I. Depns h comtesse llqipolylc de TocqneTille
cesse vient nous troubler, nous serions ici fort heureux <lu travail d'esprit qui nous occupe assez pour intéresser, trop peu pour fatiguer, du mouvement matériel qui s'y mêle, de la société dont on prend ce qu'on veut et à laquelle on échappe quand on en a assez : des affaires, des plaisirs, de la variété surtout; un monde nouveau qui semble passer devant nous comme une lanterne magique : voilà notre vie. Vous connaissez assez celui qui a Tavanlage de vous écrire en ce moment pour savoir qu'elle convient à son caractère; ajoutez à cela un temps magnifique (un peu chaud pourtant) et un pays admirable ; à propos de pays, je ne sais si on vous a dit que les maisons de campagne des environs de New-York m'ont fait penser à votre baronie de Nacqueville. 11 n'y a pas de châteaux dansce pays-ci ; les fortunes sont trop bornées ; la division qui s'en fait à la mort du père est trop grande pour qu'on songe à rien constituer de très-vaste ni de très-durable. Au lieu de cela, les Américains établissent à peu de fi ais des maisons dont la forme et la disposition est extrêmement pittoresque et élégante. Ils les placent dans l'endroit le plus favorable de leurs terres, en vue de la mer, lorsque la chose est possible. Rien n'est plus gracieux ni plus frais que ces habitations; et dans mon goût, une maison de cette espèce, éLiblie à NacquQville, rendrait pour vous ce lieu charmant à habiter. Le difficile est de vous faire connaître exaclement.ce dont je veux parler. Beaumont nedessinepas mal, et je tâcherai de lui faire croqmr les plus jolies maisons de campagne des environs de New-York. Toutes les familles riches de
A MADAME LA VICOMTESSE DE TOCQUEVILLE. 27 ce pays en ont une, où elles passent I été. Comme nous sommes déjà invftés chez plusieurs personnes, la chose lie nous sera pas très-difficile.
Nous vivons, chère sœur, dans le plus singulier pays flu monde. Vous avez bien entendu dire qu'en Anglelerre les femmes menaient une vie sédentaire, et que les jeunes personnes, avaient, au contraire, une grande liberté : eh bien, imaginez-vous, qu'ici, on est sur ce point aussi en avant de l'Angleterre que l' Anglelerre l'est de nous. Quand une femme se marie, c'est comme si elle entrait au couvent, excepté, cependant, qu'on ne trouve pas mauvais qu'elle ait des enfants, et même beaucoup. Du reste, c'est une vie de nonne ; plus de bals, presque plus de société ; un mari à la vérité très-estimable pour toute compagnie, et cela jusqu'à la vie éternelle. Je me suis hasardé a demander, l'autre jour, à Tune de ces charmantes recluses, à quoi, en déflnilive, une femme pouvait passer son temps en Amérique : elle m'a répondu avec un grand sang-froid : à admirer son mari. Je suis bien fâché, mais c'est la traduction littérale de l'anglais : to admire. Je vous dis ceci pour que, s'il arrivait jamais à quelqu'une de vos amies Je s'ennuyer à la maison, elle sache ce qu'elle aurait à faire.
Voilà pour les femmes mariées : vous concevrez encore moins les jeunes personnes. Figurez- vous les filles des premières familles, lestes et élégantes, dès une heure après midi, trottant menu dans toutes les rues de New- York, parcourant les boutiques, montant à cheval, sans père ni mère, oncle ni tante, pas même un domestique.
Tous n^éies pas au bout ; un jeune homme, et ceci nou> est déjà arriiré plusieurs fois, rencontre sur son chemin une de ces Topgeuses. Si on se connaît déjà, on s'arrête, on cause tout amicalement pendant un quart d'heure, au coin d^one borne, et à la fin de la conversation la jeiuit^ personne tous invite à venir la voir et vous indicjue rheure à laquelle on la trouvera chez elle ; h l'heure ditt\ en eflet, on va demander mademaiselle une telle, et on la trouve souvent seule dans le salon de son père, dont elle vous fait les honneurs. Tout le monde nous dit que cet ordre de choses n'a aucun des inconvénients qu'on pourrait prévoir. Nous voyons souvent dans le monde de ce qu'on appelle des accordés. C'est un jeune homme et une jeune personne qui doivent se marier dans quelques mois et qui sont sans cesse ensemble en attendant, se faisant la cour le plus respectueusement du monde. Le fait est, qu'il ne s'agit point ici de papillonner ; peste ! on se brûlerait bien vile à la chandelle. Ijes Américains ont le sens très-droit ; ils prennent les mots dans leur signification la plus littérale : et si Ton ne retournait pas sa langue sept fois avant de parler, comme le conseille le sage, on pourrait se trouver fort embarrassé.
Vous voyez que je me laisse aller a bavarder ; le fait est que j'en dirais bien plus encore, si la poste ne me pressait pas tant ; mais ce sera pour un autre courrier. Adieu donc pour cette fois ; je vous embrasse du meilleur de mon cœur et vous prie de ne pas m'oublier (out ' à fait, et de me le prouver quelquefois.
1 HAbAllE LA BARO^E DE TOCQIEVILLE. 29
A XADAME LA BARONNE DE TOCQIEVILLE >
New- York, 20 juin 185! .
Je ne comptais pas, chère soeur, vous écrire aujourd'hui, ou plutôt je ne croyais pas le pouvoir, car la volonté y est toujours; mais il me reste une demi-heure après la lettre écrite à ma mère, et jVn profite pour causer avec vous. Vous m'occupez sans cesse, ma bonne sœur; ceci n^est point une façon de parler. Je suis sûr qu'il ne s*écoule pas un jour sans que Edouard, vous ou votre p^ite-fiUe, vienne se présenter à mon esprit; le premier qui parait appelle les autres. Je me demande comment vous allez tous les trois, où vous êtes, ce que TOUS faites? J*aime à espérer que le soleil d'Amérique luille aussi un peu sur vous; qu'il chasse 1 irritation que le fn»d avait causée. Je vous vois sous les heaux ombrages de Vaumorin ; j'aperçois d'ici votre établissement : la petite est tranquillement dans son berceau près de vous; vous lisez; Edouard dessine. Mais tout cela n'existe peut-être que dans mon imagination, et cette idée me serre le cosur. Je crois (pour philosopher un moment), chcïe sœur, qu'il se mêle dans Tamitié fraternelle quelque diose d'^oîste, et qu'on finit par confondre si bien son propre intérêt et celui de ses frères, qu'on a ensuite toutes les peines du monde à s'y reconnaître. Je vous assure que je sens souvent cet embarras-là, quand je
t. Dqmis la Tioomtesse Edouard de Tocqaerîlle.
songe à Edouard et à vous. J'ai des amis fort intimes; te qui leur arrive d'heureux me fait assurément grand plaisir; mais je me surprends désirant ce qui peut vous être ulile et agréable, absolument comme s'il s'agissait de moi-même. Effet singulier, que nous autres philosophes n'expliquons que de la manière savanlc que j*ai indiquée plus haut...
Nous menons toujours la môme vie : l'élude et la société. Nous avons des journées remplies et de longues nuits. Vous voyez qu'il ne faut pas s'inquiéter sur nous. L'autre jour, nous avons clé pour la première fois à quelque chose qui ressemblait à un bal. On a ici une bonne habitude : quelques jours après qu'une jeune personne est mariée, elle fait dire qu'elle veut voir toutes ses connaissances et qu'elle sera chez elle ou chez ses parents tel jour. Cela étant connu, tout ce quia quelque rapport avec la famille accourt, et loules les visites de noces se trouvent faites d'un seul coup. C'est à une assemblée de celte sorte que nous avons élé. Le lieu de la réunion est a deux lieues de New-York, dans une charmante maison de campagne, située sur les bords dé la mer. La soiré(^ était magnifique, la brise de mer rafraîchissait l'air; la pelouse sur laquelle la maison était placée descendait jusqu'au rivage; de grands arbres l'environnaient de tous cotés. On a dans ce pays-ci des mouches qui rendent autant de lumière que les vers luisants (fire-flies); les bois étaient remplis de ces petits insectes; on eût dit un million d'étincelles qui voltigeaient dans l'air. C'élail, en vérité, une scène très-extraordinaire. Il n'y avait de trop
que la musique : ne me prenez pas pour un barbare. Les Américains, si bien doues d'ailleurs, sont, pour ce qui touche à l'harmonie, le peuple le plus malheureusemenl organisé qu'on puisse imaginer. Nous passons notre vie à entendre des accords dont on n'a pas l'idée dans l'ancien monde, si ce n'est peut-être en Angleterre chez les aïeux des Américains. Ce qu'affectionnent le plus les demoiselles qui tirent de leur gosier celte singulière mélodie (au demeurant, de ravissantes jeunes filles, presque toutes d'une beauté remarquable), ce sont les passages difficiles ; et je vous réponds que si leur but est de produire des sons heurlés, on ne saurait mieux réussir. Notez qu'on n'est jamais sûr que l'air soit fini; il se termine toujours comme un livre dont on a arraché la dernière page. Dans le premier moment, je croyais que la chanteuse restait court, et j'écoutais toujours au lieu d'applaudir. Vous devez trouver que je parle de ce sujet avec une sorte d'indignation; c'est qu'il m'est arrivé l'autre jour une aventure qui, en me mettant en apparence dans mon tort, m'autorise un peu, je pense, à récriminer. Nous étions chez une très-jolie femme qui se mit à chanter un air national dont la musique et les paroles sont Irès-drôles. Après le premier couplet, on rit, et moi avec tout lemonde ': c'était une manière d'applaudir. Le second couplet commence ; et je me mets à penser à autre chose, mais si profondément que bientôt je deviens absolument étrangère ce qui m'entoure. Au milieu de mon voyage aérien j'entends l'air qui finit; je me rappelle qu'il faut rire et je ris, assez haut même. A cette explo-
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A MADAME LA COMTESSE DE TOCQUEVILLE. 53 baleau à vapeur qui. devait nous conduire à WestPoiiit sur la rivière du Nord. West-Point est un lieu très-célèbre dans la guerre d'Amérique : c'est; de plus, un des sites les plus pittoresques du pays. Nous comptions y arriver la nuit et y passer un jour; mais au milieu du chemin nous apprenons que notre bateau ne s'arrétoTa pas à West-Point et ira d'une traite à Âlbany. Nous étions dans la position d'un homme qui, s'étant trompé de diligence, irait à Rouen au lieu de Compiègne :,avec cetle différence qu'on peut descendre d'une diligence, mais non d'un bateau à vapeur. II a donc fallu nous résigner à notre sort ; non-seulement nous n'avons pas été à West-Point ; mais nous avons remonté toute la rivière du Nord, le lieu le plus pittoresque du monde, en pleine nuit, et nous sommes arrivés fraîchement à cinq heures du matin, dans la cité d' Albany.
Là, nos infortunes ont pris fin, et nous avons comr ihencé à faire un voyage très-agréable. Nous sommes restés trois ou quatre jours à Albany, particulièrement pour recueillir, auprès du gouvernement central de l'État de Nevr-York, les documents statistiques dont nous avions besoin. Je crois qu'il nous faudra toute une caisse pour rapporter en France les notes, livres, et brochures qui nous arrivent en foule. Nous avons assisté, à Albany, à la cérémonie du 4 juillet. Le 4 juillet est l'anniversaire de la déclaration d'indépendance ; et les Américains font, ce jour-là, une procession et une cérémonie religieuse, en souvenir de l'événement. Vous ferai-je le* récit de cette procession, que nous avons suivie, exposés pen-
dant daix heures au plus beau soleil du monde? Je trouve plus piquant de vous raconter la visite que nous avons faite aux Quakeri-Shakers. '
Les Shakers forment une espèce de communauté religieuse d'hommes et de femmes qui cultivent, en commun, une certaine étendue de terre, font vœu de virginité et n'ont de propriété que ce qui appartient à la masse. Un de leurs établissements se trouve au milieu des bois à trois lieues d'Âlbany. Nous sommes allés là le dimanche vers dix heures , et nous nous somihes immédiatement rendus au temple, qui n'est autre qu'une grande salle, très-propre, sans autel ni rien qui rappelle l'idée d'un culte. Au bout d'une demi-heure, deux bandes de ShakerSy mâles et femelles, sont entrées dans la salle par des portes difTérentes. Les hommes se sont rangés à un bout; les femmes à un autre. Les hommes étaient habillés à peu près comme 4e sont nos paysans sur le théâtre : chemise blanche à gratides n\anches, feutre gris à larges bords, grands gilets à poches; excepté la chemise, tout ''était violet et presque neuf. Les femmes étaient toutes en blanc. Il y en avait, parmi elles, de très-vieilles et de très-jeunes, de fort laides et de jolies ; mais les vieilles étaient en avant et les jeunes en serrefile. Le même ordre était observé pour les hommes. Les deux troupes restèrent environ cinq minutes en présence dans le plus profond silence pour attendre l'inspiration; l'un des hommes, la sentant venir, se leva, et fit un long discours décousu sur les obligations reli-* {pieuses et morales des Shakers. Après quoi, les deux
A MADANE LA COMTESSE DE TOGQUEVILLE. 55 troupes se mirent à entonner de la voix la plus haute le chant le plus criard que j'aie jamais entendu de ma vie. Les plus fervents marquaient la mesure avec la tête, ce qui leur donnait un peu Tair des Chinois de porcelaine dont nos grand'mères ornaient leurs cheminées. Jusquelà, cependant, la cérémonie n'avait rien de plus cxtra- CHrdinaire que le sabbat des juifs. Mais le chant étant fini, les deux troupes se rangèrent sur la même ligne ; cinq hommes, et autant de femmes, s'adossèrent au mur de la salle et commencèrent un chant dont la mesure était viver et pressée; à ce signal, hommes et femmes, jeunes et vieux, se mettent à cabrioler à perdre haleine. C'était une chose non pas drôle, mais pitoyable à voir, que des vieillards à cheveux blancs, exténués de chaleur et de fatigue, et n'en sautant pas moins à cœur joie. De temps en temps, les danseurs et les danseuses frappaient dans leurs mains. Rien ne peut mieux donntu* l'idée d'une pareille danse que le carillon de Dunkerque. Ix)rsque la danse s'interrompait, un membre de la congrégation prenait la parole, et improvisait tant bien que mal un petit discours religieux ; puis on se remettait en mouvement pour reprècher encore. Comme chez les autres quakers, il n'y a pas de sacerdoce. Chacun peut dire ce qui lui semble convenable. Au bout de près de deux heures, passées dans ce terrible exercice, ils se sont placés deux à deux et en rond, de nianière que les hommes et les femmes ne fissent plus qu'un même cercle. Ils rapprochèrent ensuite les coudes du corps, allongèrent les avant-bras et laissèrent pendre
les mains; ce qui leur donnait Tair de ces chiens savants qu'on force de marcher sur leurs pattes de derrière. Élant ainsi |3réparés, ils entonnèrent un air plus lamentable que tous les autres et commencèrent à tourner autour de la chambre, exercice qu'ils continuèrent pendant un bon quart d'heure. Après quoi, l'un d'eux nous fit un petit discours pour nous assurer que la secte des Shakers était la seule voie ouverte au salut, et nous engager à nous convertir; puis la communauté se^etira dans le plus grand ordre et en silence. J'imagine que les pauvres diables avaient besoin de repos. Mais, concevez-vous, ma chère maman, dans quelles aberrations l'esprit humain peut tomber, quand il est abandonné à lui-même? Nous avions avec nous un jeune Américain protestant qui nous dit en sortant : « Encore deux spectacles comme celuilà, et je me fais catholique. »
Nous sommes partis d'Alb^ny dans les diligences de ce pays-ci, qu'on nomme stages. Ce sont des voitures suspendues seulement sur du cuir, et traînées au grand trot dans des routes aussi détestables que les routes de la Basse-Bretagne. Aussi est-on rompu au bout de quelques milles ; mais nous ne pensions pas à nous plaindre, étant livrés tout entiers à la curiosité du spectacle nouveau qui frappait nos yeux. C'était la première fois que nous nous enfoncions dans les terres ; jusqu'ici nous n'avions vu que les rivages de la mer, ou les bords de l'Hudson. Tout ici était différent. Je crois que dans une de mes lettres, je me suis plaint de ce qu'on jie trouvait prévue plus de bois en Amérique; je dois faire ici
A MADAME LA COMTESSE DE TOGQUEYILLE. 37 amende honorable. Non-seulement on trouve du bois et des bois en Amérique; mais même le pays tout entier n'est encore qu'une vaste forêt, au milieu de laquelle on a pratique des éclaircies. Quand on monte sur un clocher, on n'aperçoit encore à perle de vue que le sommet des arbres que le vent agite comme les flots de la mer; tout atteste un pays nouveau. Ce qu'on appelle d^/rtcAer, dans ce pays-ci, c'est couper un arbre à trois pieds de terre. Celte opération faite, on laboure à côté et l'on sème. Il arrive de là, qu'au milieu des plus belles récolles, on aperçoit par centaines les troncs morls des anciens arbres qui garnissaient le sol. Ce n'est pas tout : vous sentez bien qu'un terrain défriché de cette manière contient encore le germe de mille plantes sauvages ; il en résulte, que dans le même enclos, on voit de jeunes pousses, de longues herbes, des plantes grimpantes, et du blé. Tout cela vient pêle-mêle; c'est une espèce de fouillis où tout végète avec vigueur; une sorte de lutte entre Fhomme et la forêt, dans laquelle le premier ne remporte pas toujours la victoire. Mais si le pays est neuf, on s'aperçoit à chaque pas que c'est un vieux peuple qui est venu l'habiter. Quand, par une route affreuse et à travers une espèce de désert, vous êtes parvenu 5 une habitation, vous êtes étonné de rencontrer une civilisation plus avancée que dans aucun de nos villages. La mise du propriétaire est soignée; son logis est parfaitement propre; ordinairement il a à côté de** lui son journal, et son premier soin est de vous parler politique. Je ne saurais dire dans quel recoin obscur et
inconnu de l'univers on nous a demandé comment nous avions laissé la France; quelle y était la force mutuelle des partis, etc., etc. Que sais-je? mille questions auxquelles j'avais peine à répondre sans rire, quand je pensais à ceux qui nous les faisaient et au lieu où nous les entendions. Tout le terrain que nous venons de parcourir était jadis occupé par la fameuse confédération des Iroquois, qui a fait tant de bruit dans le monde. Nous avons rencontré les derniers d'entre eux sur notre chemin ; ils demandent Taumône et sont aussi inoffensifs que leurs pères étaient redoutables.
Nous sommes ici à Aubum, dans un hôtel magnifique, placé au milieu d'une petite ville de deux mille âmes, dont toutes les maisons ont des boutiques bien fournies. Aubum est aujourd'hui le centre d'un commerce immense; il y a vingt ans on y chassait le chevreuil et les ours tout à son aise. Je commence à m'habituer à cette végétation si rapide de la société ; je me surprends déjà à trouver cela tout simple, et à dire comme les Américains, qu'un établissement est très-ancien quand il compte trente ans d'existence.
Adieu, ma chère maman, je vous embrasse du meilleur et du plus profond de mon cœur. Embrassez de même mon père et notre bon abbé pour moi. Communiquez cette lettre au ménage Edouard, et dites-leur que je leur écrirai bientôt. Donnez de nos nouvelles aux ^Hippolyte. Nous menons ici une vie si agitée, si remplie d'occupations forcées, qu'il est bien difficile d'écrire plus d'une longue lettre à la fois.
A NiDAHE LA BARONNE DE TOCQCEVILLE. 39
Batam, 25jaiJIetl83i.
Je me sens aujourd'hui en humeur si excessivement seotimenlale, chère sœur, que pour un rien je vous en- Terrais une idylle. Rassurez-Yous cependant, je n'en ferai rien; mais je veux, du moins, vous raconter la visite qœ nous avons faite l'autre jour au lac OnéidaV Si vous n'en rêvez pas pendant huit jours, je dis rêver tout éveillée, je ne vous reconnais plus.
Yoos saurez donc (car il faut prendre les choses par leur conunencement) qu'il y a quarante ans environ, un Français dont on n'a pu me dire le nom, mais qui appartenait à une famille noble et riche, aborda en Amérique, après avoir été forcé de qm'tter son pays en révolution. Notre émigré était jeune, bien portant; il ne souSrait jamais de l'estomac (notez ce point-ci); il avait de plus une femme qu'il aimait de tout son cœur. Du reste, il manquait du premier sou pour vivre* Un ami auquel il s'adressa lui oflrit de lui prêter quelque argent, au moyen duquel il pourrait se procurer les choses les plus nécessaires à la vie et s'établir dans quelque coin nù la terre ne serait pas chère. Dans ce temps-là l'ouest
1.QDoi<[iie le récit qneron Ta lire fasse le fond d^uo petit morceau placé «bas le tome V sous le titre de Course au lac Onéida, nous aTons pensé que le lecteur ne Terrait point un douMe emploi dans la publication de celte leltre qui, en reproduisant les mêmes faits, y ajoute les Wtos iropressioDsdu moment etr abandon plein de grâces d^une correspondance intime.
de rÉlat (le Nei/v-York était encore inculte; les bois qui le couvraient n'étaient encore habités que par les tribus indiennes de la confédération des Iroquois. L'émigré pensa qu'il trouverait là son affaire. Il fit part de son projet à sa jeune femme qui eut le courage de vouloir le suivre dans le désert.
Voilà nos jeunes gens partis et cheminant de si bon cœur qu'enfin ils arrivèrent sur les bords du lac Onéida. Pour un peu de poudre et de plomb, ils achetèrent des Indiens Pile qui se trouve au milieu de ses eaux. Jamais Européen ni peut-être humain n'avait imaginé d'en faire sa demeure. Il fallut couper de$ arbres centenaires, défricher à la bêche un terrain embarrassé de ronces et de i^cines, bâtir enfin une cabane et lutter contre tous les besoins de la vie. Les premiers temps furent difficiles à passer, surtout pour des gens habitués, comme le' Français et sa femme, à toutes les recherches des sociétés policées. La seconde année, la tâche leur devint plus facile; peu à peu ils s'habituèrent si parfaitement à leur sort que, s'il en faut croire l'histoire, ils ne s'étaient jamais trouvés plus contents l'un de l'autre, ni plus complètement heui^eux. •
Le livre qui m'a appris ces détails n'en disait pas davantage sur leur sort, et je n'en aurais jamais su plus, sans doute, si notre route ne nous avait pas conduits à quatre pas du lac Onéida. C'était, si je ne me trompe, le 9 juillet. Nous montâmes à cheval pour aller à la recherche de nos Français; nous traversâmes pendant plusieurs heures une de ces profondes forêts de l'Amérique
A MâHAMË la baronne de TOGQUEVILLë. 41
que j'espère vous décrire quelque jour, et nous nous trouvâmes enfin, sans nous en douter, à la porte d'une cabane de pécheur qui est située sur le bord même du lac.
Imaginez- vous une surface de plusieurs lieues d'étendue, une eau transparente et immobile, environnée de toutes parts de bois épais dont elle vient baigner les racines ; pas une voile sur le lac ; pas une maison sur ses rives; point de fumée au-dessus de ces forêts; un calme parfait, une tranquillité aussi complète qu'elle devait Têtre au commencement du monde. Â un mille du bord, nous découvrîmes notre île; elle ne formait qu'un bosquet confus où il était impossible d'apercevoir la moindre trace d'un défrichement. Je commençais à craindre que le voyageur qui nous avait précédés ne se fût aniusé à faire un roman, lorsque nous rencontrâmes la femme du pécheur à la maison duquel nous venions d'arriver. Nous lui demandâmes comment s'appelait l'ile qui était devant nous. Elle nous répondit qu'on la nommait dans les environs l'ile du Français. Nous voulûmes savoir pourquoi, et elle nous raconta qu'il y avait bien des années un Français et sa femme étaient venus s'établir dans cette lie. « Mauvaise spéculation, ajouta-t-elle, car ils se trouvaient alors trop loin d'un marché pour y porter leurs denrées. Quoi qu'il en soit, ils s'y fixèrent, et ils y étaient encore lorsque nous vînmes nous-mêmes, il y a maintenant vingt-deux ans, habiter ce lieu. Cette annéelà la femme du Français vint à mourir. Depuis lors son mari a disparu, et personne ne sait comment il a passé
42 CORRESPOfiïDANGE.
le lac ni où il a élé. Environ dans ce temps, j'eus envie d'aller voir l'île du Français. Je me rappelle encore leur petite cabane; elle élait bâtie à Tune des extrémités de l'île, sous les branches d'un grand pommier. Les Français l'avaient entourée d'un cep de vigne et avaient semé tout autour, je ne sais trop pour quel usage, une multitude de fleurs. C'était une pitié de voir comme les champs étaient déjà en désordre et combien de mauvaises herbes commençaient à y croître. Je n'y suis jamais retournée depuis. »
Vous me croirez facilement, chère sœur, lorsqqe je vous dirai que, malgré le récit de la bonne femme, nous voulûmes aller visiter File; mais il fut plus difGcile de lui faire comprendre que tel était notre désir. Elle ouvrit autant que possible ses petits yeux, et nous assura de nouveau que si nous voulions nous établir dans cette île, nous ferions une mauvaise aflaire, attendu qu'elle était encore très-loin du marché. Lorsqu'elle nous vit décidés, elle nous indiqua cependant la barque de son mari (alors absent), et nous permit de nous en servir. Nous nous mimes donc à ramer comme des diables; et nous ne nous eûmes pas plutôt fait une demi-douzaine d'ampoules à chaque main, que la petite pirogue qui nous portait toucha l'île. Mais y entrer n'était pas chose facile ; car notre Français, pour en gêner l'abord et se cacher plus complètement au monde, avait eu soin de ne rien défricher sur le rivage. Il fallut donc percer une enceinte à travers laquelle un sanglier «e se serait pas fait jour facilement. Cela fait, nous eûmes un curieux, mais
 MADAME LA BARONNE DE TOGQUEVILLE. 45 un triste spectacle : tout le centre de Pile portait évidemment la trace profonde du travail de l'homme. On apercevait au premier abord que les arbres y avaient été arrachés avec soin ; mais b temps avait déjà presque effacé ces vestiges d'une civilisation incomplète. La forêt environnante avait poussé rapidement ses rejetons jusqu'au milieu des champs du Français; des plantes grimpantes et parasites s'étaient déjà emparées du sol et commençaient à lier les uns aux autres les nouveaux arbres qui s'élevaient de toutes parts. C'est au milieu de celte espèce de chaos que nous cherchâmes inutilement pendant deux heures la maison de notre homme; on n'en trouvait pas plus de traces que de ses gazons et de ses fleurs. Nous allions nous en aller, lorsque Beaumont aperçut le pommier dont nous avait parlé notre vieille hôtesse. A côté de lui, un énorme cep de vigne, que nous primes d'abord pour une liane, s'entortillait jusqu'au haut des arbres. Nous reconnûmes alors que nous nous trouvions sur l'emplacement de la maison, e(, ayant écarté les plantes qui couvraient la terre jusqu'à cet endroit, nous en retrouvâmes en effet les vestiges.
Vous autres, chère sœur, vous vous figurez que parce qu'on porte un bonnet carré et qu'on envoie son homme aux galères, on n'est qu'une machine raisonnante, une espèce de syllogisme incarné. Je sdis bien aise de' vous apprendre que vous êtes dans l'erreur, et que quand un magistrat se met à penser à autre chose qu'au droit, on ne sait pas trop jusqu'où cela peut aller. Tant il y a que nous quittâmes l'île du Français le cœur tout serré el
44 CÛRRËSPONDÂNGIi:.
nous attendrissant à qui mieux mieux sur le sort de cel homme que nous n'avions jamais vu et dont nous ignorions le nom. Est-il, en effet, une destinée pareille à celle de ce pauvre diable? Les hommes le chassent do leur société comme un lépreux ; il prend son parti, se fait un monde pour lui tout seul ; Ty voilà tranquille, heureux ; il y reste tout juste assez de temps pour être complètement oublié de ses amis d'Europe; alors sa femme meurt, et le laisse seul au milieu d'un désert, aussi incapable de mener la vie d'un sauvage que celle d'un homme civilisé ; et malgré tout, je vous le dis entre nous et tout bas, afin que les grands parents, gens excessivement raisonnables de leur nature, ne nous traitent pas de fous, n'y a-t-il pas quelque chose qui séduit l'imagination dans la vie cachée et séparée du monde entier que ces deux êtres ont menée pendant tant d'années ? Malheureusement il n'y a pas de médecins au désert, et il faut avoir une santé de rustre ou ne pas se mêler d'y aller. Au sortir du lac Onéida, nous nous sommes rendus dans la prison d'Auburn. Voilà ce que j'appelle une chute; mais les contrastes, dit-on, font le charme du voyage. Après nous être plongés dans le système pénitentiaire, nous sommes allés à Canandagua, dans la maison de campagne d'un membre de la législature, nomme M. S|ïem!er. ie vous iivouc, rhère sœur, que mns avons [ïasstj là la semaine la plus agrèil>li% Carjanihiç^nn l'sl situé sur le bord d'un lac;-^lïllcol^'ua laO^ allez-votts ^lirc; — cahii-l.i ' ' it
A madame: la baronne de TOCQUEVILLE. 4$ ments de la vie civilisée. Notre hôte est un homme plein d'esprit avec lequel nous passions les matinées les plus intéressantes ; et indépendamment d'une très-belle bibliothèque, il avait encore deux charmantes filles avec lesquelles nous cordions très-bien, comme disent en France les gens du peuple. Quoiqu'elles ne sussent pas le plus petiCmotde français, elles avaient, entre autres charmes, quatre yeux bleus (non pas la même, mais deux chacune) , comme je suis bien sûr que vous n'en avez jamais vus de l'autre côté de l'eau. Je vous en ferais la description si je ne craignais de tomber dans la fadeur. Qu'il vous suffise de savoir que nous les Regardions encore plus volontiers que les livres du père. Nous étant fait, Beaumont et moi, part de la découverte, nous résolûmes, avec toute la sagesse qui nous caractérise, de nous remettre en route au plus tôt; résolution que nous exécutâmes le lendemain matin en traversant le lac, non pas à la nage, comme auraient pu le faire Mentor et Télémaque, mais en bateau à vapeur, ce qui est plus sûr et plus commode. Nous voilà aujourd'hui à Batavia, tout chose» de n'être plus à Canandagua , et, en somme, contents d'en être partis.
Vous voyez, chère sœur, que je vous tiens parole. Je vous fais du sentiment depuis la date jusqu'à la signature. Embrassez chacun de nos parents pour moi, et dites-vous bien que malgré les fleuves, les bois, les lacs et même les yeux bleus de miss Spencer, je ne pense qu'au bonheur de me retrouver près Ae vous et que déjà les pieds m'en grillent.