A LADY THÉRÉZA LE>VIS
A.LADY THÉRÉZA LKWIS
Toi([ueTille, li juillet 1856.
Je n'ai reçu qu'aujourd'hui 1:2 juillet, madame/ la lettre que vous avez bien voulu m'écrire le 3 : je tenais i établir ce point-là, tout d'abord, aûn d'expliquer cornraenl je n'ai pas encore répondu à tout ce que celte letti'e contient d'amical. Je serais bien ingrat si je n'en avais pas été très-touché. Vous nous invitez, madame de Tocqueville et moi, à venir chez vous, cet été, d'une façon si pressante et si aimable que la grâce de la forme augmente encore infiniment la reconnaissance que le fond même de votre invitation nous eût inspirée. Croyez à notre parfaite sincérité, quand nous vous dirons que c'est avec le plus vif .regret que nous sommes obligés de ne point accepter. Les affaires que nous donne la grande perte de famille que nous venons de souffrir, nous retiendront jusqu'à la fin de TiHinéc chez nous. Dans cette prévision noiis avons invité jioit>-mème plusieurs personnes à ve- JWr nous voir el uous ne saurions par conséquent quitter ire oïaison. Voilà nos raisons qui ne sont que trop 5* EUcEi nous persuadent sans nous consoler. Quand t r|Qdques jours au milieu de votre Tin'on a goûté les plaisirs délicats ne se décide pas aisément, je ne pt ûj)osition comme celle que se trouverait même très-mal*
:m CORRESPOUDAMGE.
heureux d'êlre obligé de le faire, si l'on n'avait l'espérance que vous voudrez bien nous conserver pour une autre année la bonne volonté que vous nous exprimez en ce moment.
Merci, madame, de la sympathie que vous me montrez à l'occasion de la mort de mon cher et bon père. Je crois pleinement à cette sympathie. Vous avez été si tendre fille que vous comprenez mieux que personne la douleur poignante que je viens d'éprouver, et connaissez par expérience quel vide immense laisse un pareil événement même dans les existences les mieux remplies. Les paroles que vous me dites à cette occasion semblaient partir de votre cœur et ont été tout droit au mien.
Je vois par le post-scriptum de votre lettre que sir Cornvvall a reçu le volume que je lui ai envoyé. Je ne m'attends pas qu'il le lise avant de s'être rendu dans ces montagnes du pays de Galles où je voudrais tant pouvoir le suivre. Mais arrivé là, je lui demande la faveur d'une audience. Je lui serais très-obligé non-seulemcnt de me lire, mais de me dire sincèrement ce qu'il pense de cette lecture. Je ne connais pas de jugement qui me fût plus précieux que le sien. Si j'en crois ce que me mandent mon libraire et mes amis, j'ai lieu de croire que mon œuvre, quoique bien abandonnée à elle-même, fait fort bien son chemin en France; mais cela ne mesuflBl pas. L'opinion qu'on peut avoir de mon ouvrage en AnplcieiTtï m'iiîjportOj et quant à celli>li\ je l'ignore absolument. Les amis que j*ni dans voire pays, ne sadiarH peuUêtre pas où nw titîUfer, ne m'ccrivtîn» poiol; àv
k LADY THÉRKZà LEWIS. 5^:»
S4>rte que je ne sais rien de Fone des dioses que je désirerais le plus apprendre. Je tous prie, madame, de faire comparaître mon livre devant vous : je parie de Texemplaire que j'ai envoyé à sir Comwall. Vous verrez dans les deux mots que j'ai écrits sur la première page que le livre n'est pas seulement adressé à lui, mais à vous. C'est assez vous dire que j'ai Taudace d'espérer que vous aussi, finirez par me lire et même un jour me direz votre avis. Je TOUS en serai très-reconnaissant. J'ai affirmé, tians un endroit, sur jrotre parole, que durant les guerres civiles de votre révolution de 1640, les juges eoiUinuèrent à faire leurs tournées et à tenir les assises. Ce fiât si curieux m'a été dit par vous. Souffrez donc que je me décharge un peu sur vous de la responsabilité d'auteor. Je veux avant de finir, et au risque de tomber dans des redites, vous repéter que la façon dont vous nous invitez à venir chez vous nous touche profondément.
Je ne vous parlerai pas politique dans celte letti*e. Je vous dirai seulement que personne n'est plus heureux que moi des bonnes relations des deux pays; que personne en France ne porte plus d'intérêt au vôtre, et en particulier n'est plus heureux de la haute situation qu'y occupent ceux d'entre ses minisires qui vous tiennent de si près.
Veuillez, madame, nous ra}>|K 1er particulièrement au ^avenir de tous les vôfrcs, el croire à mon bien sincère H tiieQ respectueux allacliemcn*
P. S* S'il n'était tëméraiic <le rien affirmer quand il
Zn CORRESPONDANCE,
s'agit de l'avenir, je dirais que j'aurai certainement le plaisir de vous revoir le printemps prochain c^ Londres : je compte très-d(5cidément y aller.
A M. ODILON BARROT
Tocquevillc, 18 juillet 1856.
Mille et mille remercîments de votre lettre, mon cher ami, elle m'a causé une vive joie. Ge n'est pas une petite chose pour moi qued'être approuvé par vous dans une circonstance si grave de ma vie et en des termes si chauds. J'ai lu votre lettre avec bonheur; j'espérais bien être tombé dans le cours de vos sentiments et de vos idées. Votre lettre, que j'attendais avec une impatience qu'explique le grand prix quej'attachaisà votre adhésion, m'a charmé ; je ne saurais trop vous le redire. Ije livre paraît, du reste, avoir plus de succès que je n'osais l'espérer à l'époque léthargique où nous vivons. Je savais que j'aurais pour moi un certain nombre d'esprits comme le vôtre, je m'en flattais du moins. Mais la vente rapide <lu livre me montre que les idées que j'exprime et les sentiments dont j'ai été en cette circonstance l'organe, sont plus répandus qu'on ne le croit. Je ne m'exagère pas, cependant, croyez-le, l'influence que peut avoirnn livre dans ce moment : elle est presque nulle. C'est une semence qui ne peut amener de fruits, si elle en produit jamais, que longtemps après qu'elle est répandue. La classe politique en France est changée. Celle qui, au-
1 M. ODILO.X BARROT. S95
j«>uni*hiu, élèTe ou renTO'se les gooTernements , les s^xitknl oo ies laisse crouler, ne lit point de livres, se ^»ucie très-pea de ce que pmsent ceux qui les écrivent *'t nVntend même pas le petit murmure que ceux-là font (}u-dessns de sa tète. Cest la grande différence qui se rencontre entre cet âge de la Révolution qui. commence ta 1789, dure encore, et lous les autres. Le peuple n'a ,amais eu jusqu'ici que le second rôle. D tient maintenant le premier, et ceci change tout Tesprit et tous les ressorts de la pièce.
Nâmmoins, comme les mouvements des masses, même K s plus grossières, prennent naissance dans des idées et auvent dans des idées très-métaphysiques et parfois (rès-abstraites (ce dont il est facile de se convaincre en lisant avec attention et intelligence Thistoiredu monde), il est toujours utile de jeter de ces idées-là en circulation dans Tespérance que, si elles sont justes, elles finiront (•*^u à peu par se transformer en passions et en faits. Je demande à Dieu de voir de mon temps cette transformation, quoique, pour dire la vérité, je ne Tespère guère; et en attendant, j^ai du moins éprouvé le soulagement de dire ma pensée tout entière sans aucun égard pour qui que ce soit, ni aucun mélange de vues et de considérations personnelles. Ce soulagement a été si grand que je ne sais (j^ai honte de le dire) si j'ai passé pendant toute Jkâ Y1C un ktiip6 phis iieujviixque celui durant lequel les pages que vou^ vend de lire, et qui ne sont niérife, putS4|u\lle> ont pu plaire à une àme » el aussi libre i|tic h vôtre.
reconnaissance et de men amitié, serait rabâcher. Il fait un temps adorable ; les prairies sont étincelantes el la mer bleue ; et je suis tellement un animal assujetti aux impressions du monde physique, que ce spectacle extérieur de la nature suffit pour éclairer le sombre tableau qui existe au fond de mon esprit, et qui y représente en noir la destinée humaine. Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de tout mon cœur.
 MADAME PHILLIMORE
Paris, 8 août 1856.
Nous avons bien des remerçîments à vous faire, m«'idame, pour l'agréable connaissance que vous avez procurée^ à madame de Tocqueville et à moi, en nous mettant en rapport avec madame***. Notre seul regret est d'avoir trop peu vu celle-ci, qui nous a pani pleine d'amabilité, de connaissances, d'esprit et, de plus, très-jolie: ce qui, comme vous savez, n'est pas incompatible avec l'esprit . et, quoi qu'on en dise, lui va très-bien. Nous aurions voulu pouvoir lui faire davantage les honneurs de Paris; mais la vie retirée que nous menons ne nous l'a pa^ permis. Veuillez lui dire, du moins, quel agréable souvenir nous conservons d'elle et quel plaisir nous anron^ à la revoir.
Vous me remplissez de confusion, madame, quand vous voulez bien me dire que vous attendez avec impatience, la publication de mon nouvel ouvrage. D'abord, jo
A M. FRESLON. 997
{censée. L'habitude m*a famîHarisé avec les différents points de vue que les hommes de cette race et de cette éducatioo-là ont sur les choses humaines. Il n'en est pas ainsi des Allemands, et alors même que je sais ce qu'ils (lisent lilléralement, je ne suis pas sûr de savoir jusqu'où va ce qu'ils veulent dire. Vous comprenez que tout ceci me préoccupe surtout à propos de mon ouvrage : l 'est mon dada, Tobjet qui se montre au bout de toutes mes idées. Ne concluez pas de cette préoccupation que jai employé d'une manière fructueuse mon séjour à la campagne. Yous me feriez trop d'honneur. Je suis, au contraire, obligé de confier à votre amitié que j'ai à peu près complètement perdu le temps que je viens de passer dans la retraite. La difliculté du sujet, l'absence de documents satisfaisants, l'embarras qu on éprouve toujours à rentrer dans le sujet, comme dit Pascal, une certaine langueur qui suit les grands efforts, toutes ces causes léunies m'ont retenu dans cette rêvasserie vague qui n'a- L guère (ilus que le l'êve | roj>rementdit. C'est donc ^îi*ndri*ti'ès-mallieureuxq*iéd4.* me demander, comme font tous les jour*^, quand paraîtra la se- ^ mon livre. Je ii\*n sais en vérité rien : sni^, e'e^it i[ le cela ne peut avoir lieu "^^iiit ee dudl je puis répondre, c'est ise que je n'aie accompli la tâche i n'aie fait sortir de mon esprit, iio^ive encore comme une
v; car vous parler de ma
iOO CORRESPONDANCE.
Ce que vous nie dites sur les travaux législatifs de M. Phillimore m'intéresse vivement; je me suis occupé autrefois (rès-longuement et fort curieusement des affaires de rinde anglaise, et vous serez très-aimable de m'adresser le journal qui aura reproduit le discours dont vous me parlez, quand ce discours aura été prononcé.
Adieu, madame; agréez de nouveau mes remercîments, Texpression du désir que nous avons de vous lavoir et, en mon particulier, l'hommage de mon respeclueuxdovoûment.
A >I. BOUCHITTÊ
Tocqueville, 9 août 1856. I
Je vous remercie beaucoup, mon cher ami, des démarches que vous avez bien voulu faire pour ***.
J'ai aussi à vous remercier de la notice sur la vie el tes œuvres de Philippe de Champagne^ que vous m'avez envoyée. Je l'ai lue avec un grand intérêt, et quoique étranger à la matière des beaux-arts, j'ai trouvé un vrai plaisir dans cette lecture. Vous montrez dans cet écrit tout à la fois l'homme et le peintre, et vous faites aimer l'un et l'aulre. Je vous reproche seulement de ne pas vous être assez occupé des contemporains : vous dites des choses très-intéressantes sur le Poussin, mais rien sur ce modeste et aimable Lesueur, dont vous ne qu'une fois le nom. Vous devriez nous donr biographie de celui-là. Pour mon goût, il est
A 11. B0UCU1TT£. 401
à Philippe de Champagne; el comme homme, il appartient ainsi que lui à cette école d'artistes sincères, consciencieux, simples au milieu d'un siècle fastueux, chrétiens jusque dans Texercice de leur profession, et faisant respirer les Tertus jusque dans leui*s œuvres.
Enfin, ce que vous me dites de mon livre m'a satisfait. Vous êtes tout à la fois un juge très-éclairé et un juge sincère. Votre approbation a, pour ces deux causes, un grand prix. Tai à cœur de répondre à vos critiques; je ne puis le faire au long dans une lettre; je réserve ce sujet pour nos conversai tiens. Je dirai seulement aujourd'hui ceci : Je ne nie point que les rois n'aient eu souvent en vue le bien public dans les établissements qui ont fini par aboutir aux plus mauvaises institutions; je dis seulement que ces princes-là, comme tous les autres, ont principalement songé à être les maîtres, soit qu'ils se rendissent nettement compte que telle était leur seule pensée, soit qu'ils parvinssent à l'envelopper dans Fidêe du bien général à leui's propres yeux. Ce que je dis surtout, c'est qu'il n'y en a pas un qui ait réellement été sympathique aux misères du peuple, et qu'ils n^ont jamais songé qu'à s^aider de lui. Quant à la remarque que vous faites sur le style, il se peut que l'imitation dont vous parlez existe; mais alors elle est non-seulement involontaire, mais contraire à une volonté très-arrêtée d'avance et si bien suivie que je n'ai pas ouvert un volume de Montesquieu depuis dix ans, et que j'ai tâché, ^iU contraire, depuis lors, de pratiquer particulièrement hs auteurs dont la forme est la plus éloignée de la sienne,
402 COllRESPONDANCE.
Voltaire, par exemple. Mais je n'ai pas le temps de vous
on dire plus long. Adieu.
Tocqueville, 13 août 485G.
J'ai été très-reconnaissant, cher monsieur Lewis, que vous m'ayez lu et écrit. J'ai entrevu ce que c'était que la vie d'un ministre dans un ministère important, et je sais qu'il est bien difficile dans une pareille position de songer à autre chose qu'aux affaires courantes. Quand on est en train soi-même de faire de V histoire, on n'a guère le temps de s'occuper de l'histoire des temps antérieurs. Vous m'avez cependant lu, lu avec le plus grand soin, ainsi que me le montre ce que vous me dites. J'en suis trèsglorieux. Rien ne pouvait me flatter davantage que K^ suffrage d'un homme tel que vous. Aussi ai-je été trèsheureux de voir que votre impression sur mon livre ne semble pas mauvaise. Vous vous plaignez avec quelque raison que je ne sois pas descendu dans plus de détails et n'aie pas produit mes preuves. Il est certain qu'il ' m'eût été bien facile de faire deux volumes au lieu d'un, et peut-être la valeur intrinsèque de l'ouvrage y eût gagné. Mais il fallait saisir l'attention de mon pays, chose bien difficile dans ce temps d'abattement intellectuel el moral. Pour cela il fallait être court et faire un livre qui pût être lu par tout le monde. J'ai dû, dans ce but, m' alléger de tout le poids des détails, el ne pas, en nuil-
tjpliant les notes, fatiguer l'attention et la détourner du leste. Vous savez que les Français (qui ressemblent eo ceci aux Grecs sans les égaler) n'admettent les idées quequand la forme leur agrée. Je me suis donc borné à nerien avancer que je ne pusse abondamment prouver et* n'ai pas produit immédiatement mes preuves. Je crois queje n'ai point à redouter qu'on conteste, en France, rienr de ce que j'ai dit d'essentiel, parce que le travail sérieux auquel il faudrait se livrer pour cela* prouverait à celui qui s'y livrerait l'exactitude de ce que j'ai dit. J'avoue^ que sur plusieurs points il faut m'en croire siu* parole: Cela contrarie un esprit exact et profond comme le vôtre,. mais c'est un mérite aux yeux du commun de mes lecteurs fi-an^s auxquels mon but sérieux était de faire* parvenir les idées mères et les sentiments qui forment le fond de mon œuvre. Jusqu'à présent Texpérience semble me prouver que je n'ai pas eu tort ; car le livre sevend avec une rapidité inusitée chez nous; quoique la^ pranière édition soit considérable, je vais bientôt avoir à m'occuper de la seconde. Jamais livre cependant ne fut plus contraire à l'esprit de l'époque, puisqu'il tend à ramener vers des sentiments libres et énergiques des âmesdécouragées et des esprils las et flottants. C'est ce qui d'avance me faisait craindre qu'il ne tombât. Mais d'une autre part, comme vous le remarquez avec sagacité, ce même abattement des esprits rend possible de dire sur l» ^ion française des vérités qui, il y a dix ans, au-^ devé des tempêtes contre leur auteur.
' faites, cher monsieur Lewis, à proposi dxL
iOi C0RRKSF0.1DANCE.
cb'ipilrc auv la religion, une critique à laquelle je crm qu'il «'est pas imjwssible de r<^pondre. Je n^aipjintpré' tendu que les opinions irrc'^ligjeu^es du dix-huitiéme «îè<!!e n'aient pris leur source que dans les vices du gouvernement et de la so^îiélé : je dis même précisi'tnenl le tfonlraire. Je crois seulement que ce r»onl ces vices qui les ont rendues facilement populain»s, et leur ont donné, en France, U>us les caraclèi (»s de passions politiques. Je ne dis pas non plus que chez tous les philosoplu^ frani;ais de ce temps-là, ou mérne chez la plupart d'entre eux, rohjef principal qu'ils eussent en vue, fût d'attaquer les înslilulions de TÉtat; je dis seulement que si les in- /«titiilions de TÉtat el la condition des citoyens eussent clé différentes, les écrivains ne se seraient pas tous jwrlés, ni avec tant d' ardeur ^ ni surtout avec tant de êuccèi^ a attaquer TÉglise. Je ne saurais admettre avec vous que Voltaire n'ait pas été le premier de nos révolutionnaires en m;iliêre politique aussi bien qu'en matière de reli* gion. Il est vrai qu'il n'avait pas de vues arrêtées en fait de gouvernement, et qu'il admettait as>ez volontiers que les bommes ét^iieul une canaille incapable de se contluire elle-même, el qui devait être conduite par leshabile^el les plus forts. Mais nul plus que lui n'a réussi à déshonorer le passé et toutes les institutions, les idées, les sentiments qui en venaient; nul n'a mieux répandu ci'tle notion que toutes les lois sous lesquelles on vivait i''ta'u;nt ridicules ou absurdes, touties plus ou moins contraires au moins à ce qu'il appelait la raison; et que les bases mêmes sur lesquelles reposait la société du temjis.
À SIR G. C LEWIS. a^
l'in^alilé de Daissance, étaient condamnées par le bon sens et par Téquité. D n'a jamais dit cela formellement; il n'a jamais porté à fond ses attaques de ce côlé. Hais oda ressort de tous ses écrits; et avec eux ces notions, pénétrant de toutes parts dans Fesprit de ses disciples et de la foule, ont, plus puissamment que les traités politiques aix-mêmes, préparé les esprits à la révolulion. On ne pouvait, d'ailleurs, dans ce temps, détruire TÉ* glise sans toucher à tout dans TÉtat.
Les regrets amicaux que \ous exprimez de ne point nous Toir cet été chez tous à la campagne accroissent cooore beaucoup le chagrin que nous éprouvons nousmêmes de n'avoir pu nous permettre ce plaisir. Je puis vous dire sincèrement que rien ne nous a plus ccûté. Parmi les plaisirs permis dans ce monde, je n^en connais pas, en vérité, de plus grand que la vie à la campagne, dans la belle saison, avec des gens qui plaisent, dont on aime la personne et dont on prise Tesprit. Nous aurions trouTé tout cela rétmi chez vous. Permettez-moi d'espérer que cette occas:on est ajournée |ilutôt que perdue. En tout cas, j'espère pouvoir vous visiter à Londres, le printemps prochain.
Teiiillez, je vous prie, cher monsieur Lewis, nous rappeler de la manière la plus affectueuse au souvenir do lady Théréza, et ne pas nous laisser oublier non plus •par M. et mademoiselle Lister. Croyez à mes sentiments de bien sincère amitié.
P. S. J'ai toujours à vous huit volumes que je compte bien vous rapporter moi-même.
401 COnHESPONDANGE.
chapitre sur la religion, une critique ù laquelle je crois qu'il n'est pasimj)ossible de» répondre. Je n'ai point prétemlu que les opinions irroligieu<:es du dix-huitième siècle n'aient pris leur source que dans les vices du gouvernement et de la so(îiélé : je dis m<ime précisément le contraire. Je crois seultmenl que ce sont ces vices qui les ont rendues facilement populaires, et leur ont donné, en France, lous les caraclôi es de passions politiques. Je ne dis pas non plus que chez tous les philosophes fran* çais de ce temps-là, ou niùme chez la plupart d'entre eux, l'objet principal qu'ils eussent en vue, fût d'attaquer les institutions de l'État; je dis seulement que si les institutions de rÉtal et la condition des citoyens eussent été différentes, les écrivains ne se seraient pas tous por^ lés, ni avec tant d'ardeur ^ ni surtout avec tant de tuccèSy à attaipier TËglise. Je ne saurais admettre avec vous que Yultuiie n'ait pas été le premier de nos révolutionnaii^es en matière politique aussi bien qu'en matière de relij^ion. Il est vrai qu'il n'avait pas de vues arrêtées en fait «le gouvernement, et qu'il admettait as>ez volontiers que les hommes étaient une canaille iuaq)able de se conduii*e elle-mdme, et qui devait être conduite par les habile^el les plus forts. Mais nul plus que lui n'a réussi à déshonorer le passé et toutes les institutions, les idées, lc:î sentiments qui en venaient; nul n'a mieux répandu f*itle notion que toutes les lois sous lesquelles on vivait étaient ridicules ou absurdes, toutes plus ou moins contraires au moins h ce qu'il appelait la raison; et que les bases manies sur lesquelles reposait la société du temps.
rinégalilé de naissance, étaient condamnées par le bon sens et par Téquité. Il n'a jamais dit cela formellement; il n'a jamais porté à fond ses attaques de ce côté. Mais cela ressort de tous ses écrits; et avec eux ces notions, pénétrant de toutes parts dans l'esprit de ses disciples et de la foule, ont, plus puissamment que les traités politiques eux-mêmes, préparé les esprits à la révolution. On ne pouvait, d'ailleurs, dans ce temps, détruire l'Église sans toucher à tout dans l'État.
Les regrets amicaux que vous exprimez de ne point nous voir cet été chez vous à la campagne accroissent encore beaucoup le chagrin que nous éprouvons nousmêmes de n'avoir pu nous permettre ce plaisir. Je puis vous dire sincèrement que rien ne nous a plus coûté. Parmi les plaisirs permis dans ce monde, je n'en connaisipas, en vérité, de plus grand que la vie à la campagne, dans la belle saison, avec des gens qui plaisent, dont on aime la personne et dont on prise l'esprit. Nous aurions trouvé tout cela réuni chez vous. Permettez-moi d'espérer que cette occasion est ajournée plutôt que perdue. En tout cas, j'espère pouvoir vous visiter à Londres, le printemps prochain.
Veuillez, je vous prie, cher monsieur Lewis, nous rappeler de la manière la plus affectueuse au souvenir de lady Théréza, et ne pas nous laisser oublier non plus •par M. et mademoiselle Lister. Croyez à mes sentiments de bien sincère amitié.
P. S. J'ai toujours à vous huit volumes que je compte bien vous rapporter moi-même.
40i C0RRKSF0.1DANCE.
chnpilrc bur la religion, une critique h laquelle je crois qu'il n'est pasimiwssibic de. rc^pondre. Je n'ai pJnt prétendu que les opinions irr(^ligieu^es du dix-huiliéme »iècle n'aient pris leur source que dans leii» vices du gonvernement et de la soci(5lé : je dis môme précis^^ment le contraire. Je crois seulement que ce sont ces vices qui les ont rendues facilement populaires, et leur ont donné, en Trance, tous les caractcK^s de passions politiques» Je ne dis pas non plus que cljez tous les philosophes fran* çais de lUi temps-là, ou même chez la plupart d'entre eux, rohjel principal qu'ils eussent en vue, fût d'attaquer les instiluliotis de Vt'Anl; je dis seulement que si les inâtitiilions de TÉtat et la (condition des citoyens eussent été différentes, les écrivains ne se seraient pas tous |)ortés, ni avec tant à'avdmr^ ni surtout avec tant de êuccèg^ îi attaquer rËjjlise. Je ne saurais admettre avec vous que Voltaiie n'ait pas ëté le premier de nos révolutionnaire» en matière politique aussi bien qu'en matière de religion. Il est vrai qu'il n'avait pas de vues arrêtées en fait de gouvernement, et qu'il admettait as>ez volontiers que les hommes étaient une canaille incapable de se conduire elle-même, et qui devait être conduite par les habile^et les plus forts. Mais nul plus que lui n'a réussi à déshonorer le passé et toutes les institutions, les idées, les sentiments qui en venaient; nul n'a mieux répandu ft tte notion que toutes les lois sous lesquelles on vivait d'iàutnl ridicules ou absurdes, tout<;s plus ou moins contraires au moins h ce qu'il appelait la raison; et que les bases mêmes sur lesquelles reposait la société du temps.
A SIR C. C. LEWIS. 4to
rÎD^alilé de naissance, âaient condamnées par le bon sens et par Féqnité. D n'a jamais dit cela formellement; fl n'a jamais porte à fond ses attaques de ce côté. Mais cela ressort de tous ses écrits; et avec eux ces notions, pénétrant de toutes parts dans Tesprit de ses disciples et de b foule, ont, plus puissamment que les traités politiques eux-mêmes, préparé les esprits à la révolution. On ne pouvait, d'ailleurs, dans ce temps, détruire TEgUse sans toucher à tout dans TËtat.
Les regrets amicaux que \ous exprimez de ne point nous voir cet été chez tous à la campagne accroissent encore beaucoup le chagrin que nous éprouvons nousmânes de n'avoir pu nous permettre ce plaisir. Je puis vous dire sincèi*ement que rien ne nous a plus cfjuté. Parmi les plaisirs permis dans ce monde, je n^en connais pas, en vérité, de plus grand que la vie à la campagne, dans la belle saison, avec des gens qui plaisent, dont on aime la personne et dont on prise Tesprit. Nous auri<Mis trouvé tout cela r^ni chez vous. Permettez-moi d^e^rer que cette occasion est ajournée plutôt que perdue. En tout cas, j Vpère pouvoir vous visiter à Londres, le printemps prochain.
Yeiiillez, je vous prie, cher monsieur Lewis, nous rappeler de la manière la plus affectueuse au souvenir de lady Théréza, et ne pas nous laisser oublier non plus «par M. et mademoiselle Lister. Croyez à mes sentiments de bien sincère «amitié.
P. iS. J'ai toujours à vous huit volumes que je compte bien vous rapporter moi-même.
40i CORRESPONDANCE,
chnpilrc sur la religion, une critique à laquelle je crois qu'il n'est pas impossible de répondre. Je n'ai point prétendu que les opinions irreligieuses du dix-huitième siècle n'aient pris leur source que dans les vices du gouvernement et de la société : je dis même précisément le contraire. Je crois seulement que ce sont ces vices qui les ont rendues facilement populaires, et leur ont donné, en France, tous les caraclères de passions politiques. Je ne dis pas non plus que chez tous les philosophes français (le ce temps-là, ou même chez la plupart d'entre eux, Tobjel principal qu'ils eussent en vue, fût d'attaquer les institutions de l'État; je dis seulement que si les institutions de l'État et la condition des citoyens eussent été différentes, les écrivains ne se seraient pas tous portés, ni avec tant d'ardeur^ ni surtout avec tant de succèn^ à attaquer l'Église. Je ne saurais admettre avec vous que Vollaiie n'ait pas été le premier de nos révolutionnaires en matière politique aussi bien qu'en matière de religion. Il est vrai qu'il n'avait pas de vues arrêtées en fait lie gouvernement, et qu'il admettait asicz volontiers que les hommes étaient une canaille inaipable de se conduire elle-même, et qui devait être conduite par les habiles et les plus forts. Mais nul plus que lui n'a réussi à déshonorer le passé et toutes les institutions, les idées, les sentiments qui en venaient; nul n'a mieux répandu cette notion que toutes les lois sous lesquelles on vivait (fiaient ridicules ou absurdes, toutes plus ou moins contraires au moins à ce qu'il appelait la raison; et que les Lases mêmes sur lesquelles reposait la société du temps,
rin^alilé de naissance, étaient condamnées par le bon SOIS et par Téquité. Il n'a jamais dit cela formellement; il n'a jamais porté à fond ses attaques de ce côté. Hais cela ressort de tous ses écrits; et avec eux ces notions, pénétrant de toutes parts dans Tesprit de ses disciples et de la foule, ont, plus puissamment que les traités politiques eux-mêmes, préparé les esprits à la i-éTolution. On ne pouvait, d'ailleurs, dans ce temps, détruire TÉglise sans toucher à tout dans TËtat.
Les regrets amicaux que tous exprimez de ne point nous voir cet été chez tous à la campagne accroissent encore beaucoup le chagrin que nous éprouvons nousmêmes de n avoir pu nous permettre ce plaisir. Je puis TOUS dire sincèœment que rien ne nous a plus ccûté. Parmi les plaisirs permis dans ce monde, je n'en connais pas, en vérité, de plus grand que la vie à la campagne, dans la belle saison, avec des gens qui plaisent, dont on aime la personne et dont on prise l'esprit. Nous aurions trouvé tout cela rélini chez vous. Permettez-moi d'espérer que celte occasion est ajournée plutôt que perdue. En tout cas, j'a^^père pouvoir vous visiter à Londres, le printemps prochain.
Veuillez, je vous prie, cher monsieur Lewis, nous rappeler de la manière la plus affectueuse au souvenir de lady Théréza, et ne pas nous laisser oublier non plus tpar M. et mademoiselle Lister. Croyez à mes se ntiments de bien sincère amitié.
P. S. J*ai toujours à vous huit volumes que je compte bien vous rapporter moi-même.
Î06 CORRESP'ONDANCK.
Tocqneville, 6 octobre 1856.
Puisque les affaires de l'Europe et celles de l'Anglelerre, cher monsieur Lewis, ne suffisent point pour remplir votre esprit, et que cet esprit, si admirablement constitué pour le travail, trouve encore quelque agrément à s'occuper de la philosophie de l'histoire, je céderai an plaisir que me donne notre correspondance, et je reviendrai sur les questions que traitait votre dernière lettre d'une façon si intéressante. Je devrais être satisfait du jugement que vous portez sur mon livre; et, en effet, il n'y en a pas qui m'ait été plus agréable. Mais c'est précisément parce que je tiens extrêmement â être approuve de vous que je veux encore essayer de répondre à la critique que vous faites de deux de mes idées.
Vous persévérez à penser que c'est à tort que j'attribue
;à l'état de la société civile et politique les opinions que les
philosophes du dix-huitième siècle ont émises en matière
religieuse. Permettez-moi de répondre d'abord que je
;n'ai jamais dit que les opinions de ces écrivains en fait
de religion ne fussent suggérées que par la situation po-
ilitiqueque le clergé occupait de leur temps et par l'ap-
;pui qiie l'Église donnait à toutes les institutions anciennes
qui régissaient alors l'État. J'ai indiqué, au contraire,
que ces opinions étaient depuis longtemps dans le monde,
•qu'elles avaient une origine et des causes qui leur étaient
i SIR G. C. LEWIS. 40?
propres. Seaiemenl, j'ai affirmé que jamais ces cpinions anlÎTcbrétiennes n'eussenl été professées à la fois par tous les écriTains français du dix-huitième siècle, et surtout ne seraient devenues si vite et si complètement dominantes parmi nous et populaires, sans les circonstanc4-s sociales et politiques du temps. Je n'ai pas avancé autre chose, et j'avoue que je crois encore que ma pensée*, ainsi limitée^ est juste, et je me flatte que je vous en convaincrais si, au lieu de vous écrire, j'avais le trèsgrand plaisir de causer avec vous, et si je pouvais entrer dans le détail qui mettrait mon idée en lumière.
Vous me dites encore que plusieurs des philosophis auxquels j'attribue un rôle et des vues révolutionnaires eo politique aussi bien qu'en religion ne se sont jamais montrés jiartisons des institutions libres, ni de la démocratie, et qu'ils n'avaient aucun dé>ir de bouleverser la monarchie. Vous citez surtout Voltaire, et vous faites h cette occasion, sur cet homme illustre, des remarques très-fines et très-justes qui prouvent que vous le connaissez aussi bien que si vous aviez été un de ses contemp)rains, et mieux que ne le connaissent la plupart des Français de nos jours. Vous avez parfaitement raison de dire qne rien n'était moins républicain que Voltaire; que personne n'a jamais eu même, plus que lui, le mépris des bwitiiesen général, et la croyance qu'il leur fallait, de tuotc nikie^îté, un oiaîire qui les forçat à être modérés d^rabonnables. Tout cvia est parf-iitement vrai. J'ajoute ^rottsqtte Voltaire n^âvait aucune idée de produire rérololion tinliînte, ni d'armer les basses classes.
Ni lui, ni aucun des philosophes ne voulaient de révolution sous cette forme. Mais tous, et lui tout le premier, voulaient néanmoins qu'un changement profond et radical s'opérât dans les lois civiles et politiques qui servaient de base à la société de leur temps. Ils ne s'attendaient pas, il est vrai, à ce que cette grande fabrique s'effondrât tout à coup et leur tombât sur la tête; ils croyaient fermement que tous les changements qu'ils indiquaient ou que supposaient leurs théories générales se feraient paisiblement, par les seuls progrès de la raison ; et comme il convient toujours de couvrir les entreprises dangereuses d'un nom attrayant, ils n'appelaient pas ce qu'ils désiraient une révolution^ mais une régénération : c'était le mot consacré alors. Néanmoins, en faisant un ensemble de leurs maximes en matière de société ou de gouvernement, et en comparant l'idéal de gouvernement qu'ils avaient toujours devant les yeux, avec les institutions réelles sous lesquelles ils vivaient, il est facile de voir que c'est bien, à leur insu peut-être, une révolution et non une réforme qu^ils préparaient. Voltaire ne voulait pas assurément le règne de la démocratie, en prenant le mot dans son sens ancien et vrai, c'est-à-dire le gouvernement du peuple. Il était homme de trop bonne compagnie pour cela. Mais il tendait néanmoins de tous ses vœux vers ce qu'on appelle dans le jargon d'aujourd'hui une royauté ou un empire démocratique, c'est-à-dire un gouvernement d'un seul homme agissant sans contrôle, mais d'après les lumières de la raison naturelle; une société dans laquelle il n'y a plus ni classes privilégiées,
A SIR G. G. LË^lflS. 409
ni classes permanentes et héréditaires, ni individus puissants, ni vieilles institutions traditionnelles, ni lég^isla-
tion particulière et locale Du moins il a ti*aTaillé à
établir toutes ces choses à Tétat d'idéal dans Tesprit de ses contemporains. On peut dire que telle a été sa théorie politique, bien qu'il ne l'ait jamais exposée dogmatiquement. Il n'eût pas été éloigné de trouver notre régime actuel assez passable, s'il ne Teût pas jugé trèshébétant pour l'esprit humain et surtout ennuyeux. Or, ee qu^il désirait ne pouvait s'accomplir sans une révolution très-radicale. Voltaire, qui n'a jamais eu aucun goût pour la république et qui méprisait fort la démocratie, n'en doit donc pas moins être rangé parmi les hommes qui, par les idées qu'ils ont détruites en fait de société, et par (es idées, qu'ils ont inspirées, ont le plus contribué à la révolution d'où la république d'abord et ensuite le mélange de despotisme et de démocratie sont sortis. On ne saurait douter qu'il ne voulût profondément modifier la société de son temps, bien qu'il ne prévit I as où irait tomber la masse une fois en branle.
Ceci i*é|)ondu, j'ajoute, cher monsieur Lewis, que vos critiques m*ont été extrêmement utiles en me montrant qu'il est nécessaire de remanier la partie de mon livre à laquelle elles se rapportent, afin de mettre ma pensée plus en relief et de la rendre plus saisissable qu'elle ne Test dtins l'état actuel. C'est ce que j'aurais cherché à faim dès la seconde édition qui vient de paraître, si PéditBMi me l'avait permis; mais il était si pressé d'avoir de lÉRMix exemplaires à sa disposition, qu'il a pré-
cipité la réimpression de telle manière que je n'ai même pu corriger plusieurs fautes grossières contenues dans la première et même des incorrections de langage. Ce , même éditeur m'assure qu'à la manière dont les choses marchent, il est convaincu que nous aurons une troisième édition à faire Tan prochain. C'est alors que je me réserve de revoir allentivement tout l'ouvrage, et de faire droit aux critiques de mes principaux amis.
En attendant, je me suis remis à l'ouvrage, et je travaille à la seconde partie que j'ai promise et qui est déjà préparée. Comme mon objet est bien plus de peindre le mouvement des sentiments et des idées qui ont successivement produit les événements de la Révolution que de raconter ces événements eux-mêmes, c'est bien moins de documents historiques que j'ai besoin, que des écrits dans lesquels l'esprit public se manifeste à chaque période, journaux, brochures, lettres particulières, correspondances administratives.... J'ai déjà parcouru beaucoup de documents de celte espèce; mais je sens la nécessité d'en consulter beaucoup d'autres, et il est bien plus difficile de se les procurer que vous ne pourriez le croire. Il n'y a pas de lieu en France où ils soient rassemblés en très-grand nombre, pas même à la Bibliothèque nationale ou aux Archives. J'ai entendu dire qu'une grande réunion de journaux, brochures, écrits des temps relatifs à la Révolution française, existait au Bristish Muséum; savez-vous si cela est vrai? Ce précieux recueil est-il catalogué, et ce catalogue est-il im- . primé?
A Sin G. C. LEWIS. 411
J'imagine que toute recherche est interdite dans les archives de vos affaires étrangères à partir de 1789. J'en suis bien fâché; car il serait curieux de connaître les jugements que portait votre ambassadeur sur ce qui se passait sous ses yeux au commencement de la Révolution et avant que la guerre le forçât à s'éloigner.
Ne croyez pas que vous soyez encore au bout de mes questions. Je recherche avec grand soin et je lis autant que je puis tous les écrits publiés en Allemagne à la même époque ou sur la même époque, quand ils ont un caractère individuel et qu'ils montrent successivement ce qui se passait dans l'esprit et dans le cœur des populations allemandes de 1788 à l6l4, lettres, mémoires, biographies, pamphlets Je commence à savoir assez d'allemand pour lire ces documents dans l'original. N'auriezvous pas des documents de cette espèce à m'indiquer? Il semble assez ridicule, cher monsieur Lewis, que ce soit au chancelier <ie l'Echiquier de la reine d'Angleterre et non point à un savant allemand que je m'adresse pour avoir des renseignements de cette nature. Ma raison pour agir ainsi, c'est que je suis convaincu que vous en savez autant qu'un Allemand sur l'Allemagne, et que beaucoup mieux qu'aucun Allemand vous vous rendez compte de ce que vous savez. L'Angleterre est aujourd'hui le seul- pays du monde où l'on puisse rencontrer dans ^ le même homme un des meilleurs scliolars du temps et à la fois l'administrateur des finances d'un grand empire. Je vous assure que je ne suis point tenté de faire de
pareilles questions à aucun de nos ministres français. Il faut que je finisse cet énorme bavardage, mais non sans vous prier de nous rappeler de la manière la plus particulière et la plus affectueuse au souvenir de lady Théréza et de mademoiselle Lister. Croyez à mon ami* tié bien sincère, qui n'est égalée que par la parfaite estime que j'ai pour vous.
AU BARON HUBERT DE TOCQUEVILLE
50 Octobre i85G.
Personne ne m'avait appris, mon cher ami, toncfaan* gemefit de résidence. Je ne l'ai su que par une Ici! ro que ta mère écrivait à ma femme, lettre dans laquelle il était incidemment question de ce changement que ta mère supposait évidemment nous être connu*. J'ai aussitôt écrit à Edouard, qui m'a donné tous les détails dont je manquais. Comme toi, je considère que tu n'as pas à te plaindre de ce qui arrive. Ta nouvelle destination te permet d'étudier l'Allemagne avec beaucoup plus d'avantage; car le lieu d'où lu vas la voir est bien plus éclaire que celui que tu quittes. Berlin et la Prusse sont les foyers de la lumière en Allemagne. Alors même que l'influence politique de la Prusse est affaiblie, ainsi que cela a lieu, je crois, en ce moment, l'action qu'elle exerce
1. Hubert de Tocqueville venait d'être nommé allaclié h Tambnssadc de Berlin.
Al BAROM HUBERT DE TOCQUKYILLË. 413
sur Tesprit et les mœurs de rAlIemagne est toujours prëpondérante. Je suis enchanté que tu puisses continuer là ton éducation germanique. Tu trouveras dans les Prussiens des hommes assez avantageux, remplis souvent d'une vanité nationale un peu bruyante et disproportionnée avec le rôle que la Prusse joue maintenant dans le monde; mais, chez eux, du moins, règne une vie intellectuelle active, et encore, sur certains points, féconde. On trouve, à Berlin, des hommes très-distingués, dont le nom conserve de la grandeur. L'Université de BL'rlin est sans tîontredit la première de TAllemagne; elle contient encore un certain nombre d^hommes de lettres ou de science fort éminents. Les professeurs et les administrateurs, en Prusse, ont une position qu'ils ne possèdent nulle part ailleurs (les premiers surtout). Ils forment la classe influente. C'est là, si tu veux étudier l'esprit vrai du pays, qu'il faut tacher de faire des connaissances. Quand tu auras un peu pris langue dans lc{)aysméme, si tu désires être introduit auprès de quelques-uns des hommes distingués dnns la science et dans la littérature, je pourrai aisément, surtout à mon retour à Paris, te donner ou te procunT les moyens d'arriver facilement et agroabit'rnoni jusqu*à eux. Presque tous f^tiL tnembies CQri'es|iondiiMt5 de notre Institut. «l'ai eu inoi-méine dcïîi rapports tlirtjcls ou indirects avec quel-
raM d'en Ire eux, %| enlièi*^ l^ovW l'empreinte de Frédéric II. ^^^l toujniiis étudier pour achever de la ^llg^k donc avec soin dans toutes ses
414 €Oithi:sroïvi»ANCB.
j9uvri*#^p Cda, crnitti^uiN, U' tWâ liiLîn voir de iùHconnBi%^ Atmci^h pi'tjssiiiirirH; ri pliÉS an Ir' irouvriTi nu c/jjjniul i (Uî^i HcUrH ni i\i*s vvriis i\v i'H litujimiî biii^ulii^r, plus on Biira uni' Uuuin' iJt'i* iU* Un.
Aïtitii, mon ilur arni ; \miHG h nouH 4*t cvuk à rioin*
A HAJjAMf': LA UmiKHHV. M. vvim\}x
(Aîivi* t'uiiHÎnr, j'ai «i gramJi* imvii* d*avoii dit vij« non- V«lli^B iît de ( <Hf?i d^* inadaiiji! iïa Ctmvgum^ que, mafgn* mon ahomin;()dr ^mîTsmi^ H faiil KiVn me di'cîder ?i éiTue ^i^'st, roinrjji' (mi dil^ la l;nni i\\n inii Mjrlir lu loujj ilu |joi«. 0*i*<*^l devenu le lenijjs où le salon de vntie jwiuvrr mère /tlail si hien le centre du monde rpji! le bruit di' toul Cîe fjffi li'y passail m répandait de lui-m'^mc jusqu'aux arilipodi'g? (j! ti^mps-lit est loin de nous et par li* nombre di s années et (*Iut* mimn* par te^ elian^^mieulK qui f^ii Himi iaiti^ drjHn^ dans rasjieel dti monde, Son ^>u venir nous n*jeUe vers uo(* Mjiîiélé ki différenlc di* i:ijIIc d'arjjoui'illmi, i\iH* j*ai f»ouvejjt pejfte h auire qur j'aie vécu dauH U^n deux. liNl-œ uiï eommencenicjil di* j adotage que de j)eni*er que la première valait miefn que la heeonde? VM-œ pare<î qiu» je Huiii devenu vieuï muimemeqïje je In^jv** rpe- dann vr>(n* jeunet^N^ rt dan** U rniemte on ai^err^vait dnir U-- lu or^s de jiuaud» fitur qu'où M*! voit plu«, nt 'I I de hauU*$ n««^^|
qui disparaissent? J'ai bien peur que noire pays ait encore plus vieilli que nous dans le cours de ces quarante années. Quand je vois tant de jeunes gens, si indifTérenls, si froids, si honnêtement ennuyeux ou si tristement vicieux, il me semble avoir devant moi de petits octogénaires avec un masque juvénile. Cette vue me désespère, car j'ai toujours eu un grand attrait pour le spectacle de la jeunesse : je dis la vraie, celle qui mêle à l'inexpérience et à rimprudence de son âge Tardeur, l'enthousiasme et le ^évoûment qui doivent en être aussi. Mais me voici bien loin de l'objet de cette lettre.
J'y reviens, en vous priant de me dire comment va. votre sœur et comment vous allez vous-même. Espèrel-onc[ue madame de Gourgues reprendra l'usage des membres qui ont été atteints? Sa vie est-elle entièrement hors (le péril, et se trouve-t-elle enfin entourée de ses enfants? Ce sont là des questions dont la réponse m'intéresse vivement, et auxquelles vous me ferez grand plaisir de répondre.
De nous, je n'ai rien à vous dire, sinon que nous affrontons résolument l'hiver sur les bords de notre Océan.
A M. BnXRI REEVE, ESQ.
21 NoTeinbre 1856.
Je reçoî&j cher Reeve, une lettre de vous, datée du 18.^ yllti !dtr<î ne fail pas mention de celle que je vous ai
416 COimKSI'ONDANCF.
écrilc cl(î mon cftlo Icî 15 de ar mm, J'r«»(ftrc qii'dic voim chI nrriv(^.(î drpni.H. h me rcprocfic iVnwir garrlé iii Irmgicmfm lo fiilciico atcc wm ; vdlrc cloîgnrmrnl de li(m<lrc«t en n kA 1« rnnwv, je crflignni» de von?» mln^ww^r une lettre là ofi vr u« ne Herie/ plu^. D'une n\t\iv pnrl, j« nr pnifti eonrevoir qne je ne \om nie |>oinl ener»re pnriédii plflÎMÎr que m'fl fniirnrlicle de M, Gng, J'ai remercie rc dernier, il y fl déj?t pins d'nn moi?*, vl j'étni.*» vammcu que l'nvm fiiil quelcpie cîuwe d'annlogne avee vo««, CW pourquoi je ne vou.«i en parle point dan» ma derniArn l(îllre, bien que je vous entretienne du numcVo d'octobre. La v(5rilé est que Tarlii^e sur mon livre auquel vouh avez ouvert votre Hevue est un de ceux, et peut-éircrie ton», celui dont j'ai le plus lieu d^^lre Mlisfail, elj'en naisun gn'î infini ft l'auliîur et créditeur. Veuillez agfYîcr, je von» prie, (Mîtle part dan» ma rcconnaissancîe.
Comme j(î nuppone que ma lettre du Ifî vous e^lnrrivée après un relard, je ne rentrerai pas dans Ich m'^U que je traitais dans eelte lettre. Je n'ai rien de nouveau, d'ailleurs, h vous din!, L'<'l(felion de M. Buc^lianan, h la- ^pjelle je croyais comme vous, a enfin eu lieu. Comme vous aussi, yi pen*<e qu'elle achève de mettre l'Union dans une |)en(e qui conduit h la guerre civile; et c^;s homme* iUi àSud menacent de faire un si grond mal non-seulement h leur pays, mais à l'humaniti'î tout entière, que les ami» m^me de l'Amérique (et je suis de ceux-là) en sont réduit» h désirer quVn les arr^l(î, fût-C/<î en ii.troduisant de nouveau la guerre dan» c^es vaste» eontrée» 4pji, depui» tant d'année», ne Ja c/mnaissaienl pas.
A MADAME PUILLIMORE. 417
J'ai toujours le projet d'aller en Angleterre au printemps. Lewis, qui sait tout et quelque chose encore par delà, m'a conGrmé l'existence, à Londres, du plus grand dépôt de documents sur la Révolution qui existe dans le monde. Ce sera pour moi un attrait de plus au voyage.
A MADAME PUILLIMORE
29 Novembre 1856.
Vous êtes bien aimable, madame, de n'avoir pas voulu quitter Paris sans me donner un signe de votre souvenir. Madame de Tocqueville n'y a pas été moins sensible que moi; et nous regrettons Tun et l'autre que vous ayez visité Paris à une époque de l'année où nous n'habitons jamais cette ville. Espérons que ce voyage sçra bientôt suivi d'un autre, et que l'Exposition vous ramènera au printemps en France. Vous savez toute la satisfaction que nous aurons à vous rencontrer de nouveau, et à jouir du plaisir que votre conversation procure à tous ceux qui vous connaissent. Nous avons fait cette année un bien malencontreux voyage, comme on vous Ta dit. La maladie est venue troubler tous nos projets et déranger des plans qui avaient été arrêtés en vue, non-seulement de l'agrément, mais de l'utilité; car ce voyage était tout à la fois pour moi un plaisir et une étude. Dieu merci ! la santé de ma femme commence à se remettre, quoique bien lentement,^ et j'espère enlin voir bientôt finir les souffrances qui la tourmentent depuis quatre mois. Mais
fii. 27
118 COKllESl'O.NDAiNCl!;.
qui oserait se plaindre de misères de cette espèce cri voyant tous les malheurs dont vous me parlez et que nous déplorons autant que vous. Quant à moi, je me sens rem|)li tout à la fois d'admiration et de douleur à un Ici spectacle. Conmie vous, je me tourne volontiers vers cette jjcnsre consolante au milieu de tant de maux, que du moins nos deux nations les supportent en commun, au lieu de se les inlliger mutuellement comme cllch n'avaient guère cessé de le faire depuis cinq cents ans. J*espèreque ces maux mûmes cimenteront pour raveiiir une union si désirable; et qui est pour moi la seule consolation que je rencontre dans le temps présent. Ne trouvez-vous pas, madame, que c'est un grand et beau spectacle que celui que présentent ces deux nations, les plus civilisées et les plus riches du monde, qui, au lieu dcs'élre laissé amollir, comme on le prétendait, par les jouis* sauces de ces quarante années de paix, peuvent fournir, au besoin, des soldats plus énergiques et plus résistant» aussi aux misères de la guerre que ne le sont ces demibarbares (|ui sortent d'une société pauvre et rude. Voila qui dérange bien les systèmes de l'antiquité, qui voulaic/il que, pour bien faire la guerre, il fût nécessaire de se nourrir de brouet noir. Je suis, du reste, comme vous, fort préoccupé du sort de la grande entreprise qui s<! poursuit devant Sébastopol, et profondément inquiet, jtî l'avoue, des suites qu'elle peut avoir. Ce que vous nie dites de la manière de Voir de*** me frappe d'autant plus que celui-ci est, dit-on, du très-petit nombre des écrivains qui ne sont pas hostiles au gonvernernent acluelf
A MADAME PHlLirMORE. 4lt>
el qae par conséquent il doit, mieux que moi, savoir ce qui se passe et quels sont les sentiments de ceux qui mènent les affaires. Moi, qui ne mène rien du tout, qui ne suis absolument rien, et surtout ne veux rien être, je juge de loin que la position est critique; non-seulement la position particulière, sur laquelle nous avons principalement les yeux en ce moment, mais l'ensemble des affaires. Je crans que nous ne marchions vers la guerre générale ; et la guerre générale peut aboutir au remaniement de toute l'Europe. Cependant, puisque cette guerre a été commencée, je ne saurais vouloir qu'on s'ar* rétât avant d'avoir atteint son seul but légitime, qui est de délivrer l'Europe des périls que la Russie lui fait courir. Je crains que tout ce qui ne sera pas le rétablissemâit de la Pologne ne soit en deçà de ce but. Yous voyez, madame^ conunent l'entraînement des circonstances actuelles m'emporte à ne vous parler que politique. Mon seul but pourtant, en tous écrivant, était de tous remercier de votre aimable souvenir et de tous prier de croire que nous y aTons été fort sensibles. Veuillez, je tous prie, me rappeler respectueusement à la mémoire de lady Elgin, si tant est qu'elle se souvienne encore de m'aToir renocmtré, et agréez l'assurance de mon déTouement.
m C0UM:8i'0>UANCK.
A M. DE LAVERCNE
Tocqucville, 14 di^ceiiibre Wô6.
Ou ôtes-vous, clicr confrère? A Pari», je suppose; et c'est là, en effet, que je vous écris pour savoir des nouvelles et surtout de vos nouvelles. Qu'avez-vous fait cet été et cet automne? Voilà de premières questions qui demandent réponse. A quoi occupez-vous votre esprit en ce moment? J'imagine que vous n\'ivez pas envie de laisser dans le fourreau une si bonne lame. J'aime presque au- (ant votre talent que votre personne et votre conversalion, (îc qui n'est pas peu dire; et je m'ennuie de ne rien voir paraître de vous, soit sous forme de livre, soit, du moins, fous forme d'articles de revue. Je re(;ois ici la navAte dcH Deux Mmden; j'y cherche aussitôt quelque chose de vous, mais inutilement. Moi, qui vous prêche, je ne vous donne pas de bons exemples. Il est difficile de mener une vie plus occupée, il est vrai, mais plus stéj ile que celle que je mène depuis six mois. C'est la première fois que je m'aperçois de la merveilleuse facilité que [possèdent les propriélaires campagnards pour élre ajnslammcnt affairés, inutiles, et néanmoins fort satisfaits. Je suis ces Irois choses à la fois depuis mon arrivée ici. On dirait que je me suis proposé le problème de ne rien faire et de ne pas m'ennuycr. Je le résous après l'avoir posé; et, n'était une volonté préexistante que je conserve de sortir enfin d'un état si misérable et si doux,
je serais capable de m^y endormir toot à fait. Je compte sur mon arriTee à Paris pour m'en tirer; et je me console de mon inaction présente par mille projets d'études qui remplissent mon cerveau. Malheureusement, je ne serai guère de retour avant le milieu de février. Vous qui vivez depuis plusieurs mois peut-être dans cette grande ville, dites-moi donc, je vous prie, un peu ce qui s'y passe. En province, nous sommes comme des gens renfermés dans un caveau, qui entendraient seule-, ment qu'on remue au-dessus de leurs têtes, sans savoir ce qu'on y fait. In profundo clamantes audi ttof , Domine!
Je vous dois toujours un exemplaire de mon livre; je vous le porterai fidèlement aussitôt après mon retour. Si le présent ne vaut pas la peine d'être fait, il seara du moins offert par une amitié véritable.
A propos d'amis et d'amitié véritable, nous avons ici en ce moment Ampère, qui nous charme par toutes les qualités aimables et rares que vous lui connaissez. Quelle activité et quelle fécondité d'esprit! Cet honune-là semble augmenter de verve en augmentant d'années. On ne saurait avoir un plus agréable hôte.
TocqueTÎlle, 20 décembre 185(>.
J'ai été très-touché, chère cousine, de votre bonne lettre. Vous avez eu raison de penser que la mort de mon
cher oncle de Ilosambo me causerait une grande tristesse. Gomment ne pai5 s'affliger, en effet, en voyant disparaître un êtfe si rare? Il était le dernier d'une génération qui valait mieux que la nôtre. Qui a jamais eu plus de chaleur dans le cœur, plus de véritable élévation dans les sentiments, plus d'énergie même au milieu de son extrême douceur et de son aiigélique bonté, dès qu'il s'agissait de l'honneur ou du dévoir. C'était une grande .âme ornée de toutes sortes d'aimables et charmantes qualités* J'espère que son souvenir ne sera stérile pour aucun de ceux qui ont eu le bonheur de rapprocher.
Je n'en ai point voulu à votre fils de n'être pas venu me voir à son passage à Cherbourg. Je sais qu'il était très«pressé. J'ai regretté seulement que nous n'ayons pas eu le plaisir de recevoir chez nous un jeune homme dont nous apprécions beaucoup, ma femme et moi, le mérite et la conduite. Il eût été reçu ici en parent et en ami. t e crains, d'après ce que vous me dites, que cette occa* sienne soit perdue pour deux ans au moins. Je me réjouis pourtant, et pour lui et même pour vous, qu'il ait voulu faire le grand voyage qu'il va entreprendre. Vous avez désiré en faire un sujet distingué; et tous les signes qui montrent que vous avez réussi doivent vous être agréables. Veuillez dire à votre navigateur, chère cousine, que je le suivrai, de loin, avec un bien vif intérêt, autour du monde.
Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de votre père que je serais très-heureux de revoir. J'attache un gi-and prix à ce que vous me dites que mon livre l'a intéressé;
'\ MAliAMK LA (:o>!TESSE DE GRANCEY I5.>
j'aimerais aussi à causer avec lui de ce qui en fait la malière. Je conçois qu'on trouve la liberté politique périlleuse, pourvu qu'on ne trouve pas le despotisme bon. J'aime surtout qu'en cette matière on ait le courage de son opinion, et qu'an lieu de dire aux Français : a Vous avez un admirable gouvernement! » on leur dise ce qu'on pense, c'est-à-dire : « Chers compatriotes, il est sans doute très-désagréable de dépendre conmoe vous de tous les caprices d'un seul homme; mais vous me permettrez de votts dire que vous avez le gouvernement qui vous convient le mieux. » Je consens à ce qu'on n'ait pas les vertus qui permettent de se conduire soi-même et dispensent du maître, pourvu qu'on ne soit pas content de ne les pas avoir. Est-ce trop exigeant?
Vous jugez, très-chère cousine, qu'il faut que je compte encore sur votre amitié pour vous envoyer cet affreux griffonnage. Je ne saurais, en effet, me déshabituer d'y compter un peu. Je me rappelle toujours le temps de notre première jeunesse, où nous riions de si bon cœur; et je ne puis non plus oublier votre mère, ni la bonté particulière qu'elle m'a toujours témoignée. Ces souvenii'S sont un lien qui m'att;iclie toujours à vous, en dépit de Fespace qui nous sépare et du temps, et me rendent toujours agréables nos causeries. Je voudrais que vous en pensiez autant de votre côté; maïs j'en lionle.
42i CORRESPONDANCE.
TocqueTille, 28 décembre 185G.
Votre lettre est si aimable, chère cousine, et Toire colère si bienveillante, que je veux sur-le-champ vous remercier. Je confesserai d'abord que je suis un affreux grifTonneur. La faute en est un peu à ce bon et spirituel vieillard qui m'a élevé; vous l'avez connu, l'abbé Lesueur, un saint, et un saint aimable, ce qui ne se rencontre pas toujours. 11 a eu l'idée singulière de me faire apprendre à écrire avant de m'apprendre l'orthographe. Comme je ne savais pas trop comment écrire mes mois, je les embrouillais de mon mieux, noyant ainsi mes erreurs dans mon barbouillage. 11 en est résulté que je n'ai jamais su parfaitement l'orthographe, et ai continué indéfiniment à barbouiller. Je vous prie de croire que mon cher abbé a mieux réussi dans d'autres parties de mon éducation. Pour en revenir au mot que vous déclarez sans doute avec raison illisible, j'imagine que ce doit être la distance ou quelque chose de semblable. Je ne vois guère, en effet, que le temps et la distance qui puissent nous séparer. Tout le reste nous rapproche, el surtout tant de souvenirs communs qui ne sauraient jamais s'effacer entièrement de notre mémoire. Comment ne pas se rappeler avec plaisir les amis de sa jeunesse? On les aime pour eux et pour le charmant souvenir de la jeunesse elle-même qu'ils rappellent. Je ne saurais
A MADAME LA COMTESSE l>K GRASCSY 435
Don plus jamais oublier votre mèiv, nou-seuleiiient ses bornés, moisson esprit ; cet esprit fort et biillanl, propre à une génération qui avait appris à penser cl à sentir par elle-même, au lieu de iispirer dans je ne sais qttd Heu commun terne et fade, comme celle d'aujour-
Je ne sois pas étonné que le monde vous ennuie; j'ai trop bonne o|>imon devons pour en douter. Il es(, en effet, mortellement ennuyeux, surtout ce qu'on appelle le Srand monde, sans doute puce qu'on s'y réiinil surtoiil *taB< de grandes maisons et dans de giimtis a\^]m-[C' menls. Paris est cependant encore la ville t ii se reiiconireni le plus de gens d'un commerw spirituel el aimable; mais il faut les pécher au milieu d'un océan de sots; et une fois qu'on les tient, il est difficile de les metlre ensemble. Je me figure cependant (ju il ne serait yns impossible de se faire, à Paris, une société IVnl agréable, au milieu de laquelle on jiourrait passer, thaque annw, avec plaisir plusieurs mois. Mais il faudrait, iwur tola, Iwaiicoup de temps, d'efforts, de soins, el je dois ajni;- ^f, hélas! beaucoup de bons dinei-s. Car, en général, il [» rien qui ait meilleur appétit que les Umx esprils. donnez-moi de liavartlor ainsi avec vous. Cela vous fcra. fin moins, que je vous écris avec ]tlinsir. Que jous m -^isine, comme vous le diu>s'? Je vous «serions quelquefois ensemble (l<!
nwure, quelque temps qu'il fas'se, fnées dehors ; maisqitanil le soir as dans le i^-alnn, mais dans itn
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cabinet bien tranquille, où brille dans une antique et vaste cheminée un grand feu clair. Nous restons là, jusqu'au coucher, ma femme et moi, et de plus, comme dans ce moment, un ou deux amis particuliers. Nous sommes entourés des meilleurs livres qu'on ait publiés dans les principales langues de l'Europe. Je n'ai rien admis dans cette bibliothèque que d'excellent : c'est assez vous dire qu'elle n'est pas très-volumineuse, et surtout ([ue le dix-neuvième siècle n'y tient pas une très-grande place. Nous prenons, pour le lire, tantôt un livre, tantôt un autre : c'est comme si nous forcions l'homme d'esprit qui Ta écrit à venir causer avec nous. Le temps fuit au milieu de ces occupations tranquilles; nous trouvons toujours qu'il va trop vite; et, en effet, la vie s'avance. Il est bien dommage qu'on ne sache véritablement le parti qu'on en peut tirer, que quand on devient vieux.
Je m'arrête là pour ne pas vous ennuyer. Adieu, trèschère cousine, ou plutôt à bientôt; car, à la fin de février, nous retournerons à Paris, et j'imagine que vous y serez. Ne nous oubliez pas tout à fait jusque-là. Portezvous bien et surtout croyez à mon ancienne et très-sincère amitié. Ne m'oubliez pas auprès de votre mari ni dv vos enfants, surtout dn marin auquel nous nous inléressons do bien bon cœur.
ANNÉE i857
A M. lf: comte de girgourt
Toqueville, 1" janvier 1857.
Vous commencez Tannée en manquante une promesse, cher monsieur de Circourt, ce qui n'est pas un bon début. Vous m'aviez dit dans votre dernière lettre que vous me feriez parvenir les opuscules que je vous avais demandés, et vous ne Tavez point exécuté. Je vous rappelle votre engagement et profile do la même occasion pour vous faire, suivant mon Tiabitude, des questions. Si cçjlcs-ci vous ennuient, ne vous prenez de ce mal qu'à vous-même, qui avez amassé un si grand trésor de connaissances et qui en faites si volontiers part à vos amis. . Voici cette fois ce dont il s'agit. J'ai quelque curiosité de savoir en quoi consistait cette espèce d'agitation fiévreuse (le l'esprit humain qui a précédé immédiatement la Révohition française dans toute l'Europe, et qui s'est mani-
festée par l'illuminisme, les rose-croix, la franc-maçonnerie, le mesmérisme..... Je sais par divers ouvrages, entre autres par le livre assez médiocre de Mirabeau sur la monarchie prussienne, qu'en Allemagne, en 1788, date du livre, toutes ces doctrines avaient immensément d'adeptes et agitaient d'une manière profonde, bien que vague, les esprits. S'il existait un livre et même quelques livres qui donnassent une idée exacte de ce singulier état de l'esprit humain, particulièrement en Allemagne et dans le nord de l'Europe, et qui pût indiquer en quoi il consistait, je tâcherais de me procurer ces ouvrages. Je ne puis donner à ce sujet un temps très-long, ni me livrer, à cette occasion, à de très-grandes études; mais je souhaiterais beaucoup apercevoir en gros la chose sous un jour vrai, et me rendre compte de son caractère et de son étendue. Si vous pouvez m'aider à cela, vous rae ferez plaisir.
Je lis avec trop de plaisir tout ce que vous dites de la politique pour vous laisser libre de ne m'en point parler. Toute l'Europe est-elle aussi amie et réconciliée que le dit le Moniteur? i' en doute un peu, quand je vois les cajoleries de la presse anglaise pour l'Autriche. Cela nie semble indiquer une certaine crainte d'isolement et une certaine défiance de l'amitié auguste qui, depuis trois ans, fait la gloire de l'Angleterre, comme chacun sait.
Ce qui se passe en Asie, surtout à l'égard de la Perse, me paraît de nature à préparer d'assez grands embarras en Europe; ou plutôt ce qui tôt ou tard amènera des événements graves, c'est la haine violente qui sépare au-
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jourd'hui la Russie et l'Angleterre et qui ne peut manquer de produire quelque jour des effels considérables dans les affaires du monde. La guerre de Turquie, en rendant les Russes et les Anglais de rivaux ennemis, a plus fait contre la paix du monde qu'elle n'a fait pour cette même paix, on éloignant pour un temps la question du partage de la Turquie,
Que deviennent les salons? Les petites nouvelles ont bien du prix quand on est aussi privé que nous le sommes des grandes. Adieu.
k M. FRESLON
Tocqueville, 6 janvier 1857.
Je ne vous écris que deux mots, mon cher ami. J*ai toujours oublié de vous faire une question que voici. Il y a un M. ***, avocat, qui rend compte des tribunaux dans un feuilleton hebdomadaire de***. Il paraît fort indépendant, et très-approbateur de ceux de ses confrères qui témoignent de l'indépendance; et néanmoins il ne cesse de parler en termes piquants et souvent méprisants de l'Académie française qui, cependant, est le seul corps en France qui montre encore de l'indépendance et fait l)arfois de l'opposition. Je voudrais bien savoir ce qui anime si fort M. *** contre nous. Si vous connaissez l'homme, demandez-le-lui donc, je vous prie. Du reste, [iresque tous les feuilletonistes des journaux indépendants donnent en ce moment le même spectacle, et ce n'est
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