CHAPITRE II
DES CAVSES OCCVLTES DES GOVTES,
L’humeur qui cause les goutes ne se peut bien expliquer, non plus que celu y qui fait la peste, ou qui est cause de la verole ou de l’epilepsie : et est totalement d'autre nature que celuy qui fait vn phlegmon, ou vn œdeme, ou erysipele, ou scirrhe : et iamais ne se suppure (comme dit Aëce, chapitre 12. du 12. liure ?) comme font les
1 Le chapitre se terminait ici en 1575; le reste est de 1585.
? Cette citation a été ajoutée en 179.
JLL,
autres humeurs : joint aussi que les iointures qui en sont affligées sont desnuées de chair, et de temperature froide et seiche : et lors que lesdits humeurs defluent en quelque partie iusques à s’apostumer, ne causent telles douleurs que celuy qui fait la goute, ny mesme vn chancre apostumeux. Outre plus, lesdits humeurs ne font des nœuds aux iointures comme fait celuy qui cause la goute, lequel laisse vne matiere gypsée incurable, ainsi que nous declarerons cy aprés.
Sur ce faut noter,que cest humeur fluant ne fait pas nuisance par la voye où il passe (non plus que celuy qui cause l’epilepsie, montant des parties iuferieures iusqu’au cerueau sans leur faire aucune nuisance), mais subit qu’il est tombé aux iointures, cause extremes douleurs, et autres diuers accidens, en eschauffant ou refroidissant. Car on voit aucuns malades qui se disent brusler, et ne leur peut-on appliquer remedes assez froids : autres disent sentir vne froidure glacée, lesquels on ne peut assez aussi eschauffer : et mesmement en Vn mesme corps se voit que la partie dextre est intemperée de chaleur, et la senestre de froidure.
Aussi on voit des gouteux, lesquels ont la goute chaude au genoüil, et au mesme pied froide: ou aux pieds chaude, et au genoüil froide. Le diray plus : on voit souuent vne {res-grande chaleur estre vn iour en vne partie, et l’autre vne froideur: et partant en vYn mesme membre faut vser de remedes contraires. Et quelquesfois ceste matiere virulente estsi peruerse et maligne, qu'elle repugne , et ne cede à nuls remedes : et disent les malades sentir plus de mal y appliquant quelque chose, que lors qu'ils n’y font rien. El bon gré mal gré de
toutes choses faites par raison et methode, ceste matiere a son periode el paroxysme : qui demonsire apertlement la mesconnoissance et malice de la cause.
Pareillement on voit que lesgoutes ne se peuuent jamais parfaitement guarir (principalement celles qui sont hereditaires) quelque diligence qu’on y puisse faire : dont cela est venu en prouerbe, mesmes aux poëtes latins, entre lesquels Horace dit :
Qui cupit, au meluil, iuuat illum sic domus , aut res,
Ut lippum pictcæ tabulæ, fomenta podagram.
Voulant dire, que les medicamens et fomentations dennent autant d’allegemens aux podagres, que font les richesses à celuy qui est vexé d’auarice infatigable, desirant {ousjours d’amasser : ou comme les peintures et tableaux donnent recreation à vn homme qui a mal aux yeux. Sur quoy aussi Ouide dit:
S'oluere nodosam nescit medicina podagram :
Qui signifie que la medecine ne peut guarir la goute des pieds estent noueuse i. Donc en ce on ne doit accuser les Medecins et Chirurgiens, ny aussiles Apoticaires et leurs drogues.
Car rose affermer, qu'aux goutesily a vn certain virus inconneu et indicible : ce qu'Auicenne semble confesser , liure troisiéme , fen. 22. traité 2.
chapitre 5.et7. quand il dit qu’il y a vne espece de goule qui est d’vne matiere si aiguë et maligne, que si elle vient à s’esmouuoir par quelque courroux d'esprit, elle cause vne mort subite. Aussi Galien au liure de
1 L'édition de 1575 ajoutait : si ce n'est pour pallier, Ceci a été effacé en 1579.
LE VINGT-VNIÉME LIVRE
Theriaca ad Pisonem, chap. 15. dit que le theriaque profite aux podagres, et à toutes maladies articulaires, parce-qu’il obtond, consomme et seiche la matiere virulente des goutes. D’auantage, Gourdon au chapitre des goutes, semble auoir entendu qu’en icelles y a quelque venenosité, quand il dit qu’en telle maladie lvsage du theriaque est fort à loüer , et principalement aprés que le corps est mondifié et purgé. Or pour le direen vn mot, les goutes participent de quelque matiere virulente, tres-subtile et veneneuse, non toutesfois contagieuse, laquelle peche plus en qualité qu’en quantité : qui cause vne douleur extreme en la partie où elle tombe , et est cause d’y faire fiuer les humeurs, principalement ceux qui sont aptes et preparés à descendre :
et non seulement les humeurs, mais aussi les esprits flatueux : ainsi qu’on voités morsureset piqueures de bestes venimeuses, comme des mousches à miel, freslons, et autres, qui par leur venin causent douleur aiguë, auec chaleur, enfieure et vessies : qui se fait par lebullilion des humeurs causée par le venin. Le virus arthritique fait pareils accidens, lesquels ne cessent iusques à ce qu'il soit resoult et consommé, soit par Nature, ou par medicamens, ou par les deux ensemble.
Or il faut icy entendre que les accidens des morsures et piqueures des bestes venimeuses ne viennent pas seulement pour la solution de continuité : car on voit souuent les cousturiers, et autres artisans, se piquer profondément de leurs aiguilles aux extremités des doigts, mesmes entre ongle et la chair : neantmoins ne sentent pareille douleur, et n’y voit-on suruenir le plus souuent
DES GOVTES.
aucun mauuais accident. Parquoy ie conclus que les accidens prouenans à cause de la morsure d’vne vipere, ou piqueure d’vn scorpion, iettant vne bien petite quantité de venin, et qui est cause en peu de temps de faire yne intemperature à la partie et grande mutation au corps, se doiuent attribuer non à la playe, mais à la qualité du venin principalement.
Aussi la cause de la douleur et des autres accilens qui aduiennent aux goutes, est vne virulence et venenosité, laquelle (comme nous auons dit ) peche plus en qualité qu’en quanlité : ce qu’on connoist en ce qu’aucuns ont des douleurs aux iointures sans aucune apparence de defluxion d'humeurs, mais par vne seule intemperature irdicible : laquelle chose peut estre encores illustrée et entendue par ceste histoire.