A 11. LE COMTE DE MONTALEMBËKT
mêmes indiquent une étude approfondie de mon œuvre. On y trouve encore une nouvelle preuve de Tintérêt que vous portez au livre et à l'auteur et je ne saurais trop vous en remercier. Quelques-unes me paraissent fondées, mais prématurées. Il y a desjugementssur la Révolution qui ne peuvent trouver leur place que dans la partie même de Tœuvre qui traitera de cette Révolution. Dans le livre que vous venez de lire, je ne la considère pas en face et pleinement. Je ne fais qu'ouvrir de temps en temps des jours sur elle. Je montre ce qui se prépare. Je n'ai pas encore pour but de la saisir dans ses procédés et de la juger dans ses œuvres. Du reste, tout ce que vous me dites à ce sujet, alors même que je ne pourrais l'admettre pleinement, sera pour moi, vous pouvez en être certain, un sujet de longue méditation. Je vous avoue que je suis très-effrayé quand je songe à cette seconde partie de mon livre, ébauchée, mais si loin d'être finie, et bien autrement difBcile que la première. Quand on parle de l'ancien régime, on opère sur un mort. On ne saurait traiter la Révolution elle-même sans toucher le vif. Eh puis! combien d'études plus variées et plus grandes que celles auxquelles je me suis déjà livré sont nécessaires, si je veux approcher de l'idéal que j'ai dans Tcsprit ! Cependant, les encouragements que je reçois m'obligent à ne point renoncer à mon entreprise et me poussent au contraire énergiquement à la suivre. Il y a bien longtemps, du reste, que cette entreprise est conçue. Le livre que je viens de publier et sa suite roulent dans ma tète depuis plus de quinze ans ; le projet s'en est niAri
Z^m CORRESPONDANCE,
et les formes de l'œuvre se sont fixées dans la grande «maladie que j'ai faite en 1850. Je puis dire que, depuis Jors, j'y ai pensé presque sans cesse.
Vous me dites, mon cher Montalembert, que vous •comprenez sans peine toute la sympathie que j'ai ressentie pour votre ouvrage après avoir lu le mien. 11 y a en effet, dans votre beau livre sur l'Angleterre, un grand nombre <ie passages qu'il me semblait que je venais d'écrire, beaucoup de pensées qui m'agitaient aussi au moment mênie où vous les exprimiez; un sentiment commun surtout, le goût vrai et fort de la liberté, me paraissait animer les deux livres de la même vie. Vous avez donc bien raison de ne pas vous étonner en voyant que je vous ai si bien compris et si vivement approuvé. Si beaucoup d'autres n'ont pas éprouvé en ceci des impressions analogues aux miennes, il faut malheureusement en conclure, ce que nous ne savons déjà que trop, que nos contemporains sont une génération fatiguée et comme terrassée qui n'écoutera qu'à regret ce qui jiourrait l'émouvoir et l'induire à faire un effort. Je crois, du reste, que vous vous tromperiez si vous croyez que votre livre n'ait pas vivement frappé beaucoup d'esprits. J'ai vu des gens qui sont de vos adversaires naturels, qui Tad- /miraient eux-mêmes vivement et je n'ai rencontré personne qui n'y trouvât encore plus de verve et de talent que dans aucun autre de vos écrits. Je voudrais donc que vous ne vous découragiez pas et que vous n'en restiez point là.
Adieu ; croyez, je vous prie, à tous mes sentiments » de haute considération et de bien sincère amitié.