‹ Œuvres complètes d'Alexis de TocquevilleChapitre 51 sur 72 · A MADAME GROTE · texte numérisé non relu

A MADAME GROTE

part de l'aimable invitation contenue dans votre lettre. Ils m'ont chargé très-expressément de vous exprimer leur reconnaissance. Je ne crois pas, du resté,- qu'ils profitent d'ici à longtemps de l'offre si obligeante que vous leur faites; ils se trouvent si bien dans leur charmante vallée, si heureux de la vie qu'ils mènent, et de si bonne compagnie l'un pour l'autre, que nous aurons grand'peine à les tirer d'ici, même pour venir voir leurs amis à Paris. Je crois que quant à entreprendre des voyages, ils sont bien éloignés d'y songer.

Je suis toujours fort peu satisfait de ma santé et je ne puis retrouver l'espèce de demi-bien que j'ai éprouvé cet hiver. Cet état prolongé, non de douleur proprement dite, mais de malaise, commence à m'attrister beaucoup. II empêche tout à la fois et le travail et la distraction, et jette une incertitude bien pénible non-seulement sur l'avenir éloigné, mais sur le plus proche. C'est ainsi que nous ignorons encore ce que nous ferons cet été. Notre seule intention arrêtée est de nous rendre, au mois de juin prochain, à la campagne, chez mon père, près de Compiègne. Là, suivant l'état dans lequel je me trouverai, nous ferons un petit voyage en Allemagne que nous projetons, ou nous nous établirons pour tout l'été chez mon père, qui nous y invite.

Tout ce que je lis dans les journaux et tout ce que j'apprends d'autre part me prouve qu'en effet nos troupes se tirent mieux d'affaire que les vôtres en Orient, et 'rouvent plus aisément les moyens de vivre au milieu de de désert qu'en pays musulman on appelle une

province peuplée. Il y avait une grande raison pourqu'il en fût ainsi. Nos longues guerres en Afrique nous ont appriSi depuis vingt ans, à nous passer d'une multitude de choses réputées indispensables par les autres troupes européennes, et à tirer parti des contrées les plus désolées. Le grand problème que nous avons eu à résoudre pour arriver à la conquête de l'Algérie a été, non de battre Tennemi, mais de le joindre. Pour atteindre ce dernier résultat, il a fallu que nous apprissions (et nous avons mis dix ans à l'apprendre) l'art d'emporter avec nous tout ce qui est indispensable, et de nous procurer toutes les ressources quelconques que le pays pouvait fournir. Nous sommes arrivés ainsi à pouvoir vivre là où toute autre armée européenne mourrait de faim. Cette science qui nous serait peu utile dans les guerres ordinaires, doit nous être d'un grand service dans les circonstances si particulières où nous nous trouvons aujourd'hui.

Je ne veux pas finir cette lettre, chère madame Grolc, sans vous remercier du souvenir que vous 'm'avez envoyé par Milnes^ 11 fait l'admiration des connaisseurs. Celte petite attention m'a rempli de reconnaissance.

Adieu, chère madame Gitite; rappelez-moi, je if'oui prie, au sauvenir de M. Gi||| el dû nos éxcellerilsâmi^ Senior et Uc^eve. Croyez if nul ;^bIt" fMaehcoient

* Aujounrhul Jonï llougbloa

A M. L. DE LAVERGISE. 355

* À M. L. DE LÂVERGNE

, Bonn, 29 juillet 1854.

Vous êtes en vérilé très-aimable, cher monsieur de Lavergne, de vous être souvenu de moi et de m avoir envoyé un témoignage de votre souvenir au travers des trois cents lieues qui nous séparent. Nous avons été trèssensibles, ma femme et moi, à cette preuve de votre amitié. Votre lettre nous a trouvés établis, suivant notre programme, sur les bords du Rhin, dans la jolie petite ville de Bonn que vous connaissez. Nous y menons une vie toute germanique. Nous ne fréquentons que des professeurs de l'Université et des femmes de professeurs. Ma femme parle l'allemand de son mieux : moi, j'aspire, en vain jusqu'ici, à le baragouiner. Je ne lis que des livres allemands et des' journaux allemands. Je ne m'occupe du matin au soir que de l'histoire des institutions, des mœurs de l'Allemagne. Je trouve un grand plaisir à connaître un pays nouveau pour moi et à oublier mon propre pays. Les heures et les jours s'écoulent au milieu de mille études diverses auxquelles je me livre avec une furia francese qui étonne mes hôtes. Je trouve tant d'intérêt au gcuve de vie que je mène ici, que je le '^^■olcmgerai, jr* pense, pcndnnt la plus grande partie ]Lê^ ^ vont disperser les hommes dont

t m'amuse; et leur départ me î. Je me mettrai alors, sans

doute, à parcourir le pays comme un voyageur ordinaire, c'esUà-dire à .voir beaucoup d'auberges, beaucoup de nouveau! visages, beaucoup de If^rre et d'eau, sans rien apprendre. Je crois que je serai dann le courant de septembre h Berlin.

C'est l'Espagne qui, pour le moment, me semble 0xer particulièrem(^nl l'oltention de ceux qui s^occupent encore de ce qui se passe, de nos jours, sur ta terre. Ce que vous m'aviez dit de TEspagne depuis longtemps, et surtout de la reine, me préparait à de tels événemenU. On ne voit pas qu'il puisse sortir de tout ceci autre chose que l'anarchie, suivie bientôt du despotisme selon la loi inflexible des choses [K)ljtiques. En attendant, moti attachement pour 1^ personnes royales n'étant p^js naturellement fort ardent, et la haine que je porte à leun vices étant au conir^ire très-éncrgique, je ne puis m'attrister beaucoup du spectacle que nous avons sous les yeux. Si de là pouvait naître une monarchie consljtutioDnelle quelconque^ je bénirais révénement : il serait uUk à l'Espagne et à ta France.

Ce que vous me dites du département de la Hanclte me cause un grand étonnement. 1^1 es- vous bien sûr de ne vous être pas Irampc? J'avais une idée coniiaire â celle que vous csjirîmez, et, si les faits que vous citez sont certains, il m'est inîpossibte de les expliquer Le paysan bas*normand est très-prtident et très-prévoyant, comme vous savez: il se marie lard, après avoir amassé, en gf>

ncral, un petit pécule. Le nombre des enfants me paraît assez limite, surtout parmi les paysans propriétaires, qui sont encore plus prudents et prévoyants que les autres.

Dans la portion du pays que j'habite, non-seulement on ne croit pas que la population augmente, mais on croit généralement qu'elle diminue. En effet, la popu* lation des villages est moindre qu'il y a trente ans, et cela Tient de ce que Cherbourg a attiré à lui les gens des campagnes.

Noos viendrons sans aucun doute passer l'hiver à Paris, et j'ajoute que nous nous réjouissons vivement de TOUS y rencontrer.

Wiltbald, 19 septembre iS54.

J'espk^, cher monsieur Lewis*, que mademoiselle Lister est aujourd'hui et depuis longtemps complètement guérie, et que vous êtes tous arrivés à bon port

» Depuis que sir G. C. Lewis mmb a coauDttRi<|aé les nooTellet leltres coateoiMS dans ceTofaune, vaaemarl prématurée et inattendue Ta frappé. En 1863, n a été enlcré à sa Éimille, à ses amis, au Cabinet anglais dont fl bisart paHic comme ministre de h guerre, et, il est permis de le dire, â tons les amis de h liberté et de 1 humanité. On sait yiel concert unanime de wx dcteos les partis s'est eleré sw sa tombe pour rendre bommage â son mérite émirent comme bimmie dttat et comme savant. Les ionmaux cl les Tcmes du temps en sot ^é i»leins. Mais je ne sawsi, parmi

en Angleterre, tous en bonne santé. Le 28 du mois dernier, le jour même où j'ai reçu les lettres que vous et lady Théréza m'aviez fait l'amitié de m'écrire de Coblentz, j'ai répondu à lady Théréza. Je m'imagine que si ma lettre ne l'a plus trouvée en Allemagne, elle l'aura du moins rejointe en Angleterre, et que le retard involontaire que j'ai mis à lui répondre lui aura été

les jugements qui ont été portes sur lui, il en est un seul qui soit aussi juste et aussi heureusement exprimé que celui qui a été écrit par une Anglaise de beaucoup d'esprit, qui nous en a fait part, et que nous croyons devoir joindre ici :

« Tbcre was in him a niost remarkable combination of philosopfay and common sensé, of délibération and ready action, of spéculation in thought and accuracy in facts ; notfaing seemed too great for bis compréhension ; notbing too small for bis attention. His stores of knowledge were endless; bis love of learning insatiable ; yet bis life was ratber one of practical utility than of studious méditation. Still it was not even tbis unusual combination tbat made tbe most remarkable, or the most attacbing part of his cbaracter. It was tbat beautiful simplicity in every tbing, tbat unconsdousness of, tbat disregard of self, in every relation of life, tbat absence of ail vanity, whicb no amount of applause could disturb; tbat excited a loving admiration in ail wbo knew bim best. •

• Il y avait en lui un singulier mélange d'esprit philosophique et de sens pratique, de puissance de réflexion et de faculté d'action, d'élan dans la pensée qui saute par-dessus les faits, et de précision dans la recherche statistique qui les recueille ; rien n'était trop grand pour la compréhoision de son esprit, rien trop petit pour son attention ; sa science était infinie, son amour de l'accroître insatiable, et cependant sa vie a été plus utile par son côté pratique que théorique. Mais ce n'est pas encore cette réunion extraordinaire de qualités si diverses qui le distinguait le plus et lui prêtait le plus de charmes : ce qui faisait de lui un homme à part et tout à fait attachant, c'était cette simplicité admirable en tout, cette absence complète de toute personnalité et de toute vanité, cet oubli et ce désintéressement de soi, que rien ne pouvait ébranler, pas même les succès d'amour-propre et les applaudissements du public; voilà ce qui le bîsait aimer et admirer de tous ceux qui le connaissaient mtimemenl. •

fût i

A SIK G. CORNWALL LEWIS. 557

expliqué par la longueur du (emps que sa letlre el la vôtre avaient mis à me parvenir. J'ai une véritable impatience d^avoir de vos nouvelles à tous. Je ne saurais vous dire combien j'ai été reconnaissant de la manière si amicale dont j'ai été sur-le-champ accueilli dans le sein de votre famille, et quel souvenir précieux et agréable je garde du temps que j'ai pas^ avec vous.

Je n'ai rien de parfaifement bon à vous apprendre sur ma chère malade; elle va mieux, mais elle n'est pas guérie : ce qui fait qu'au lieu de continuer notre voyage en Allemagne, nous retournons assez tristement en France. Nous quittons ce lieu, et arriverons, je pense, dans huit ou dix jours chez mon père, à la camr pagne, près de &)mpiègne. C'est là que je vous prie de me repondre : notre intention est de rester là jusqu'au milieu de novembre, époque où nous irons nous établir pour l'hiver à Paris.

J'espère, cher monsieur Lewis, que, si dans cette ville je puis vous être bon à quelque chose, vous vous adresserez à moi sans hésitation, sûr que vous serez, je ne dis pas seulement de l'empressement que j'aurais à vous être agréable, mais du plaisir que j'y trouverai. Si un livre, un renseignement, quoi que ce soit enfln qui fut à ma portée, pouvait vous servir, je suis entièrelà votre disposition, i vécu dans une ^i profonde solitude depuis trois nés que ' nVii absolument rien à vous dire de ctî m" liiLTCSser. Lorsque nous sommes

arrivés, il était rempli par une foule qui s'est écoulée peu à peu, à mesure que les matinées et les soirées sont devenues plus fraîches, et j'ai été charmé de la voir s*écouler; car j'ai toujours trouvé cette espèce d'isolement qu'on éprouve au milieu d'indifTérents et d'étrangers plus désagréable que la solitude proprement dite. Comme je ne puis rester sans rien faire, je me suis procuré quelques livres de droit vrurtemburgeois que j'ai étudiés feule de mieux, et auxquels je suis parvenu à m'intéresscr, parce qu'on finit toujours par s^intéresser aux choses qu'on fait de suite. N'ayez pas peur néanmoins que je vous fesse part de ma science. Je ne vous l)trlerai pas non plus de la politique que je n'aperçois qu'à travers les journaux. Il me semble que rentreprise qu'on tente en ce moment sur la Crimée est un peu lomcrairc; mais les Russes se sont montrés depuis six mois si au-dessous de l'opinion qu'on avait d'eux, que j'espère lo succès de notre armée ^ même à vrai dire j^y compte.

\dieu, cher monsieur Lewis, mille H mille souvenirs de notre pari à lady Thcréza que nous airoeri(Mis tant à revoir, îîe m'oubliez pas non plus auprès de votre famille. Embrasser pour nous la petite malade.

Qairoix, près Gompiègne, 9 octobre 1854.

Je Irouve en arrivant ici, cher monsieur Lewis, voire lettre du 26 septembre, et, bien que je craigne un peu de vous fatiguer de ma con^spondance, il faut que je vous écrive de nouveau pour vous demander des nouvelles plus récentes que celles contenues dans votre lettre...

Je vous remercie infiniment du soin que vous voulez prendre de m'envoyer l'ouvrage de Schlosser. Quoique j'attache quelque importance à le parcourir, je n'accepterais pas le prêt que vous voulez bien m*en faire, si vous ne m'assuriez que vous pouvez transmettre sans gêne ce volumineux ouvrage. D me semble que la chose doit présenter des difficultés sérieuses.

Quoique la nouvelle de la prise de Sébastopol fut prématurée, je- tiens cet événement comme certain . 11 y a trois semaines environ, j'ai rencontré œ Allemagne un de mes bons amis, le général Lamoricière. Nous avons beaucoup causé, et il me paraissait très au courant de tout le détail des faits militaires. A ses yeux, le débarquement (qui n'était pas encore fait) était un acte hasardeui; mais le débarquement une fois accompli, il iromidéiait là chaie de Sébastopol non-seulement comme

olible mais ami me infaillible. U en donnait toutes 5 qtîc je rendrais incomplètement et

mal. Ce qui m'importait, c'était sa conclusion : elle

avait une grande autorité dans la bouche d'un aussi bon

juge.

Je ne savais pas que votre histoire de Rome fût si avancée, et j'en ai appris la nouvelle avec grand plaisir- Adieu, cher monsieur Lewis; parlez beaucoup de nous à lady Théréza : donnez-nous de ses nouvelles et de celles des malades, et croyez à tous mes sentiments de bien sincère amitié.

P. S. J'ai rencontré à Wiltbald un jeune minisire luthérien, M. Ehni. Je l'avais déjà connu à Paris, où il m'avait été recommandé par des personnes très-respectables. Ce jeune homme va aller en Angleterre pour chercher un emploi dans l'instruction. Je me suis permis de lui donner une Icltre de recommandation pour vous. Si vous pouvez lui être bon à quelque chose, ce que j'ignore, vous rendrez service à un bon sujel. Je crois qu'une éducation particulière serait son affaire; mais on pourrait également lui confier des travaux de recherches comme je l'ai fait moi-même.

J'ai rouvert ma lettre pour vous dire ceci que j'avais oublié. Je vous en préviens de peur que vous n'ayez de mauvaises pensées sur la police française, cette vierge immaculée qui ne doit même pas être soupçonnée.

A MADAME LA COMTESSE DE CIRCOURT. 54i

Clairoix, près Coinpiègne, 31 oclobre 1854.

Vous êles bien aimable, madame, de vous être aperçue que je ne vous avais pas encore repondu ; et moi, je serais bien impardonnable de ne Tavoir pas fait, si mon silence avait tenu à la négligence. Car votre lettre était liarfaitement intéressante et si aimable que jen*ai pu la lire sans être très-reconnaissant. J'ai été d'autant plus contrarié de ne pouvoir aller chez vous, que j'ai maintenant peu d'espérance de vous rencontrer avant deux mois. Mon père nous garde près de lui jusqu'au moment où il retournera lui-même à Paris, c'est-à-dire dans le courant de janvier. Je dis avec intention près de lui et non chez lui. Nous avons loué en effet, pour deux mois, à peu de distance de sn demeure, une petite maison située plus haut, plus sèche et plus exposée au soleil que la sienne; et nous nous y établissons jeudi. J'espère bien employer ces deux mois d'une solitude presque complète qui précéderont le tumulte de Paris. Je vous avoue que je redoute singulièrement lecontacl f celle gninile vilte, et i[ueje m'attends à y rencontrer rim qtie jamais, lettenimée, des impressions agréables.

rue jo vis tiavanlage, je ressens plus vivement ■* me svx\^ Je moins en moins disposée nnicrce où ne se rencontrent pas les et j'a|ierçois que l'esprit seul ne sau-

^^ Je

rait ni m'attirer ni me retenir. Or, je vous le demande, à vous, madame, qui> connaissez aussi bien que moi toutes les ressources que la société de Paris présente, combien s'y rencontre-t-il, à votre avis, de personnes qui puissent plaire tout à la fois et par l'esprit et par le cœur? Mettez de côté tous les gens de bien qui ne sont que d'honnêtes sots, et d'un autre tous les gens d'esprit qui ne sont que de spirituels coquins, ou ce qui est pire, peut-être, vu leur'grand nombre, qui ne font voir que des âmes communes et vulgaires, un peu ornées et enjolivées par l'esprit ; comptez, je vous prie, sur vos doigts, ce qui reste; et cela ne vous donnera-t-il pas un certain attrait pour le désert?

Ce que vous me diles de madame de Rauzan fait à la. fois, madame, mon admiration et mon chagrin. Quelle triste situation et quel courage pour la supporter! Il me larde de pouvoir lui exprimer bientôt ma profonde sympathie.

Compiègne, 30 novemljre 1854.

Il est bien lard, mon cher ami, pour vous remercier des trois lotUv'^ de recoin m and a lion que vous m'a?ez adressées à Bonn Te Lé denîicr, J'ni d'abord attendu pour vous écrire que j'eusse vu K^s personnes pour lestpielte vous m'aviez donne des lettres; et h partir de IV^pyque où il a follu renoncer 0 Olcr eu S;- Mfli 4*

tracas et de contrariétés que cela ne m*a pas mis en humeur de correspondance ; vous avez su sans doute la longue et douloureuse maladie qui a atteint ma femme à Bonn et qui est loin encore d'être terminée. Il a &liu d'abord aller aux eaux, puis revenir très-péniblement en France. Nous sommes maintenant établis pour deux mois dans une petite maison que nous avons louée dans le voisinage de mon père. liCS douleurs rhumatismales dont madame de Tocqueville a si longtemps souffert décroissent graduellement, et peu à peu la malade rentre dans l'usage de son bras et de sa main ; mais sa santé semble un peu altérée par celte longue épreuve, et quoique son état n'ait rien de grave, il m'attriste beaucoup. Pardonnez-moi donc mon long silence et recevez mes remerciments pour vos trois lettres dont j'ai tant regretté de ne pouvoir faire usage, et que je tiens à votre disposition pour vous les rendre quand nous nous reverrons. J'espère que cela arrivera cet hiver et tout au moins le printemps prochain. Nous comptons sur l'exposition pour nous amener nos amis d'Angleterre, et nous espérons bien que cette fois-là madame Reeve vous accompagnera. Notre intention est de relourner nous fixer à Paris dans le courant de janvier, si tant est que nous V trouvions place ; car on détruit tant de maisons dans ^Ik, que litenlôl il y faudra bivouaquer. Ce dcxiiitir mot ramené ma pensée vers nos grandes

fl ri'flnenL Quelle guerre drffuile et terrible! ei ' qu'oii y t'st entré, il faut la pousser Jus-

' «voir dispensé tant d'Iiomnirs cl tant de

544 CORUESPONDANCE.

millions sans obtenir le seul résultat légitime de la guerre qui est de poser une barrière solide et permanente à la Russie, c'est ce que le peuple anglais aurait de la pejne, je pense, à pardonner à son gouvernement, et ce que le peuple français lui-même, tout mort qu'il soit pour le moment, endurerait avec peine du sien. Ce qui me préoccupe le plus, au fond de ma solitude, quand je pense à ce qui se passe, et j'y pense sans cesse en dépit de moi, c'est l'attitude de l'Autriche. Que signifie au vrai sa condnile? Que veut-elle, enfin? Un homme placé comme vous sur le théâtre doit voir, en cette matière, ce que n'aperçoivent pas les gens perdus comme moi au milieu de la foule du parterre. Prévoit-on quelle va être chez vous l'attitude du Parlement? Ce qui a lieu en Crimée fera un éternel honneur au nom anglais ; mais, quant à la manière dont l'affaire a été conduite, il y a, ce me semble, bien à en dire, et beaucoup d'occasions de guerre contre le gouvernement, si on est en goût de lui faire la guerre. Le voyage de lord Palmerston ici fait travailler aussi bien des têtes. On fait sur le but et l'effet probable de ce voyage toutes ^sortes de conjectures, dont pas une vraisemblablement n'approche de la vérité. Quant à moi, 'ai vu de trop près les affaires pour me plaire à conecturer sur des faits particuliers que j'ignore. Mais e suis avec une émotion profonde le gros des événements, et je me sens presque aussi entraîné par le spectacle que si j'y étais mêlé moi-même. Quels efforis gigantesques! quelle énergie! quelles vertus viriles el héroïques sortent tout à coup de ces sociétés qui sem-

A HENRY REEYE, ESQ. 543

blaient sommeiller dans le bien-^tre, et comme ce qui se passe Tenge bien la civilisation de tout le mal quV)n dit quelquefois d'elle !

Adieu, cher Reeve, n'imitez pas ma paresse. Écrivezmoi, car vos lellres, toujours bien venues, sont particulièrement précieases dans le moment actuel. Songez que j'habite une île déserte de l'océan Pacifique, sans communication avec le reste du monde.

P. 5- J'ai passé quelques jours si agréables à Bonn avec la famille Lewis, que je continue à porter le plus grand intérêt à ce qui la touche. La dernière fille de lady Théréza était, il y a un mois, très-dangereusement malade. Je n'ose demander de ses nouvelles directes, car je crains que la pauvre enfant ne soit morte ; et cependant je désire vivement en obtenir ; n'oubliez pas de m'en donner en me répondant et rappelez-moi bien particulièrement au souvenir de sir G. Lewis et de lady Théréza...

Xe nous oubliez pas surtout auprès de notre excel- If^nte amie, madame Grote, ni de Senior. Madame Grote a depuis quelque temps le soin amical de nous envoyer de temps en temps des journaux anglais. Un journal qui parle librement est un fruit très-nécessaire et très-agréable à goûter en ce moment dans notre pays. Je me suis bien alionné à un journal allemand. Je l'ai choisi assez favorable au gouvernement français, afin de ne pas le voir I 1 souvent saisi. Mais, malgré cela, il ne m'arrivo

1e plus de deux ou trois fois la semaine. On ne peut ^e pareille fureur de silence.

ri46 CORRESPONDANCE.

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