‹ Œuvres complètes d'Alexis de TocquevilleChapitre 52 sur 72 · A N. BOUCHITTÉ · texte numérisé non relu

A N. BOUCHITTÉ

Compiègoe, 15 décembre 1854.

Je me reproche, mon cher ami, de n'avoir pas encore répondu à l'intéressante lettre que vous m'avez écrite il y a quinze jours. Je n'ai point été détourné, je l'avoue, de ma correspondance par les visites ou les aflaires, car je n'ai point d'afTaires et ne connais personne dans le lieu que j'habile. Votre lettre m'a saisi au milieu d'un cours d'occupations dont je n'ai pu facilement sortir. Voilà ce qui fait que je ne vous écris qu'aujourd'hui.

J'avais pensé à vous, comme vous pouvez croire, quand j'avais vu la nouvelle loi sur l'instruction publique promulguée et en voie d'exécution. Je ne doutais pas que l'événement ne vous fit rentrer dans la retraite; mais je vous avais trouvé d'avance si préparé à ce qu'il en fût ainsi et si peu inquiet de l'emploi de votre temps que je ne vous ai pas beaucoup plaint* Je savais, d'ailleurs, que ce changement dans votre position ne ferait pas un changement dans votre fortune. Vous voilà donc rendu à votre loisir ; je vous en félicite, car vous valez mieux que ceux qu'on emploie, et surtout que la besogne qu'on leur donne à faire. Je n'en suis pas non plus fâché pour nous. Nous ne gagnions rien à ce que vous fussiez un excellent recteur et nous y [Xîrdions les travaux que la rofrnitc va vous fcrmeltre de faire.

Comme on vous Ta ditj nous avons emp^^vi* Vétéh

A MADAME LA COMTESSE DE GIRGOURT. 347

parcourir une partie de TAllemagne, ou plulôtà séjourner dans deux ou trois villes allemandes, surtout à Bonn. On n'apprend rien en voyage, en changeant tous les jours de lieu. Ce que j'ai vu de l'autre côté du Rhin m^a fort intéressé. J'avais toujours vécu, quand je sortais de France, avec des gens de race anglaise; et cette nouvelle face de l'humanité que j'ai aperçue là m'a fort frappé. Jamais je n'aurais pu me faire une idée juste des Allemands avant d'aller en Allemagne, tant j'ai trouvé chez ce peuple-là une manière de percevoir les objets et d'apprécier les choses de ce monde, qui diflere de ce que j'avais rencontré ailleurs. Leurs livres même ne peuvent se bien comprendre, que quand on s'est trouvé un certain temps dans une sorte d'intimité avec eux. L'homme seul peut expliquer l'écrivain. . .

Ce que vous me dites de l'aspect général des choses me semble bien vu. Comme vous, je pense que le gouvernement quoique très-puissant est très-fragile, mais que sortirait-il de sa ruine et des ruines qu'il a faites? Excepté le soldat qui a retrouvé de la grandeur (je dis le soldat), qu'est-ce qui ne s'abaisse pas et ne s'énerve pas nsiblement autour de nous ? Adieu .

Compiègnc, 5i décembre 1854

Vous m'avez fait de charmantes étrennes, madame, en m'envoyant une lettre si aimable. Je ne saurais trop

H48 COnilESPONDANCK.

VOUS remercier, ni Irop lot vous remercier d'avoir bien ainsi voulu penser à moi. Rien ne saurait m'étre plus sensible que voire souvenir, si ce n'est pourtant voire présence dont j'espère bien jouir souvent cet hiver. Je ne pense pas, du reste, pouvoir me procurer ce plaisir avant trois semaines. Vous ne comptiez revenir, me ditesvous, à Paris que vers le milieu de janvier; et moi je n'y arriverai sans doute que vers la lin du même mois.

Une des misères que je vais trouver à Paris, ce sont les élections académiques. Figurez- vous, madame, le désespoir d'un homme qui a à nommer presqu'à la fois six membres de l'Institut, c'est-à-dire à faire face en même temps à Tamabilité intéressée et tenace d'un nombre de candidats qu^on ne doit point évaluer, ce me semble, à moins de vingt-cinq ou trente. C'est, je vous jure, une rude tâche. Pourquoi ne nous a-t-on pas ôté nos droiis académiques avec tous les autres? J'entends en nous laissant la faculté d'écrire sur un petit morceau de papier, mais en nous dictant le nom qu'il faut mettre; les candidats du gouvernement seraient une nouveauté qui nn' plairait à l'Institut. Il n'y aurait plus de cabale; nous ne ferions plus un mauvais usage de notre liberté; l'ordn régnerait sur tous nos bancs. Suggérez, je vous prie, ce< idées h cfiux de vos amis qui ont voix nu chapitre, MM, *" et *** puuiraieat adioilcmeiit les fain* [mnélrpr ilam l'oreille de Icuii* maître. Sériousement, mïidame, jeiuib excécti* (l'avance ûc toutes les soUicitalioiis auxqutfll^ie vais èive lui huiU\ vi Je me sens déjà fnlifïué de ma pui«* sanct^ iNauquoi, cl\iilleurâf conserver les BciaUmm

i HlDAliiE LA COMTESSE DE cmCOLUT. r»!»

puisqu'il semble qu1l n'y ail plus [personne en France qui sache ni lire ni écrire? J'ose aflirmer, madame, que depuis deux cents ans, nous n^avons pas vu dans noire pays si peu de goûl pour les choses de Pespril, cl même si peu d^allention |K>rlée à ce qui s\ rafiporte. Mais je ne Tcux pas finir Tannée 1854 en faisant des jérémiades; j^aime mieux penser a celle qui va suivre el souhaiter qu'elle apporte toutes soHes de prosjiérités à ceux qui, canuiie vous, madame, connaissent et savent pratiquer, chose rare, Part d'être heureux, qui n'est autre chose que Tari de Lien arranger sa vie el de la remplir des vi-ais el solides plaisirs que Tcsprit et Tamitié donnent « Touillez, madame, nous rappeler particulièrement, madame do Tocquevillo et moi, au wjuveiiir do M. de Circoort el agréer Thommago de mon dovoûmcnt. Ma femme ne veut pas être oubliée près do vous.

Compiègne, 4 janvier 1855.

J'ai reçu et lu avec grand plaisir, mon cher ami, tes Icltres des 19 cl 28 décembre. Je te remercie de tous les délailsque tu me donnes. Tu sais Tintérét que je te porte; jca'ai pas besoin, donc, de le dire que j'attache un véritable prix à recevoir de tes nouvelles souvent, et m'appliquerai toujours à faire tourner à Ion profil l'expérience que j'ai acquise, surtout depuis vingt ans que j'ai été si mêlé aux hommes et aux affaires. Que je te dise d'abord à ce sujet que ce qu'il importe le plus de me dire, c'est moins les choses qui vont bien que celles qui t'inquiètent ou l'embarrassent; car c'est surtout dans celles-ia que je puis te donner un avis utile ou un renseignement prolitable. Ainsi, j'ai su par tes parents que le premier abord

A M. LE BARON UUBKRT DE TOCQUEYILLE. 551

(Il M. de S * avait éle Irès-froid : ce que tune médisais

pas. Cet accueil de M. de S m'avait surpris et un peu

alarme. Je craignais (jue lu n'eusses donne quelque prise sur loi, soit en ne l'allant pas voir immédiatement après Tanibassadeur, soit en ne lui remettant pas sur-le-champ ma lellre. De quelque manière que les choses aient commencé avec lui, je vois qu'elles marchent bien mainte* nant. Ta dernièi^ lettre me Fa appris, et une lettre que j'ai reçue hier de M. de S. . . lui-même ne me laisse pas de doutes à cet égard. Je te recommande très-fortement de lâcher de te conserver dans les bonnes grâces de celui-ci et de ne pas te laisser pousser par les opinions un peu Irop vives que M. de *** a pu t'exprimer à son ^ard.

Quoique de S ait de grands défauts que je connais

bien, c'est cependant un homme de mérite; de plus, il e:>t ton chef immédiat ; et surtout, ce à quoi il faut toujours que tu penses, il a demeuré beaucoup d'années dans les bureaux de Tadministration centrale; il y a été chef du cabinet du ministre pendant quelque temps. 11 conserve dans les bureaux de Tinfluence, et iJ pourrait l>eaucoap noire à ton arancement, s'il le voulait. Il faut donc t'en faire, autant que possible, un ami. Dans sa lettre, il me témoigne de très-bon» sentiments à ton égard et d>xcellentes intentions. Cultive les uns et les

I lotit en ne te laissanr p<a^ entraîner par loi plus

Mu o? veai aller. Il a de fa vanité; en lui deman-

-z a^i&, en moûiraot du nHe pour Eaire ce

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