‹ Œuvres complètes d'Alexis de TocquevilleChapitre 67 sur 72 · A M. LE COMTE DE NONTALEMBERT · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE NONTALEMBERT

Cannes, 20 noTembre 1858.

Mon cher Montalembert, quoique je sois relégué en ce momenl dans un coin bien retiré du monde et assez malade, je ne suis pas cependant insensible à ce qui vous arrive, elle bruit des violences dont vous êtes l'objet arrive jusqu'à moi.

Je n'ai jamais pu me procurer votre article*. Dufaure, dont j'ai reçu une lettre hier, m'assure qu'il ne s'y trouve pas un seul mol qui puisse servir de fondement raisonnable à la poursuite qui est dirigée contre vous. Aussi, suivant lui, ce n'est pas à cause des passages in-

i. I/fi Ubat sur Vlnde au Parlement anglais.

crimincs qu'on vous poursuit, mais bien à cause de ce qu'on n'ose pas incriminer. Ceux-là sont, me dit-on, la plus admirable apologie des institutions libres et des grands effets que ces institutions produisent. Je n'ai pas besoin de vous dire que, sur ce terrain, je suis avec vous de cœur et d'âme, et qu'ici vous êtes le champion de ma cause. Laissez-moi donc vous serrer la main de loin avec effusion.

Vous serait-il impossible de m'envoyer votre article sous enveloppe? Nul, j'ose le dire, ne vous lirait avec un cœur plus sympathique que moi.

Présentez mes hommages à madame de Montalembert et croyez à tous mes sentiments de sincère amitié.

Je suis arrivé ici depuis trois semaines pour y passer l'hiver, afin d'essayer de m'y débarrasser d'une bronchite opiniâtre qui commençait à m'inquiéter.

Cannes, !•' mars 1859.

Chère cousine, je vous renvoie les lettres si intéressantes que vous m'avez envoyées et j'y joins deux mots : car aujourd'hui le temps me manque pour faire une chose que j'aime beaucoup, qui est de vous écrire longuement.

Que noire cher Ântonin se soit fait les amis les plus respectables parmi ceux qui ont vécu près de lui, c'est^ en vérité, ce qui ne demandait pas sa preuve. Je connais notre jeune homme à fond^ et je sais les sentiments qu'il doit et peut inspirer.

Je ne suis pas encore bien rassuré par la correspondance que vous m'avez envoyée, et je désire vivement en savoir plus long. L'âme de votre fils, malgré tout ce qu'il dit de son calme, est encore profondément agitée ; elle

n'a point repris son équilibre; et tant qu'un homme est en cet état, on ne saurait être parfaitement tranquille. L'idée de donner sa démission me paraît folle. Dieu veuille qu'elle ne soit pas exécutée avant que vous soyez arrivée à temps pour l'en empêcher. Je suis sûr que cet incident n'exercera qu'une très-faible influence sur sa carrière, pour peu qu'il laisse un peu marcher les choses sans s'en mêler; et c'est plus que jamais le cas de dire avec Pascal, c< que presque tous les malheurs des hommes leur arrivent toujours pour ne pas savoir se tenir quelque temps tranquilles dans une chambre. » À la chambre près, qui serait bien chaude en Gochinchine, Àntonin ne saurait mieux faire. L'amiral sera bientôt fâché et troublé de ce qu'il a fait; car votre fils n'est pas le premier venu... Enfin, ce qui m'inquiète, c'est l'espèce de mal du pays qui semble s'être emparé de votre fils et qui, du reste, se comprend très-bien. Il serait, au contraire, très à désirer qu'il pût rester-là jusqu'à la fin des opérations militaires et y prendre part dans une condition quelconque. Mais c'est beaucoup demander d'un jeune homme épuisé de fatigue et abreuvé de dégoût. Le temps me manque et j*en reste là. Mille et mille amitiés de cœur.

Ci-jointe une lettre pour Ampère. J'écris de plus en particulier à celui-ci.

A M. BOIHIHITTÉ. 521

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