AU BARON EDOUARD DE TOGQUEYILLE
Tocqueville, 17 septembre 1852.
Mon cher ami, il y a bien longtemps que j'ai le désir de t'^écrire, et j'en suis empêché, non par de grandes affaires, je n'ai plus d'affaires de cette espèce, mais par une multitude de petites, dont les principales ont clé de recevoir plusieurs de mes amis qui sont venus me voir : d^abord, Lanjuinais, puis Louis de Kergorlay, enGn les Beaumont qui sont encore ici. Nous attendons Gorcelle au premier jour. Toutes ces visites de gens que j'aime très4endrement m'ont fait plaisir, mais en même temps m'^ont fort disirait du grand travail que j'ai entrepris et dont je te montrerai les premiers échantillons quand nous nous reverrons. C'est ce travail qui fait maintenant le fond de ma vie et qui m'a fait passer depuis quatre mois des joui^ plus tranquilles et plus heureux que je ncn avais connus depuis bien longtemps. J'oublie, en m'y livrant, la douleur que me cau^e le Irisle spectacle que nous donnons au monde en lui montrant une nation qui, hier, trouvait insuffisante une liberté modérée, et qui aujourd'hui se précipite avec enlbou-
siasme dans le pouvoir absolu. J'ai appris avec une grande joie, mon bon ami, que tu avais fait exception à cette règle presque générale, et que ton langage et ton vote au sein du conseil-général de TOise ont montré que l'indépendance pouvait se concilier avec les tendances les plus anti -révolutionnaires. Ce sont de pareils exemples qui seuls peuvent maintenir à un certain niveau la moralité publique parmi nous. Combien peu le donnent parmi ceux qu'on appelle les honnêtes gens! Combien d'entre eux, soit par limite d'esprit, soit par médiocrité de cœur, confondent deux choses qu'il faudrait toujours séparer, l'obéissance et l'approbation.
Paris, 13 novembre 1852.
J'ai du malheur, mon cher Senior, avec vos lettres d'introduction. Vous savez combien j'ai désiré et tenté faire la connaissance de lord et lad y Ashburlon sans avoir pu y réussir. J'avais également grande envie, et j'aurais eu, je n'en doute pas, grand plaisir à me rencontrer avec M. Greg. Cette fois ce ne sont pas des hasards malheureux, c'est ma santé qui m'en a empêché : nous sommes revenus de Normandie ici dans les premiers jours du mois dernier. Nous allions à petites journées, comptant faire de ce voyage une partie de plaisir- Nous avons été pris en chemin par l'épouvantable temps que vous vous rappelez peut-être : le froid et l'humidité m'ont saisi.
A X. LE COMTE DE KOXTÂLE^TEERT. ^5
if ai gaguê d^abord un rfaumatisme inOanimatoire dans lépaule et le colê, qui a lioi yatr sVleudre à rinlmeur et devenir une pleurésie. La maladie n'a pas êtê bien irr2ive^ mais elle est bien longue. Je suis depuis le 10 octobre soit dans mou lil^ soil dans ma ebambre^ eU quoique en pJeine couTalescence, je ne sais si je pourrai sortir avant qiume jours. C'est dans cet état que j\ii reçu la lettre dont M. Greg était porteur. Je n\^ais pas en état de recevoir de visite, et j'ai été obligé de me bor« ner à Texpression tres-sincère de mes regrets.
Je ne vous piu-le point politique parce qu'on ne paHe [ lus, ou du moins on n'écril guère plus de politique en France qu*à >aples; el d*ailleurs de jxireîls sujets ne conviennent pas à un convalescent. Je vous dirai seulement, comme ftu'ls imp>rla«Js et autbentiques. que les nouvelles dames de la cour ont dt^à repris la robe à queue et le petit page, et que les nouveaux courtisans qui courrent le cerf avec leur maître dans la forêt de Fontaine- Ueâu, ont rendossé Thabit de chivsse de Louis XY avec the cocfcetf hiil à plume.
Adieu, mon cber ami, ne soyez ps trop longtemps sans m écrire^ et croyei toujours à ma sincère amitié.
i K. LE COtn DE Mi^MUEMBERT
"^]lli*ttx nm< *]îu je suis retenu dans mipârlenîeuE pr une n^atadie asvsez
grave. Je n'ai pu lire qu'hier voire nouvel écrit*, e! je veux dès aujourd'hui vous faire part moi-même des impressions qu'il m'a laissées.
Je ne vous remercierai point d'une note très-aimable que vous m'avez consacrée, bien qu'elle m'ait fait grand plaisir. Je veux vous remercier de la joie plus désintéressée et plus grande que m'a donnée la lecture de plusieurs chapitres de votre œuvre.
Je ne me sentais véritablement opprimé que depuis que je croyais voir la religion se rendre complice de ce qui se passe. Que certains hommes politiques se jettent aux genoux ou plutôt sous les pieds du maître, il n'y a là rien qui m'étonne et me blesse; c'est une évolution naturelle : mais une si noire et si prompte ingratitude envers la liberté, une si honteuse palinodie, des flatteries si basses de la part des précepteurs de la morale, des gardiens de la dignité et de la vraie grandeur humaine, c'en était trop; je ne respirais plus. Votre livre, mon cher Montalembert , m'a soulagé. Il m'a rendu un peu d'air et de lumière. Courage! ce que vous venez de faire ne sert pas seulement à la liberté régulière, mais plus encore peut-être à la religion; car, croyez-moi, mes impressions ne sont pas isolées. Tandis que ceux de ses ministres qui se livrent, comme vous le dites si justement, à un maître qui paraît leur vouloir du bien, croient remettre la main sur la foule, les cœurs élevés et droits, les âmes