et solide correspondance d'Angleterre, surtout polilique, mais aussi, s'il était possible, d'une autre nature. En fail, toutce qui se passe de considérable dans un genre quelconque chez vous

A M. iiE:sr;Y reeve, esq w|

nous ioléressc au plus haut poinl; el ccpcndaul nous en sommes fort mal insiruîls. Connaissez-vous quelqu'un qui pûl ou Toulût faire quelque chose de remarquable dans ce genre? Vous nous rendriez un immense service de me rindiquer. Songez à cela : Il s'agit non-seulement de moi, mais d'intérêts et d'idées qui ont plus de valeur que moi.

Je unis par où j'aurais dû commencer, qui est de vous i-emercier de votre article*. Il m'a vivement intéresse. Je crois, comme vous, qu'il y a de Texagération dans la brochure que vous réfutez *. i^e fond pourtant est vrai : la marine à vapeur peut produire son efTet à l'aide de beaucoup moins de marins (vrais gens de mer) que la marine a voiles ; cela est incontestable. Ses développements doivent donc finir par être particul'èrement avantageux a la nation qui manque beaucoup plus de matelots que d'argent. C'est ainsi qu'on peut dire avec vérité que l'applica(ion générale de la va])eur à la guerre maritime nous sera plus utile comparativement qu'à vous, et rendra la dispro|iortion des forces beaucoup moins grande dans l'avenir qu'elle ne Test dans le présent. De ceci je suis convaincu, et je crois que le premier homme de génie qui gouvernera la France pendant une guerre maritime avec vous, démontrera bien mieux cela par des faits que je ne puis le faire par des niisonnements.

Mais j'espère que cette expérience ne se fera pas de si tôt. Adieu, mon cher ami; croyez a ma sincère amitié.

J . Article sur le mérite coiriparalif de la marine a Tai^ur el de la n;arine à voiles, publié dans la Revue d'Edimbourg. 3. Drocliure aUribiiéc à 11. le prince de Joinville.

222 CORKKSPONDA.NCE.

A M. Lt; BARON E. DE TOCQUEVILLE

Tocqucvillc, 51 décembre 1844.

Quoique je sois terriblement pressé, mes chers amis, je ne veux pas cependant laisser partir la letlre de Marie, ce dernier jour de Tannée, sans vous envoyer un mot de tendresse. Je ne viens pas vous dire que je vous souhaite tous les biens du monde ; car, en vérilé, je n'ai pas besoin de consulter l'almanach pour faire des vœux de cette espèce en songeant à vous. Mais je veux vous dire de nouveau aujourd'hui, puisque l'occasion s'en présente, que je vous considère comme les amis les plus tendres, les plus dévoués et les pins sûrs que j'aie dans ce monde; que je crois cela plus que jamais; que je le croirai toujours; et que vos enfants trouveront toujours en moi la vive tendresse que je vous porte à vous-même. Ceci dit du fond du cœur, je vous embrasse à deux bras et je vous quitte pour m'aller replonger dans la fournaise aixlcnle de la politique, ardente par toutes les mauvaises passions (ju'on y rencontre, mais bien froide pour toules les boniios et salutaires émolions du cœur.

A M. EUGENE STOFFELS

Tocqueville, 23 octobre 1845.

Je savais, mon boivami, que lu avais été aux eaux cet été; mais j'espérais que ce voyage t'avait remis. Ce que lu me mandes m'afflige profondément en me montrant mon erreur

Je jouis ici du repos que la. Uirbulentc et triste vie que je mène peut me laisser chaque année.

Nous avons eu trop de visites celte année : j'entends de ces visites d'indifférents qui troublent la solitude sans compensation; car pour les vrais amis c'est pour les recevoir que la campagne est faite. Nous nous rappelons toujours surtout avec un bien vif plaisir votre séjour ici * nous n'y avons pas nous-mêmes passé de meilleur lemps; Je pensais à toi hier en voyant la porte de mon avenue,

tt'l't COnnKSPO.NDA>CK.

dont Ui us aide à fixer la place cl dont lu as tu poser la première pierre : elle est déjà toute couverte de lierre. Il me semble cependant que ces petits cvénemenls sont arrivés d'hier. Avec quelle impétuosité la vie commence à s'écouler à nos âges ! J'avais entendu dire jadis qu'il en était ainsi : je ne pouvais le croire. Cela montre bien que les choses de ce monde ne sont que ce que nos sensations les font; car enOn les heures, dans ma jeunesse, n'avaient pas plus de soixante minutes comme à présent. D'où vient donc que le temps me paraissait avoir passé moins vite qu'aujourd'hui ? C'est que mes impressions étaient alors plus nombreuses, plus variées, plus vives, et laissaient dans la mémoire mille traces qui marquaient le passage du temps...

A M. lilFAURE

Alger, 6 noTcmbrc IJ14^.

J*aurais voulu vous écrire plus lot, mon cher collègue; mais mon voya^^e, pour arriver ici, a été l)eaucoup plus long que je ne pensais, une indisposition de madame de Tocqueville m'ayant force de rester quinze jours à Ton* Ion. Je ne suis en Afrique que depuis moins d'une seniaine. Je n'ai donc fait encore, comme tous pouvez croire, qu'entrevoir les objets; et mes impressions sont trop confuses pour que je sentisse le besoin de les faire connaître, si ce n'était le désFr de vous consulter sur un oa deux points. Pour pouvoir le faire utilement dé manière à avoir la rqionse, il faut se bâter.

Je ne suis pas encore sorti d'Alger; mais dans Alger, j'ai déjà vu une multitude de personnes de toutes sortes, fonctionnaires et administres. Voici ce qui résulte «ivec clarté de toutes ces conversations.

220 CORRKSrONDANCK.

J'ai trouvé partout sans exception^ cette idée que le maréchal ' est hostile à tous les développements de la société civile, qu'il ne la comprend pas, qu'il ne la veut pas, que le plus qu'on pût attendre de lui serait qu'il ne s'en mêlât pas du tout et abandonnât entièrement à d'autres cette immense partie de sa tâche. Les fonctionnaires qui lui sont le plus dévoués me paraissent aussi pénétrés de cette opinion que tous les autres. D'une autre part, il est certain que ses grandes qualités militaires et ses défauts même lui donnent une irrésistible puissance sur l'armée. Il reflète toutes ses passions et tous ses intérêts, et possède en retour au plus haut point sa coniiance et ses sympathies.

Quant à l'administration civile, l'opinion générale me paraît être, et mes observations sont parfaitement d'.iccord avec elle, qu'elle fonctionne très-mal ou plutôt ne fonctionne pas du tout. Il faudrait une longue lettre pour expliquer seulement les raisons de ce fait. Je les garde pour les conversations que nous aurons sur ce sujet à mon retour. Je me bornerai à vous dire ceci : les rouages sont si nombreux et si compliqués que, me faisant rendre compte du chemin que faisait une dépêche pour arriver de Paris à l'administration supérieure d'Alger, et de celle-ci dans les mains du fonctionnaire chargé d'agir, j'ai trouvé que la première était beaucoup moins longue que la seconde. La lettre du ministre qui contient un ordre relatif aux travaux publics, par exemple,

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