G. DE BEAUMONT
Paris, 18 février 1852.
Mon cher ami, je vois que vous transportez dans la solitude les mêmes agitations d'esprit que je rencontre au milieu du monde. II ne saurait en être autrement. Où ne trouve-t-on pas aujourd'hui en France des objets qui réveillent de tristes pensées? Et fût-on hors de France, on ne serait point encore à l'abri : car la maladie est en nous aussi bien que hors de nous. Lanjuinais, qui est en Italie, mande que le souvenir de la France lui gâte la vue des chefs-d'œuvi^ et du soleil.
Il faut bien cependant prendre son parti de ce qui se passe et ne pas se dissimuler que ceci aura une assez longue durée. Quant à moi, je ne retrouve le calme qui me permet de m'occuper de mes éludes qu'en me démontrant à moi-même que je suis hors dos affaires pour
longtemps, et qu'il s'agit de prendre de nouvelles habitudes et de se créer en conséquence de nouveaux intérêts. Ce n'est pas la méthode de tout le monde. Je rencontre au contraire sans cesse des gens qui se font les illusions les plus ridicules, de vraies illusions d'émigrés, et qui supputent gravement le nombre de mois qui restent au gouvernement à vivre. Quant à moi, j'en reste à ma formule des premiers jours. Il ne fondera rien ; mais il durera. Avec beaucoup plus de forces que le gouvernement républicain, il jouit comme lui de l'avantage d'être un terrain neutre où les deux partis monarchiques viennent chercher asile en attendant, et qu'ils préfèrent au camp de leurs anciens ennemis. Cela est vrai, surtout des légitimistes que non-seulement on laisse venir, mais qu'on attire par toutes sortes de petits stratagèmes dont le succès est rendu facile par l'envie qu'ont quelques-uns d'entre eux d'être pris pour dupes. C'est ainsi qu'on va leur disant à l'oreille que sur le fameux billet que doit laisser le président se trouve le comte de Chambord. C'est le cas de dire : « Le bon billet qu'a La Châtre ! » Dernièrement, lady Douglas disait à quelqu'un que le président détestait le mariage; qu'il n'aimait pas sa famille, et que sans doute, si on ne l'irritait pas, il laisserait le pouvoir à la légitimité. Toutes ces billevesées, la lassitude, la peur, l'ambition, la haine des d'Orléans aidant, font leur chemin. Ajoutez à tout cela les ambitions secondaires du parti, tous ceux qui ont souffert soit de ne pas être dans les assemblées, soit d'y être sans talent de parole et qui clabaudent maintenant contre ce qu'ils appelent le règne
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des avocats, et vous aurez une idée de la débandade
Le Journal des faits a reproduit la lettre où vous refusez toute candidature. Je n'ai pas Tombre d'un doute que nous faisons bien de nous tenir à l'écart. Il n'y a rien à faire pour nous jusqu'à ce que l'esprit libéral renaisse en France. Jamais je n'ai eu de conviction plus ferme et plus tranquille que celle-là. Mon seul trouble vient de la crainte de ne pas trouver à bien occuper les loisirs forcés et probablement très^longs que cet avenir me laisse. Je ne puis saisir encore fortement ni même apercevoir très-nettement le sujet que j'ai choisi : cela me donne souvent des jours de grand abattement.
Les élections approchent sans que la vie électorale ^e montre nulle part. Le sentiment de l'insignifiance de la chose me paraît général. Je crois que l'administration fera passer presque partout ses candidats; cependant pour peu qu'on s'entendit à Paris, je suis convaincu qu'on y battrait le gouvernement. Je viens de lire dans le itfont* leur la loi sur la presse ou plutôt contre la presse. Tout ce qu'on peut imaginer en dehors de la censure est accumulé dans ce décret pour rendre toute discussion illusoire et même tout mouvement de la pensée impossible. Je vous recommande surtout l'article sur les fausses nouvelles où le fait seul est puni, à part de l'intention de mal faire. Eh bien! malgré tout cela, le jour où l'opinion publique commencera à se réveiller, on sera obligé d'avoir recours à la censure, pratiquée ouvertement ou en secret. La censure est le seul spécifique connu contre la liberté de la presse.