A M. BOUCHITTÉ
Cannes, 5 mars 1859.
J'ai reçu votre lettre, mon cher ami, et je vous en remercie. Je vois que vous ne m'oubliez pas, et que les bruits qui ont alarmé mes autres amis vous ont ému vous-même. Ces bruits étaient, comme vous l'avez su, sinon entièrement faux, au moins singulièrement exagérés. Il n'est que trop vrai que je suis malade ; sans cela je ne serais pas ici ; mais, pour le moment, ma maladie, loin de s'aggraver, semble marcher vers un mieux décisif. Depuis mon arrivée ici, j'ai retrouvé le sommeil, Tappétit, les forces ; malheureusement les bronches sont encope loin d'être guéries, et tant qu'on n'en arrivera pas là, on ne tient rien.
Ma plus grande misère est l'ennui. On m'ordonne comme premier remède le silence; et, en effet, mon corps s'en trouve à merveille; mais souvent mon esprit se sent accablé de ccrégime. Je n'aurais jamais pu m'imaginer le prix qu'a la parole avant d'en avoir perdu Tusage. Je ne puis encore travailler sérieusement; j'en suis donc réduit à lire. Mais on ne peut lire sans cesse, et puis quoi lire? J'ai toujours été un très-mauvais liseur^ à moins ^ue je n'eusse un but positif dans la lecture. Mon habilod^ e$t plutôt de me nourrir sur moi-même, ce qui est «jiituïpt 0 est vrai, une assez maigre nourriture. Mais ' je la préfère à une meilleure que me
fournissent les autres. Je dis me nourrir sur moi-même^ en réfléchissant profondément, mais non en laissant divaguer misérablement ma pensée, comme je suis réduit à le faire en ce moment.
Je vous sais gré de garder bon souvenir du pauvre Tocqueville ; c'est un lieu qui est bien avant dans mon cœur ; et je préférerais vivre sous son ciel tantôt si tristement doux, tantôt si orageux et si terrible, que de respirer Tair le plus embaumé de l'univers, sur les bords de la mer la plus bleue et la plus tranquille. Mais ma pensée ne se tourne vers lui en ce moment qu'avec quelque mélancolie; car je ne pense pas que son climat puisse s'arranger d'une manière habituelle avec ma santé, et je désespère 'de passer de nouveau sous mon toit ces longs hivers qui me paraissaient si courts.
Adieu, mon cher ami....