‹ Œuvres complètes d'Alexis de TocquevilleChapitre 41 sur 72 · A VICTOR LANJUINAIS · texte numérisé non relu

A VICTOR LANJUINAIS

sons, VOUS en voyageant, moi en lisant et en écrivant. Quels que soient le sorl et les devoirs qui nous attendent, il est bien certain que dans ce moment nous n'avons qu'une marche à suivre : c'est de rester absolument étrangers à la politique et de chercher ailleurs un aliment à l'activité de notre esprit. La France est dans un de ces moments où elle ne veut rien que la tranquillité et où il faut se garder de chercher à la réveiller, si l'on ne désire être mal venu d'elle. En vérité, quand la nation est prise d'un de ces états-là, et il s'en est rencontré plus d'un dans son histoire, on doit savoir gré à ceux qui la gouvernent de tout le mal qu'ils ne font pas ; car ils pourraient tout faire absolument, sans que personne y prit garde.

Je vais donc retourner chez moi dès que l'été sera venu, et j'y resterai jusqu'à l'hiver. Rappelez-vous que vous nous avez à peu près promis de venir nous y voir, et que nous y comptons.

Beaumontvit à la campagne depuis le commencement de Tannée; Corcelle va de son côté partir. Dufaure quitte Paris à la fin du mois pour la Saintonge; il est, je crois, déterminé à reprendre, à Paris, sa robe d'avocat à la rentrée prochaine : ce qui me semble excellent à tous les points de vue. Vivien qui, comme vous le savez, est très-pauvre et supporte très-noblement sa pauvreté, s'est retiré dans une petite maison à Saint-Germain. Rivet est plongé dans les Grandes affaires, où il doit réussir; la compagnie du chemin de fer de l'Ouest a voulu -l'avoir pour président et directeur. J'aurais, comme vous pou-

vez penser, mille autres nouvelles, petites ou grandes, générales ou particulières, à vous donner; mais je me borne à vous remercier de tout ce que vous me dites d'intéressant dans votre lettre du 21 , à me rappeler à votre souvenir, et à vous assurer que ce sera un vrai plaisir pour moi de vous revoir et de causer comme toujours à cœur ouvert avec vous. Tout à vous d'amitié.

jP. s. Arrangez-vous, je vous prie, pour venir cet été chez nous.

A MADAME PUILLIMORE

Tocqueville, 20 juin 1852.

Me permettrez-vous, madame, de rendre un véritable service à un de mes amis en lui procurant le plaisir de votre connaissance? J'ai assez compté sur vos bontés pour le croire; et j'ai donné cette lettre d'introduction à M. le comte de Champagne qui sera très-heureux de vous la rendre. C'est un jeune homme qui appartient à une famille très-ancienne et très-distinguée. Il est riche ; il a reçu une excellente éducation. Depuis deux ans, il est attaché à notre ministère des affaires étrangères, et il occupera certainement un rang dans notre diplomatie. Je l'aime beaucoup et suis lié avec sa famille qui est alliée à la mienne. Je réclame pour lui un bienveillant accueil, et lui envie le plaisir qu'il aura à vous voir et à causer avec vous.

A lADAVE PHILLIMORE. 385

Je TOUS ccrisy madame, du fond d'une proTÎnoe où je m peu aTec les hommes et beaucoup aTec les li?res; el eûmme tous les humains ne tous ressemblait pas, je me trouve tres-bi»i de m'ètre séparé d'eux. Je me suis j'Iongé avec délices dans des études que les affaires et les rerolotions avaioit intmt>mpues. J'ai commoicé un mnd oonage que j'avais en vue depuis plus de dix ans, et que je ne at>jais jamais avoir le temps ni la liberté d'esprit d'entiepraidre; éi je vous confie qu'A y a hiesa des momoits où je suis assez ^îste ei assez mauvais Français pour me trouva tres-heuieux. D n'y a qu'une sorte de valu qui vient me troubla* en me faisant sentir qo^il n'existe pas de bonheur individuel qui puisse consoler de la ruine des institutions dont on avait e^ré là grandeur de son pays. Il est dur, quelque {daisir qu^'oD troare dans la vie privée, de penso- que cette grande et terrible révolution firancaise puisse aboutir, âpres soixante ans, à ce que nous voyons. Âus^, madame, n*e§l-ee pcûnt b fin de ce grand drame, croyez-le; c'est on nouvel acte ajouté a tant d'autres ; ce n'est pas encore le dénooment.

Rappekz-ffioi^ madame, je vous prie^ particulièfemait ioniiisiir de M. Pliîtliioore et de If . votre fête. Malle mil être rapjielae tu vdtre; H mm^ nt d^a^réer de oùut^u rhûfnmaae

A M. FRESLON

Tocqueville, 28 juin 4852

Mon cher ami, j'aurais voulu^vous écrire plus tôt. Je suis puni de ma négligence par l'absence de toute nouvelle, dont je souffre beaucoup en ce moment. Maintenant qu'on se défie de la poste (je crois à tort, du moins dans les cas ordinaires), on, traite les absents comme les morts, et le prétendu danger qu'il y a à leur communiniquer ses pensées endort la conscience relativement à la mauvaise action qu'on commet très-certainement en ne leur écrivant pas. Du reste, cette tirade ne s'adresse pas à vous (à votre égard je suis dans mon tort) mais à Rivet, auquel je m'étais adressé il y a déjà longtemps pour avoir des nouvelles et qui ne m'a pas répondu. Il n'y a plus maintenant à Paris que vous et lui, qui puissiez m'apprendre un peu ce qui se passe, en admettant qu'il se passe quelque chose. Quand vous êtes muets l'un et Tautre, je suis séparé du monde. Ne me laissez pas, je vous prie, trop longtemps au fond de mon puits, sans m'instruirede ce qui est arrivé à la surface delà terre. Je vous demande, entre autres, des détails sur ce qui s'est passé au Conseil d'État à l'occasion des biens confisqués à la maison d'Orléans. Il y a certainement eu une scène intérieure qui a dû percer bientôt dans le public. On doit savoir aujourd'hui, sans erreur, le nom de ceux qui ont voté dans un sens et le nom de ceux qui ont voté en sens

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coniraire. Cet événement étant décisif dans la vie des uns et des autres, et beaucoup d'entre eux m'étant connus, j'ai hâte de savoir à quoi m'en tenir sur leur conduite dans cette circonstance capitale.

Je suis arrivé ici depuis trois semaines; j'ai vu assez de monde, et ne puis portant vous rendre aucun compte du pays. On ne dit rien et, en vérité, je crois qu'on ne pense guère. Le trait saillant me semble une espèce d'hébétement général à l'endroit de la politique, et je dirais volontiers de toutes choses, si ce n'est des petits intérêts journaliers.

'Cet immense silencequi règne amène peut-être en d'autres pays le malaise de l'esprit. Il me semble qu'ici il facilite son sommeil. Quand la passion politique etiste, l'absence de nouvelles et de polémique la contrarie et l'exalte; il en est de celle-là comme de toutes les autres qui s'augmentent dans la solitude et le silence. Mais pour des gens qui n'ont pas d'autres désirs que celui du repos, quoi de plus commode que la cessation de tout bruit? Leur assoupissement en devient plus profond. Je sais bien que nous ne sommes pas une nation de dormeurs; mais d'où peut venir maintenant le son qui nous éveille? Je fais moimême comme tout le monde, je sommeille. Je me perj nets seulement de rêver; encore est-ce au temps passé (ilutôt qu'au présent , Dans le présent, je ne m'intéresse *jh'ii mes amis. Les dernière événements ont achevé de ^\r ïfdu faible que je conservais encore pour le del^umanité. C'est comme un second âge mûr ^lui que j'avais déjà : une misanlhro-

pie instantanée qui est venue par-dessus la misanthropie graduelle qu'amènent natyrellement les années. Il faut cependant bien vivre avec ce genre humain, puisqu'il n'y a rien de mieux que lui sur la terre, et qu'au fond il arrive souvent que celui qui en médit ne vaut pas mieux que lui.

Je demandais aussi à Rivet des nouvelles de nos amis d'au delà de la frontière ; en avez-vous et quelles sontelles? Enfin je lui disais de nouveau qu'il me remplirait de joie s'il venait nous voir à un moment quelconque de cet été. Je vous dis la même chose, mon cher ami ; vous trouverez ici des hôtes qui seront heureux de vous recevoir dans une paisible solitude où l'on regarde les indifTérents comme des ennemis naturels, mais où les gens qu'on estime et qu'on aime sont doublement bien accueillis ; où l'on fait ce que l'on veut sans gêner personne ni être gêné par personne ; où l'on trouve enfin la liberté qu'on exile du reste de la France. Venez donc quand vous voudrez, et soyez sûr de nous faire plaisir.

Ma femme veut que je la rappelle à votre souvenir, et moi je vous prie de croire à tous mes sentiments de vive et sincère affection.

A M. ODILON BARROT

Tocqueville, 3 juillet 1852.

J'ai bien regretté, mon cher ami, de quitler Paris sans pouvoir aller vous serrer la main et prendre congé

A H. ODILON BARROT. 2S7

de madame Barrot. J'ai essayé en Tain de tous trou- Ter rue de la Ferme, et le temps m'a manqué pour pousser jusqu'à Bougival. Je sentais cependant très- TÎTement le besoin de vous dire adieu, de même que j'éfMiooTe aujourd'hui celui de rester en communication aTec TOUS. Atcc nos opinions et nos goûts, qu'aTonsnous de mieux à faire que de TiTre entre nous? Ne sommes-nous pas des étrangers en France, et, pour retroaTer quelques-uns des charmes de la patrie, aTonsnous d'autres ressources que de nous communiqué sou- Tent nos s^itîments et nos pensées? Nous ne pourrons nous passer les uns des autres que quand notre pays -nous sera rendu : cela arriTcra un jour, mais quand? JeTignore. Indépendamment de cette raison générale, et qui n'est que trop durable, qui me porte à tous écrire, j^ai de plus, en ce moment, un motif particulier de Touloir le faire. Voilà, contre toute attente, les consdls génâ^ux électifs, et l'élection cantonale par le Tote uniTersel consenrée. C'est à Trai dire la seule liberté réelle qui reste; car, d'une part, l'administration ne pourra jamais dominer une élection de cette espèce comme Télection politique, et, de l'autre, des corps ainsi élus auront toujours la haute main sur les autorités locales. .Que dcTons-nous faire en présence d'une telle situation si on nous offre une candidature? Quant à la masse des hommes indépendants, je n'hésite pas*à dire que je les Terrais aTcc peine abandonner des fonctions de cette espèce. Mais ne sommes-nous pas dans une situation trop particulière pour faire nous-mêmes

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ec que nous désirons voir faire à d'autres? Je suis porte a le croire. Toutefois, je n*ai voulu prendre aucun parti sans vous écrire et sans vous demander ce que vous pensez et ce que vous comptez faire. Je vous prierais de ne pas trop tarder à me répondre, car d'un moment à Tautre le gouvernement peut faire procéder aui élections dont je parle.

J'ai vu Irès-peu de monde depuis mon arrivée dans ce pays. Ce qui me frappe le plus, comme le trait le plus saillant du moment, c'est moins l'approbation de la politique actuelle que l'absence de toute idée et de toute impression politique quelconque. C'est une suspension à peu près complète de la vie collective et nationale^ Chacun est retiré et comme enfoui dans ses affaires privées, n'en sort point de lui-même, et trouve mauvais qu'on veuille l'en faire sorlir. Ce serait un spectacle triste à mourir, si Ton ne pouvait se faire au dedans de soi-même un asile qui permit de laisser rarement échapper sa pensée au dehors* Je tâche d'agir ainsi, et j'y réussis assez bien jusqu'ici, mais non pas assez cependant pour n'être pas saisi de temps à autre par une grande mélancolie. Adieu.

A M. G. DE BEAUMONT

TocqaeTillc, 16 juillet 1852.

Mon cher ami, la vie que nous menons ici est si retirée, si égale, ri unie, qu'avec la disposition de vous

A M. G. DE BEàUBIONT. 289

loiit (lire, je ne sais que vous dire. Je vous ai déjà mandé, je crois, que je m'étais remis sérieusement au travail. J'ai continué depuis lors avec une ardeur intermittente, mais suffisante pourtant pour me faire trouver souvent ma solitude charmante et toujours douce. J'ai déjti ébauché un chapitre que je compte bien vous lire

si, comme je l'espère, vous venez ici Je rcnconirc

des difficultés effroyables dans le sujet, et je crains quelquefois qu'elles ne finissent par me rebuter. Que vous êtes heureux de pouvoir vous figurer d'avance en détail toute l'ordonnance d'un livre! Quanta moi, tout ce que j'ai pensé sur celui que je veux faire m'arrive confusément au premier chapitre. C'est l'histoire de la bouteille pleine dont le goulot est trop étroit pour laisser passer le liquide, qui s'y précipite tout à la fois. Au fond, je ne sais pas bien encore si j'ai un sujet, mais je le cherche avec une énergie désespérée. Car, sans la ressource d'un grand livre à faire, je ne saurais en vérité que devenir. La semaine dernière, le silence qui règne autour de cette vieille demeure a été troublé par le bruit d'une voiture. Nous en avons vu descendre avec assez de surprise X. qui venait passer la journée avec nous. Nous l'avons reçu de notre mieux, et nous avons parlé avec lui littérature du matin au soir. Il en parle bien mieux que de politique : il sait tout le dix-huitième siècle par cœur, et j'ai vu le moment où il réciterait à ma femme jusqu'à la Pucelle de Voltaire. Il m'aurait, en vérité, fort amusé, s'il était au pouvoir d'un homme quelconque de m'àmuser huit heures de suite. Ne vou-

lant pas avoir Tair de fuir les discussions politiques, je lui ai dit à brûle pourpoint : a Gomment pouvez-vous expliquer que le président, qui a passé toute sa vie dans des pays libres, ait détruit à ce point la liberté dans le nôtre? Pour moi, ai-je ajouté, ce qui m'empêchera toujours de me rallier à son gouvernement, c'est encore moins le 2 décembre, que ce qui le suit. » X. est convenu avec embarras qu'il en était surpris lui-même, qu'on avait été beaucoup trop loin; m'a assuré qu'il ne désespérait pas d'un retour vers la liberté, et s'est rejeté dans la littérature. J'ai repris le sujet dans un autre moment, ce qui a donné à X... l'occasion de me raconter que le Président était entouré de gens qui ne trouvaient de mal dans ce qui se passait que la modération et la lenteur dont on usait. Ceux-là se choquaient de Texcès de nos libertés et du peu de puissance que le président s'est réservée. Ce qui m'impatientait un peu dans mon hôte était de voir que, comme tant d'autres, en sacriGant ses anciennes afTections à ses intérêts, il avait retenu précieusement ses anciennes haines; et, dans un moment où il me faisait une tirade sur les crimes de la Restauration dont le plus grand était l'expédition d'Espagne : « Oui, ai-je dit, vous avez raison ; c*est toujours en effet un grand crime de détruire la liberté d'un peuple, sous prétexte qu'il en fait mauvais usage. » Celte maxime a coupé net la conversation, et nous sommes rentrés définitivement dans Yoltaire. Nous ne nous sommes pas moins quittes très^tendrement à dix heures du soir.

Al] BARON EDOUARD DE TOCQTIE VILLE. 391

Voilà, mon cher ami, tout ce que je puis vous dire de ptus intéressaut aujourd'hui ; ne m'en demandez pas dayanlage : le monde finit pour moi au bout de mon avenue; au delà je ne sais plus ce qui se passe. Adieu, et croyez à ma tendre amitié.

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