‹ Œuvres complètes d'Alexis de TocquevilleChapitre 5 sur 72 · A M. L'ABBÉ LE SUEUR · texte numérisé non relu

A M. L'ABBÉ LE SUEUR

Détroit (Michigan), 3 août 1851 .

Vous vous étonnerez peut-être, mon bon ami, de recevoir une lettre, datée de Détroit. Plusieurs raisons nous ont déterminés à venir dans cette ville. Nous désirions vivement de voir un pays qui fût une conquête toute récente de l'homme sur le désert. Arrivés à Buffaloe, nous avons appris que le territoire du Michigan pouvait nous présenter ce spectacle. Enfin, nous avons trouvé un bateau à vapeur qui va tous les jours de Buffâloe à Détroit, et fait généralement le trajet en deux jours et une nuit, bien qu'il y ait environ cent lieues de France entre ces deux villes. Nous avons donc pris le parti de voir une fois ce que c'était que la civilisation dans son point le plus extrême, et nous nous sommes embarqués pour Détroit, au lieu d'aller tout de suite à la chute du Niagara, comme c'était notre intention. Nous avons traversé tout le lac Érié, qui ressemble parfaitement à l'Océan, à tel point que j'y ai eu un peu le mal de mer pendant le premier jour. Le lendemain de notre arrivée à Détroit, nous avons loué des chevaux, et nous avons pris le chemin d'un lieu appelé Pontiac, situé à vingt-cinq milles au-dessus de Détroit, dans le nordouest. *

1 . La suite de cette lettre, qui est très-longue, contient les détails du voyage de Tocqueville, de Détroit à Saginaw, dont il a fait le récit dans le

Mon papier qui finit, et que je ne veux point allonger de peur de nous ruiner, me force d'abréger. Nous sommes revenus de Saginaw sans malencontre. Demain nous partons pour BufTaloe, où j'espère enfin recevoir nos lettres. Je meurs du désir de revoir de votre écriture à tous. J'espère avoir le temps de faire la relation de ce petit voyage, et je vous la lirai à mon retour. Il aurait été complètement agréable sans les moustiques. Mais vous ne pouvez vous figurer quels tourments ces maudits animaux font éprouver au fond des bois. C'est au delà de toute description. Adieu-. Il faut Unir, je vous embrasse du meilleur de mon cœur, comme je vous aime.

Sur le lac Huron, 14 août 1851.

Dans la dernière lettre que j'écrivais à la maison, mon cher père, je vous disais que^j'allais partir pour Buffaloe, et de là me diriger vers Boston par le Canada. C'était, en effet, notre intention. Mais il était écrit, à ce qu'il paraît, que nous n'accomplirions pas nos projets. En allant porter nos lettres à la poste, nous avons appris qu'il venait d'arriver un grand vaisseau à vapeur, dont la destination était d'explorer rapidement tous les gmnds lacs,

morceau intitule Quinze jours au désert, voy. tome V. C'est pour cvilor les répétitions que nous supprimons ces détails ; et si nous donnons le commencement et la lin de la lettre, c'est seulement pour que le lecteur ne perde pas le fil des marches du voyageur.

48 CORRESPONDANCE, et de revenir ensuite à Buffaloe : le tout bien commodément et en douze jours. Nous nous laissâmes tenter. Au lieu donc de partir le lendemain matin de Bufîaloe, comme nous le voulions, nous nous sommes embarqués pour le lac Supérieur : c'est-à-dire que nous avons ajouté à peu près quinze cents milles ou cinq cents lieues de France à notre plan originaire

Nous avons remonté rapidement le lac Saint-Clair el la rivière du même nom, et après avoir été arrêtés un jour à l'entrée du lac Huron par les vents contraires et le manque de bois, nous sommes entrés enfin dans cet immense lac, qui ressemble en tout à la mer, sinon que ses eaux sont d'une limpidité merveilleuse et laissent voir les objets à trente pieds de leur surface. Nous marchâmes deux jours et une nuit sur lé lac Huron, faisant nos trois lieues à l'heure et ne pouvant en trouver la fin. Le matin du troisième jour nous découvrîmes pour la première fois un lieu habité par les blancs. C'est le Saut-Sainlc- Marie, situé sur la rivière du même nom, qui joint le lac Supérieur au lac Huron. Là nous jetâmes l'ancre et descendîmes à terre. L'immense étendue de côtes que nous venions de parcourir ne présente pas de. points de vue remarquables. Ce sont des plaines couvertes de forêts. L'ensemble, cqx'iidaat, jn'ocliiiL une impression profoaJt^ et durable. Ce lac sans voilas, celte cale qtii ne porlG encore aucun vestige du passage de Thommej ct-tle éternel h* forêt qui la borde : tout cela, je vous assuré, n'e&l paî^ seulement grand en pnësie. C'est le plus exlrai>r4imirr

spectacle que j'aie vu dans ina vie. Ces lieux, qui ne forment encore qu'un immense désert, deviendront un des pays les plus riches et les plus puissants du monde. On peut l'affirmer sans être prophète. La nature a tout fait ici ; une terre fertile, des débouchés comme il n'y en a pas d'autres dans le monde. Rien ne manque que l'homme civilisé : et il est à la porte.

Je reviens au Saut-Sainte-Marie. En cet endroit, la rivière n'est plus navigable. Notre vaisseau s'arrêta : mais non pas nous. Les Indiens ont appris aux Européens à faire des canots d'écorce, que deux hommes portent sur leurs épaules. Je rapporte un peu de l'écorce avec laquelle, ces embarcations sont faites. Vous * penserez comme moi que celui qui le premier s'est embarqué là dedans était un hardi compère. Les sauvages font un canot de cette espèce en cinq jours de temps. C'est une chose effrayante à voir qu'une pareille coquille de noix lancée au milieu des récifs de la rivière Sainte-Marie et descendant les Rapides avec la vit^se d'une flèche. Le fait est cependant qu'il n'y a aucun danger, et je m'y suis trouvé plus d'une fois déjà avec des dames, sans que personne témoignât la moindre crainte. Dans la circonstance actuelle on mit les canots sur le dos des bateliers, et ayant gagné le dessus des Rapides, nous lançâmes nos embarcations et nous nous couchâmes au fond. Toute la population de Sainte-Marie est française. Ce sont de vieux Français gais et en train comme leurs pères et comme nous ne le sommes plus. Tout en conduisant nos canots, ils nous chantaient de vieux airs qui sont presque oubliés

maintenant chez nous. Nous avons retrouvé ici le Français d'il y a un siècle, conservé comme une momie pour rinstruction de la génération actuelle.

Ayant remonté pendant près de trois lieues la rivière Sainte-Marie, nous nous limes descendre sur un promontoire qu'on nomme le cap aux Chênes. De là nous eûmes enlin le speclacle du lac Supérieur, se développant h perte de vue. II n'existe encore aucim établissement sur ses rives, et les Rapide» empêchent qu'aucun vaisseau ne l'ait encore traversé; ensuite... Mais si je raconte les choses en détail, je n'en finirai jamais; il faudrait vous écrire un volume, et le temps me presser. Après avoir conversé longtemps avec les Indiens qui habitent ce lieu, nous revînmes à notre bateau. De Sainte-Marie nous descendîmes à Michillimachinac, lie située à l'entrée du lacMichigan. De là nous sommes allés à Green-Bay, qui est à soixante lieues plus bas dans le lac Michigan* Après avoir fait quelques excursions dans Fox-River (ou rivière du Renard) et tué quelque gibier, nous nous sonunes remis en route et nous voici. Je ne crois pas qu'il existe en France une seule personne qui ait fait le même voyage. Les Canadiens nous ont assuré n'avoir jamais vu de Français. Si je pouvais jamais faire comprendre ce que j'ai vu et éprouvé dans le cours de cette rapide excursion, ce tableau i)ourrait avoir de l'int^'^êt. J'ai essayé <le le faire et suis découragé. Les implosions se succèdent trop vite. Je n'aimerais à raconter ce que j'ai vu qu'au coin du feu...

A MADAME LA COMTESSE DE TOCQUEVILLE. bi

17 aofôt.

J'arrive à Buffaloe. On m'assure qu'il y a encore des chances pour que ma lettre parte pour New-York et y arrive à temps pour le paquebot. Je me hâte donc de la fermer, mais non sans vous embrasser Men fort.

Nous sommes bien près de votre fête, mon cher père. Soy<^z sûr qu'au moment où on vous la souhaitera, je fierai do cœur avec vous.

21 août 483i, sur le lac Ontario.

J'ai écrit sur le lac Erié une lettre à mon père, ma chère maman, qui a dû vous faire connaître le voyage non prémédité que nous avons entrepris et achevé dans la première quinzaine de ce mois. Nous avons trouvé à Buffaloe vos lettres du 27 mai dernier, qui, malgré leur date bien vieille, nous ont fait un plaisir inexprimable. J'étais privé depuis si longtemps du bonheur de voir de votre écriture à tous ! Je ne puis vous dire combien je suis touché, ma chère maman, de recevoir ainsi chaque courrier une lettre de vous. Je sais qu'écrire vous fatigue, et vos lettres me sont doublement chères quand je pense à ce qu'elles vous ont coûté. Remerciez aussi toute la maison de ma part.^.

Nous ne sommes restés qu'une heure â Buffaloe, et

nom nfm% 5!fonime$ atmiîôl dirigés rets^k^ani. A deux Meaef^, le brait de la ehule ressemblait déjà h an orage. Niagara en indien reai dire Tonnerre de$ eaux. On ne poorait tromer une ex^remoa jJos magnifiqoe ni plus jasle. Les langues indii^nes sont pleines de ces sortes d^hnages^ et l^en aolrcanent poetii|ues ijue les nôtres. Mais pour en revenir au Niagara, nous arandons donc au bruit, ^ns pouvoir concevoir que nous fussions si près de la cbule.

Rien, en effet, ne Tannonce aux yeux. Un grand ikuve (qui n^est autre cho^ f|ue récoulement du lac Érié) coule lentement au milieu d'une plaine. On n'ap* perçoit h Tliorizon ni rocher, ni montagne. H en est ainsi jusc]u'à Tendroit même de la cataracte. 11 taisait nuit doiM^ longue nous y sommf^s arrivés; et nous avons remis au lendemain notre première visite.

\j^ lendemain matin, 18 août, nous nous y sommes rendus par le plus admirable temps du monde...

le ferais nécessairement du palhm^ ma cbère maman, si j^entreprenais la description du spectade que noos eûmes alors sous les yeux. La chute du Niagara est, à mon avis, supérieure k tout ce qu'on en a dit et écrit en Europe, ainsi qu'à toutes les idées que Timagination s'en forme d'avance. Le fleuve se divise en deux lorsqu'il arrive près du gouffre qui est ouvert devant lui et forme deux chutes qui se trouvent séparées par une petite ile. La plus brge forme un fer à cheval qui a un quart de lieue de développement, c'est-à-dire plus de deux fois la largeur de la Seine. I>e fleuve, arrivé là, se précipite d'un seul

A MÂDÂBIE LA COMTESSE DE TOCQUEVILLE. 53 jet à 149 pieds de profondeur. La vapeur qui s'en élève ressemble à un nuage, sur lequel repse un immense arc-en-ciel. On parvient très-facilement jusqu'à une pointe de rocher presque entièrement environnée d'eau, et qui s'avance sur le gouffre. Rien n'égale la sublimité du coup d'œil dont on jouit en cet endroit, surtout la nuit (comme nous Tavons vu) , lorsqu'on n'aperçoit plus le fond de l'abîme, et que la lune jette un arc-en-ciel sur le nuage. Je n'avais jamais vu d'arc-en-ciel nocturne. Il a la même forme que celui du jour, mais est parfaitement blanc. Je l'ai vu passant d'un borda l'autre, pardessus le gouffre. Une entreprise qu on croirait difficile au premier abord et dont cependant l'exécution est aisée, c'est de pénétrer environ cent pas sous la nappe d'eau. Parvenu là, une saillie du rocher empêche d'aller plus loin. Il règne en cet endroit une obscurité profonde et terrible, qui, par moment, vient à s'éclaircir ; et alors on aperçoit le fleuve tout entier qui semble descendre sur votre tête. Il est difficile de rendre l'impression produite par ce rayon de lumière, lorsque, après vous avoir laissé entrevoir, pour un inslant, le vaste chaos qui vous environne, il vous abandonne de nouveau au milieu des ténèbres et du fracas de la cataracte. Nous sommes restés un jour franc à Niagara. Hier nous nous sommes embarqués sur le lac Ontario.- .

D'après cette description et l'admiration que nous avons ressentie à Niagara, vous croyez peut-être, ma chère maman, que nous nous trouvons dans un état d'esprit fort tranquille et fort heureux. Il n'en est rien.

je VOUS jure. Jamais, au contraire, je ne me suis scnli en proie à une mélancolie plus profonde. J'ai trouvé à Buffaloe beaucoup de journaux qui parlent de l'élat de l'Europe et de la France. En rapprochant toutes les petites circonstances qu'ils relatent, je suis demeuré convaincu qu'une crise chez nous était imminente et que la guerre civile était prochaine, traînant à sa suite tant de périls pour ceux même qui me sont les plus chers. . . Ces images viennent se placer entre moi et tous les objets, et je ne puis me voir, sans une profonde tristesse et une sorte de honte, occupé à admirer des cascades en Amérique, tandis que la destinée de tant de personnes que j'aime est peut-être, en cet instant même, compromise.

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