‹ Œuvres complètes d'Alexis de TocquevilleChapitre 61 sur 72 · A M. LE COMTE DE CIRCOLRT · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE CIRCOLRT

Tocqueville, 2î2 février 1857.

Je veux, cher monsieur de Circourl, joindre quelques mois à la lellre que je viens d'écrire à madame de Circourl pour vous remercier de la communication que vous m'avez faite relativement aux Illuminés (TÀllemagne. Vous me dites que M. Kanke vous annonce l'envoi de quelques ouvrages. Si ces ouvi-ages vous parviennenl, je vous prierai de les garder jusqu'à mon retour, qni am^ lieu dans trois semaines environ. M. Ranke sait-il que c'est dans mon intérêt que vous lui avez fait les questions auxquelles il répond? Cela ne ressort pas du fragment de lettre que vous m'avez communiqué. S'il en était ainsi, et que ce fnt pour être mis sous mes yeux que les livres qu'il vous annonce fussent envoyés, je me croirais obb'gédelui écrire, quoique je n'aie pas Tfaonneur de le connaître personnellement. J'entrerais, d'ailleurs, avec plaisir en rapport direct avec un homme aussi justement célèbre. Dans ce cas, veuillez me donner son adresse. Je vois, du reste, qu'il s'est trompé sur le sens des questions que je lui ai fait adresser. Je n'ai jamais ci-u que les sectes des Illuminés aient eu une influence appréciable sur l'arrivée de la Révolution française, et qu'on doive les considérer comme une de ses causes. Je' les regarde seulement comme un des nombreux qui caraclérisaienl l'état des esprits à l'épo-

<jiieoii elle vM ttrmh : étdt de» efipril» d'oii olJc vM .virlie. C'est hcmi.h ce rapjwrl que ce» sectes m^intcnîssejil. Je {Kmede, du resie, et j^ai lu rilistoirc ilr. Schlonnerf dont M. Kanke \mvk. C'est une œuvre un peu lourde^ mais (pii renferme des faits allemands for f int/;n'.Msants pour un étranger. Cet ouvrage m'a éle ifidii\u6 et prêle par Lewis, le clianc<*li(;r actuel de TÊchiquier. Je vous avoue confidentiellement que je n'ai pas bien compris Tessai épliémere des lllumirrés jKiur rfmcilier l^enpril jfartirtflier du dif^huilièrne êiècle avec len forrnen hiéranhùiuc» ri hi/ralifiuet du mzième niècle. Cela veut dire sans doute qu'ils ont voulu animer de Tesprit nouveau le corps de la vieille société européenne^ ^v Irouve'/'Vous pas que les Allemands les plus distingués (K;uvrent quelquefois d'un peu de galimatias les \ééi^^ les plus claires?

J'esjKîre que dans votre réponsiî vrms ne me pfirlcrc/ pas seulement des clicmes qui se disaient il y a cent ans, mais de c^îlles qui se disent aujourd'hui. Vos grandes ef Vos petites nouvelles sont un des grands agréments de notre solitud(^ Je suis porté h croire que le gallicanisme du gouvernement, qui peut être sincère chex Tagenl^ u^est^ clie/ le. maître, qu^me manière de montrer h^ dents \\ la cour de Ilome et de forcer le pape à venir ii Paris. Le moyen pourrait hicn être efficace. En attendant, les *'* et compagnie doivent commencer à envoyer leur saint au diable; et c'est déj/t assess réjouissant pour les spectateurs.

llappele/-moi4 jr vomh prie, partiadièremenl aa son-

A M. LE BAKO>' UIBERX DE TO:QlEVILLE. T»:.

wMjir de madame de Kauzan el à celui de madame Swell'hine, el croyez, elc.

Tocqueville, 23 féTrier 1857.

Si je n'ai pas répondu pi us tôt, mon cher ami , à ta lettre, il n'en faut pas conclure qu'elle ne m'ait pas intéressé. Tes lettres me font, en général, fort grand plaisir à lire : mais je ne suis pas toujours maître de t'écrire à mon tour aussi souvent que je le voudrais. Mes matinées sont consao^es à l'étude, et mes journées se passent dans les champs à surveiller des ouvriers» Nous avons en ce moment de grands travaux que nous poussons le plus vite que nous pouvons, afin de rendre nos dehors à peu près ce qu'ils doivent être. Cela fait, nous n'entreprendrons plus que de petits travaux ; car nous ne sommes pas de ces oisifs qui ne peuvent souffrir la campagne qu'à la condition d'y avoir une multitude d'ouvriers, et ne sont pas plutôt parvenus à y être bien établis qu'ils s'y ennuient. Je crois que tu trouveras Tocqueville fort changé en bien, quand tu y reviendras : je voudrais que ce fût cette année* Pour la première fois depuis vingt ans que j'habite te pays, j'ai entrepris de mettre un peu d'ordre dans toutes les vieilles paperasses qui sont entassées ici dans ce qu'on nomme le chartrier. Un examen complet m'eût pris plus de temps que je n'en avais à ma disposition. Mai? le peu que j'ai vu de ces documents de famille m'a

Irès-inléressc. J'ai rencontre pcndanl près de quatre ecnls ans la ligne de nos pères, les retrouvant loujours à Tocqueville, et leur histoire mêlée à celle de loule la population qui m'entoure. II y a un certain charme à fouler ainsi la terre qu'ont habitée les aïeux, et à vivre au milieu de gens dont toutes les origines se mêlent aux nôtres. Je t'attends pour compléter ces études qui n'ont d'intérêt que pour nous , mais qui pour nous ont un intérêt très-grand. J'ai eu aussi la curiosité de jeter un regard sur les vieux actes de baptême et de mariage de la paroisse; ils existent en partie jusqu'au seizième siècle. Je remarquais, en faisant cette lecture, que, il y a trois cents ans, nous servions de parrains à un très-grand nombre d'habitants du village : nouvelle preuve des rapports doux et paternels qui, dans ce temps-là, existaient encore entre les hautes et les basses classes; rapports remplacés dans tant de lieux par dçs sentiments de jalousie, de défiance et souvent de haine.

Je suis charmé de ce que tu me dis de tes études. Tu fiiis bien de te rendre maître de l'histoire d'Allemagne, surtout depuis la Réforme. Ce que tu me dis de Schiller* m'a souvent été dit par des Allemands de goût. Comme historien, Schiller est un grand coloriste, mais non un copiste fidèle de la nature. Son livre serait, je crois, un bien mauvais guide si on le lisait pour connaître le détail exact des faits et même les ressorts particuliers qui ont fait agir certains personnages et produit certains in-

i . De son ouvrage sur lu guerre de Trente Ans.

cidenls de cette grande pièce. Mais je crois qu'il indique bien les causes générales de Tévénement et le mouTement des idées et des passions qui produisirent celui-ci ou en naquirent. Après tout, il n'y a que cela qui soit absolument sûr en histoire; tout ce qui est particulier est toujours plus ou moins douteux. Du reste, Schiller est surtout digne d'occuper le premier rang parmi les hommes de génie par ses poésies. Ses grandes pièces de théâtre et ses petits morceaux détachés sont, à mon avis, parmi les plus belles poésies qui se puissent rencontrer dans aucune littérature. Si je savais assez l'allemand pour juger en pareille matière, je dirais que Schiller me parait au moins égal à Goethe comme poète; et il lui est inûniment supérieur comme homme. Le dieu Goethe, immobile dans son Olympe, et décrivant les passions humaines sans jamais les ressentir ni les partager, m'a toujours paru un être peu attirant, tenant du diable par son insensibilité, son égoisme et son orgueil, et de l'homme par ses petites passions seulement.

Il y a une Histoire générale de l'Europe au dix-huitième siècle, faite par un Allemand, Sclilosser : c'est un ouvrage solide et très-bon à lire dans les parlies qui traitent de rAllemague dans ce siècle-là. Je te le recommande quand tu seras arrivé à l'époque qu'il décrit.

Ton père m'écrit que si je pouvais te trouver une

bonne femme, il faudrait l'indiquer ; et que tu serais dis-

j posé à te marier, si l'occasion se présentait et que la

I ^ermmne te plût. Montre-moi donc un peu ce côté de

I i(ii( jnrit. Je m'intéresse à ton bonheur domestique an-

4r,fc CORflKSFONDANCK.

tant qu'à la carrière ; et loul ce qui pourrait contribuer à le rendre heureux comme tu l'enlends me causerai! une grande joie ; et je Iravaillerais de mon mieux, sj cela était possible, à t'y aider. Il n'y a de solide et de véritablement doux dans ce monde que le bonheur domoslique et Tintimilé avec une femme qui sait vous comprendre, vous aider, et au besoin vous soutenir dans les diflicultés de la vie. J'ai Irop éprouvé cela par ma propre expérience pour n'en être pas convaincu. Au fond, il n'y a que dans un père ou dans une femme que la vraie el continuelle sympathie peut se trouver. Toutes les autres amitiés ne sont que des sentiments incomplets et inefficaces comparés h celui-là. Je voudrais que tu trouves ce bonheur, puisque tu peux le comprendre et y aspirer. Mais avec la manière dont on se marie en France, il est bien dilUcile d'y réussir ; la plus grande affaire de la vio s'y conclut, en général, plus légèrement que Tachai d'une paire de gants.

Me voilà au bout de mon papier et de mon temps; jr t'embrasse de tout mon cœur.

A M. LE BARON HIjBKRT OE TOCQUEVILLE

Hv\&. i avril iS?î7-

Il nv \mi pn^ tVrxeuser, mon cher enfimt, tic m^ donner di^^ détails 8ur toi-même. Rien oëMMÉul m'b^ téresser d^ivanlage, et la conCauce ne saurait être miiuo placée. Tu Imuves vn moi rm ami Irè^-teodri' i*l irJs*

A M. LE DARON JIUDERT DE TOCOIEYIUE. 451» sur pour lequel rien de ce qui te touche ne sera jamais iadifTérent, et qui prendra toujours un grand plaisir à l'aider en toutes choses, autant que faire se pourra. Dans ia circonstance actuelle, je ne te blâme point de songer au mariage; je crois même que tu as raison. Seulement je suis effrayé quand je pense au besoin particulier que lu as de faire un bon choix, et à Tinc^rlitude qui entoure un pareil choix, quoi qu'on fasse, en France, où Ton se marie à peu près comme à la Chine, c'est-à-dire de façon à ne connaître qu'après le mariage qui on a épousé. Pour un homme de ton caractère, il faut rencontrer de certaines qualités bien difficiles à démêler à Tavance. Nous nous y appliquerons de notre mieux, quand l'occasion se présentera. Mais qu'il est difGcile de disœmer le caractère d'une jeune fille ! Je le crois presque impossible. Aussi, ainsi que je le mandais à ton père il y a quelque temps, et à toi peut-être, la méthode la plus sûre à suivre m'a toujours paru, moins de chercher, à savoir ce qu'est la jeune fille (hors Textérieur, bien entendu), que de bien connaître le père et la mère, la Jamille, l'éducation, l'esprit qui règne autour de celle dont on désire faire sa femme. Tout ce qu'on dit d'elle avant le mariage me touche, je l'avoue, très-peu. Mais je suis très-sensible à tout ce que des gens bien informes me racontent des dispositions, des idées, des sen liments qui ont cours parmi ceux qui rentourcnl, et qui ont exercé de l'influence sur elle. Il est peu de bons ^rtwÉB qui produisent de mauvais fruits. Mon expérience ^m'a montré, au contraire, qu'il était extrê-

iUl CORRESPONDANCE.

memenl rai-e do voir iino femme désirable sorlir d'une famille ou les habitudes sout mauvaises ou les senlimenls vulgaires. Cela arrive quelquefois, mais Irès-nirement ; et le plus souvent j'ai vu que les jeunes fiilos sorties de ces familles, après s'élre bien conduites i;n certain temps, finissent par mettre enfin au grand jour es défauts qu'elles tiennent du sang ou que réducatiou leur a données. Le choix est donc difficile à faire. Maî^ c'est une raison de plus pour s'appliquer à bien rencontrer. Sois sur que ta tante et moi nous nous joindrons de tout notre cœur à tes parents pour faire heureusement cette recherche.

Tu ne m'apprends rien, mon cher enfant, en me parlant de ta disposition mélancolique et de ta timidité. Quant à celte dernière, il ne faut pas t'en trop préoccuper; elle cédera, sans disparaître peut-être jamais complètement, à Faction de Tàge, à rexpérience des hommes et des affaires, au poids qu'on acquiert enaval^ çant dans la vie. Gela est infaillible, à moins que lu no quittasses une carrière qui le mêle forcément aux affaires et aux hommes, pour te renfermer dans une ivtraite dont bientôt tu ne pourrais plus sortir. Qui a été plus timide dans sa jeunesse que ton cher grand-père? Notre bon abbé Lesueur, dont tu as entendu tant parler, m'a raconté des traits incroyables de. cette fâcheuse disposition de l'esprit. Peu à peu, cependant, mon père est devenu un homme du monde chez lequel ce défaut originaire s'était, en très-grande partie, effacé. Ainsi t*arrivera-t-il, si tu tiens bon et no codes pas à la tentation

A M. LE BAPiON HUBERT DE TOCQl'EVILLE, 4il qu'ont les hommes de Ion tempérament de vivre prèsijuVi part. Il n'y a pas précisément à vouloir vaincre de force sa timidité: il suflit de persévérer dans un genre de vie qui ne peut durer un certain temps sans la détruire ou la diminuer infiniment de lui-même.

Ta disposition mélancolique est un fait plus grave. Je iluis le dire, pour te donner du coulage, que souvent elle tient beaucoup à Tâge. Elle se montre fréquemment beaucoup pkis forte dans la jeunesse que dans Tâge mûr. Je l'ai éprouvé moi-même. Dans ma jeunesse, j'ai «'té extrêmement sujet à ces tristesses vagues et sans cause dont tu parles. J'étais alors souvent, pendant des t^paces de temps très-longs, inutile à moi-même et à charge aux autres. Quelquefois encore les accès reviennent ; mais ils sont de plus en plus rares et toujoui^ trèîi-courls. Aussi me Irouvé-je plus heureux aujourd'hui qu^il y a vingt-cinq ans. Je ne crois pas qu'il seit hien efficace, quand on se sent poussé de ce côté-là, de H^ retenir par des raisonnements. Cela ne sert guère. Le seul remède actif que j'aie rencontré, ce sont les affaires et le travail. Jamais, dans ces moments-là, ou Irès-raremenl du moins, le monde proprement dit n'a -uWî pour me soulager. J'y portais ma tristesse, et la xue <le«5 effets désagréables que cette tristesse causait sur les autres l'augmentait encore. J'étais, au contraire, ti'èspropre à jouir du monde, dès que les affaires ouïe travail avaient chassé ou écarté, du moins pour un temps, le mauvais démon. J'ai éprouvé aussi par mon expérience *|m% quand on se sent porté à ce mal, la société de per-

i42 CORRESPOND A NCK.

sonnes ou trop occupées d'idées sérieuses ou surtout sujettes à une humeur mélancolique était très-nuisible. La conforniité des humeurs porte à désirer s en rajn procher ; le contact trop fréquent et trop intime avec i'iles est dangereux. Rien ne m'a plus servi dans ma vie que la rencontre de quelques amis, d'opinions et de sentiments élevés et conformes aux miens, mais d'humeur vive et en train. Je citerai, par exemple, G. de Beaumont et Louis de Kergorlay. Je te parle avec tant de tendresse et de franchise, et tu me connais si bien, que tu ne m'en voudras pas d'ajouter que je crois que quelquefois le contact trop fréquent et trop intime de ton âme avec celle de Ion excellente mère, quelque doux qu'il puisse être, n'est pas de nature à te fortifier contre le penchant dont nous parlons. Tout a une teinte mélaucolique dans cette âme tendre; ses consolations même doivent viser à la résignation plutôt qu'à la lutte. C'est une mère admirable qu'on ne saurait trop vénérer et chérir, mais qui a plutôt besoin d'être remontée comme on dit, qu'elle n'est en état de remonter les autres. Tu serais un ingrat de ne pas lui donner la tendresse la plus dévouée, comme tu le fais. Mais je crois que si tu iv concentrais dans sa conversation ou dans sa correspondance, tu y trouverais peu de remèdes efficaces contre le mal dont tu te plains.

Voilà, mon cher ami, ce que je pense très-sincèrement, quand je pense à loi, et j*y pense souvent avec une grande affection. Je compte sur toi pour continuer les traditions de notre famille et maintenir intacte la

lionne réputation qui s'attache à noire nom. J'espère surtout qu'un jour tu continueras, au milieu des populations parmi lesquelles tes ancêtres ont vécu, le rôle si honorable qu'ils ont eu, et que tu y laisseras un jour lin nom aimé et respecté comme eux. Je voudrais donc te mettre en état de profiter de tous les avantages que tu as naturellement et tirer parti des excellentes qualités ot des facultés que tu possèdes. Tu vois, en tous cas, par la longueur même et le détail de cette lettre, combien lu me préoccupes, et combien ta confiance en moi, au moins sous ce rapport, est bien placée.

Paris, 5 avril 1857.

C'est enfin de Paris que je vous écris, mon cher ami, ce petit mot. J'ai cru que nous n'y viendrions jamais, tant il nous était pénible de nous arracher à notre retraite. On m'en a presque tiré de force pour me faire venir à une élection acddémique qui a eu lieu mardi dernier. Je suis arrivé de très-méchante humeur et j'ai peine encore à me consoler de n'être plus d'où je viens. J'espérais presque trouver ici à mon débarqué l'ami Senior. Mais de lui point de nouvelles. J'imagine que la curiosité l'aura retenu en Angleterre, et qu'il a voulu voir quel serait le résultat électoral. Ceci importe plus, ^ fittL ^*une élection académique.

lions aussi, sans qu'il y paraisse rien^

d'une élection générale : élection à laquelle personno n'attache une grande importance, mais qui n'en fait pas moins de nous, comme nous l'assure le Morih leur y l'un des peuples les plus libres de la terre, et achève de rendre notre gouvernement en tout conforme aux grands principes de 89. Dans l'état actuel des faits et moyennant les précautions prises par la législation et le gouvernement, je crois qu'il n'y a pas possibilité de lutte quelconque dans les campagnes. Dans quelques grandes villes, où, malgré tous les efforts de l'administration, les électeurs peuvent s'entendre un peu, cette lutte serait possible. Mais c'est surtout à Paris, et seulement, je crois, à Paris, qu'on pourrait espérer un succès. Une espèce de comité électoral composé de gens assez modérés cherchait à se former pour préparer l'entente des différents partis opposants. Ses membres viennent dêlro arrêtés, au nombre de 35, sous la prévention, à ci qu'on m'assure, de tentative pour corrompre les élections. Peste ! quels puristes que nos gouvernants!

Les articles de Lavergne, à propos de la population, dans la Revue des Deux Mondes, font, me dit-on, une assez grande sensation. Je n'ai pu encore les lire. L'auteur est à Rome; la mort de son frère l'a forcé d'aller en Italie où celui-ci demeurait. Cet aimable et excellent homme est bien poursuivi dans sa famille depuis un an^

Mon éditeur m'a dit que M. Guizot allait publier bientôt des espèces de Mémoires qu'il intitule : Mémoires pmir servir à Ihii^loire de mon temps. Je suis

A M. HENRY REEYE, ESQ. 445

lâché SOUS uu certain rapport qu'il n'ait pas laissé faire cetle publication à ses enfants après lui. Je ne suis bien friand que des Mémoires posthumes ; quand, n'ayant jJus rien à espérer ni à craindre, on se donne à cœurjoie le plaisir de mordre après sa mort ceux qu'on a clé obligé de ménager de son vivant. Néanmoins, ce que peut dire M. Guizot des hommes de son temps, après avoir été mêlé à tant d'affaires, ne peut manquer d être très-intéressant. Il est d'ailleurs de la race de ces chevaux de combat qui ne se plaisent que dans la guerre. Quoique vivant, j'espère donc qu'il sera presque aussi nniraé qu'un mort. Il ne tombera pas dans la fadeur des dcmi-teinles, si ordinaires à ceux qui veulent attirer l'attention mais non la haine ou la critique sur leur personne et mourir tranquilles après s'être longtemps battus. Il y a un siècle que je n'ai des nouvelles des Grote ; j'espère que la femme et le mari vont bien. Me voilà ici au moins jusqu*au 15 juin, époque oii j'ai toujours l'intention d aller vous voir. D'ici là, je serai bien plus dans les bibliothèques et dans les archives que dans les salons. '

Uappelez-nous particulièrement et très-amicalement au souvenir de madame et de mademoiselle Reeve, et croyez à ma bien sincère amitié.

iin CORI\ESl'ONliAi\<:F:.

A M. HENRY REËVË, ËS(i.

Paris, ce 20 avril 1857.

J'ai reçu, mon cher ami, voire numéro d'avril, et je vous en remercie infiniment. J'ai d'abord lu rarticle sur notre dernier recensement. Je trouve cet article trèsbien fait et très-digne d'attirer l'attention publique : non-seulement à cause de la connaissance que vous y montrez du sujet particulier qui vous occupe, mais aussi et plus encore peut-être pour TiiTtelligence générale qui vous y faites voir de la France et de son état social. Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup d'Anglais qui fussent en état de concevoir et d'exprimer autant d'idées justes sur un pays, qui, bien que voisin, est si dissemblable du leur. Ce que vous dites sur la population rurale de France est d'une vérité frappante. Vous l'avez bien comprise et fidèlement peinte. J'ai trouvé aussi beaucoup de portée dans ce que vous dites des conséquenceb politiques que doivent avoir les faits signalés par le dernier recensement, surtout quant à l'armée et à la constitution politique du pays. Quant aux cames de ces mêmes fails, vous ne m'avez pas pleinement satisfail. Le problème reste encore extrêmement obscur à Ine^ yeux; et comme rien de ce qu'on a écrit ou dit jusqu'à présent sur ce sujet ne Ta encore résolu, je commence à croire que, dans l'état encore peu développé des fai(î= fibservés, il est insoluble^

A H. etNR\ UEt\E, KSU. UT

Je suis cuiivaiucu que chez nous la dÎTisiou du sol et le partage ^al oui été pour beaucoup dans la lenteur du deTeloppement de la population. Cela a>l-il été ou eût-il été de même ailleurs? Je n'^en sais rien. Mais il esl iDc<mtestable que chei nous ce sont les gens aisés qui i«Dt peu dVufauts. À mesure que le paysan devient propriétairp, la famille est moins nombreuse. Je ne dis point cela dans le but de vanter ni de critiquer nos lois, mais oomme on fiiit que je tiens pour constant. Dans les fa- «ailles ais^, c'est on reproche très-ordinaire que lou di^esse à des amis qui ont une nombivuse famille ou jui semblent bieulôt devoir en avoir une. Comment éta- ': lirei-voos cette fille-là? comment donnenex-vous un état 1 ce garçon? Est-il raisonnable de mettre dans le monde iis élies qui tous y occuperont une pétition si inférieure à la vôtre et transformeront une famille riche en famille panvre? La vérité est qu'en France, pour continuer la CmiiUe, il ne £iut pas suivie le vieil usage d^avoir beaui'*upd'enfiwts; mais, au contraire^ veillera ne pas défiasser le chiffre de deux ou au plus de trois. A o^te seule condition on peut espérer perpétuer le nom qu'on K»rte et le rang social qu'on occupe.

Quant i Y^ire phénomène, Tattraction de la popu-- Lotion rurale dans les villes, je crois que ce mouvement ^.'St précipité d'une manière violente et anwmak par le^ {«rooédés gouvemonentaux dont vous parlei ; mais en hùmème il me parait naturel et conforme aux lois do la dvilisatkm. Je suis convaincu qu'à tout [K^endre !a )«:»pQkition qui habite vos villes est encore, comparati-

ii8 COKUKSrONDANCfc:.

vcinciil parlant, lrùs-sn|u'îricure à la iiôUc. Je ne crui> pas non plus que le résultat de ce ihouvemcnt soit d'appauvrir ragriculture. Je crois au contraire cpie, si ce déplacement n'est pas trop brusque, il la sert. Il crée des centres de consommation pour ses produits, d(«^ marchés pour ses denrées. J'avoue que, pour ce qui est des pays qui m'environnent, je ne saurais y voir aucun signe de décadence agricole, mais plutôt un progrès, qui, dans le département que je connais le mieux , puisque je l'habite, peut être appelé rapide.

Ce que vous me dites des conséquences qu'aura ai iriême accroissement de la population des villes et surtout de Paris, quant au gouvernement du pays, nir semble, du reste, très-vrai, mais appartient à un au(rc ordre de conséquences que celui dont il vient dViir question. Vous remarquez aussi avec beaucoup de vérilé que la France, et surtout la France agricole, est devenue infiniment moins disj)osée à aimer la guerre qu'à de^ époques antérieures. J'ajoute seulement qu'il ne faudraii pas trop se liera cette humeur pacifique des pa\san>. On pourrait encore les entraîner plus facilement que leui> dispcisitioiis li;il^iLiH*llrs ni! |KjNiTaienl le f^irt: tinii' C'est eijcon: U cl/issn In plus pri^pre h m jeter avi^: jiii^* sion dans In guerre , si un sait bien la prendre, i*«J éU* surpris de voir i\\ùc quelle fnciliïé elle s'est prélt^ h U dernirî'e ^ueiri», a laciutïHe f'Ile ue. aMiqirenîîit rîeii, d comme \h:u ii peu elle s'Iiîilpiluail h WHni shkni '*:^^ celle fiiit^rt' jjrudui:^ajL Je ne Uî'y att^'n^lîiî^^ piiml ^ m'a iaÎL beaucoup ri!l1uchii\ ^i im^j Hn.

A M. J. J. AMPÈRt:. m

.ju'nn très-grand effort militaire serait encore possible, s'il avait lieu avant que les causes qui développent chaque jour rhumeur pacifique n'eussent eu le temps de produire tout leur effet.

J'ai noirci tant de papier en vous parlant de votre excellent travail, qu'il ne m'en reste qu'assez pour vous dire que nous allons assez bien, que je travaille le plus que • je puis, mais bien moins que je ne voudrais ; que je regrette un peu ma retraite et qu'il me tarde d'y retourner, mais par le chemin le plus long et le plus agréable qui est l'Angleterre. Rappelez-nous bien au souvenir des vôtres. Mille amitiés.

A M. J. J. AMPÈRE

Charaarandc, 25 mai 1857.

J'ai reçu avant-hier votre petit mot de Florence, cher ami.

J'ai assisté avant-hier au convoi de X... Tout le monde officiel était là, et je me suis donné la satisfaction (le montrer mon dos à plusieurs anciens amis qui me présentaient leur visage. Le mort avait été visité par l'archevêque de Paris, qui, disait-on, avait opéré son retour au giron de TÉglsr, Personne n'en croyait rien. Maison n'en préparait pns mains nne superbe cérémonie

la paroisse. X.,., qui se (h)nlail ajiparemmenl du coup, tvnîl mfe dans son testament qu'il défendait de mener

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