A NV. R. GREG, ESQ
Saini-t.yT, 16 a\ril i85i.
J'éprouve un très-véritable regret, monsieur, de ne pas éireà Paris quand vous y cfes ; j'aurais eu un grand plaisir à Tou^ revoir ei à vous parler de vos deux volumes, j'ai lus avec soin et qui m'ont fait beaucoup réflé- 1^-- J-- 'ravau^ remarquables, et vous auriez moi, que je les ai lus en homme
Hicai and social science, 2 ¥oI. in-8*.
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qui les apprécie à leur valeur. Il m'eût été d*aalant plus agréable de parler avec vous de la situation actndle des afTaires publiques, qu'un pareil sujet est bien difficile a traiter, chez nous, d'une manière épistolaire.
Je ne hasarderai donc que quelques mots en rqioiise à ce que vous me dites de l'alliance de nos deux nations. Je n'ai pas besoin de tous dire que je vois cette aHianee avec bonheur; je l'ai toujours regardée comme réréoement le plus désirable qui pût avoir lieu. Seule elle peut garantir non-seulement les libertés générales de TEnrope, comme vous le dites, mais l'avenir des libertés particulières de chacun des peuples européens. Car la Rusâe est la pierre angulaire du despotisme dans le monde; et cette pierre, fût-elle arrachée par la main de despotes, entraînera tôt ou tard dans sa chute tous les gouverne^ ments absolus. Je souhaite donc de tout mon aeor, ei comme Européen et comme Français, que l'alliance dore et qu'elle soit triomphante. Quant à la réalisation de ce vœu, je ne sais qu'en penser. La nation firançatse es4 assurément très-disposée, dans son ensemble, à TÏTre non-seulement en paix, mais en intimité avec l'Angleterre. liCs rapports journaliers qui ont en lieu entre les deux peuples depuis quarante ans ont prodigieosement éteint les anciennes haines et détruit les vieux préjuge. Mais vous n'ignorez pas que c'est moins, aujourd'hui, des dispositions de la nation qu'il s'agit que de celles d'un seul homme; et dans aucun temps personne n'a su précisément ce qui se passait dans l'esprit de cet hommelà. Sur les vues réelles de l'empereur et ses arrièrefen-
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sees, je n'en sais pas plus que vous, et j^ose dire que nul n^en sait pas plus que vous et moi. Je n'en excepte personne, pas même ceux qui croient avoir les meilleures raisons d'en être mieux instruits.
Beaumont, dont vous me parlez, n'habite pas Paris en œ teoment, mais une terre qu'il possède à dix lieues d^ici; j'irai m'établir moi-même chez lui pour quelque temps, dans deux ou trois jours. Je lui dirai quels avaient été vos projets, et il regrettera sans doute presque autant que moi de ne s'être pas trouvé à Paris lors de votre séjour. Mais j'espère, monsieur, que bientôt nous serons plus heureux l'un et l'autre. Pour mon compte, je reviendrai m'établir à Paris au mois d'octobre prochain, et j'y resterai tout l'hiver. Je souhaite vivement que durant ces huit mois vous ayez l'occasion de venir faire une nouvelle visite à la France. J'en profiterai pour renouveler avec vous des rapports que j'ai trouvés très-agréables.
Adieu, monsieur; agréez de nouveau l'assurance de tous mes sentiments de haute considération.
A MADAME PHILLIMORE *
i" mai 1854.
Il y a, madame, un vieux proverbe finançais qui dit que : Quand on parle des getis^ les oreilles leur tintent. Si le proverbe est vrai, les oreilles ont dû beaucoup vous tinter, il y a deux mois, quand madame Grote était ici ;
car alors en a fort parlé de vous; et bien qu'un autre proverbe assure qu'il ne faut jamais écouler à la porte de ses amis, de peur d'entendre ce qu'ils disent de vous, je crois que vous auriez pu nous écouter sans être trop mécontente; car on est tombé d'accord que vous aviez beaucoup d'instruction, de grâces et d'esprit : trois choses qui ne se rencontrent pas fréquemment ensemble, surtout les deux premières, à ce qu'on prétend. J'ai cru qu'il n'y avait pas d'indiscrétion à montrer à madame Grote Ja dernière lettre que vous aviez bien voulu m'écrire, et elle en a trouvé, comme moi, la lecture très-agréable. Depuis que vous m'avez icrit, madame, la physionomie des affaires publiques a pris un caractère plus décidé. On a clos les protocoles pour en arriver aux coups de canon. Dieu veuille que la longue durée des premiers ne nuise point au succès des seconds, et qu'en parlant si longtemps de paix on n'ait pas oublié de se préparer à la guerre!... J'en éprouverais un profond chagrin, nonseulement comme Français, mais comme homme ; car dans cette guerre (on l'a dit avec raison) il s'agit de l'Europe et de la civilisation qui est, à proprement parler, la cause du genre humain ; j'ajoute qu'il s'agit de Tavenir de la liberté. La Russie est le plus formidable adversaire de celle-ci sur le continent. Elle abattue, j^ai la ferme confiance que la cause du pouvoir absolu en recevrait un irrémédiable échec. Il me parait, du reste, madame, que depuis que vous êtes devenus nos alliés, vous avez trouvé que le despotisme dont on ne souffre pas ou dont on peut tirer parti avait du bon et qu'on
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l'avait d'abord mal jugé. Je reçois un journal anglais que je li^ tous les jours honnêtement d'un bout à l'autre, comme pourrait le faire un alderman ; dans la première page, on cherche à m'émouvoir contre la Russie en me montrant un peuple tenu dans les ténèbres et le silence ; des citoyens livrés à l'arbitraire d'un seul homme, envoyés sans jugement dans des déserts pour y mourir. Je commence à être ému, et, tournant la page, j'apprends qu'un autre gouvernement que je n'ai pas besoin de nommer, fondé aussi sur le pouvoir absolu, est plein de modération, d'humanité, d'honnêteté, presque de candeur, en un mot tout digne de louange et de respect. Je vous avoue, madame, que tout cela m'embrouille un peu l'esprit, et qu'en réfléchissant à ce que je viens de lire, avec la simplicité d'un philosophe retiré du monde, je me demande comment il peut se faire que ce qui est un cas pendable au soixantième degré de latitude soit une peccadille au cinquantième. Je vous pose cette question, madame, sans la résoudre; et je me borne, quant à moi, à répéter avec un de vos poètes :
He who values liberty confines
His zeal for her prédominance within
No norrow bounds ; her cause engages liim
Wherever pleaded! This the cause of man *.
i. William Cooper: t Le véritable ami de la liberté ne renferme point dans d'étroites limites l'ardeur qu'il meta la défendre; partout où il voit sa cause engagée, il s'y engage lui-même; la cause de la liberté est celle de rhomme. •
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