HISTOIRES MEMORABLES
Le Roy estant à Bordeaux, ie fus appelé aucc messieurs Chapelain, Conseiller et premier Medecin du Roy, Castellan, Conseiller et Medecin du Roy,et premier de la Royne, auec monsieur de la Taste, Medecin de-
meurant à Bordeaux, et maistre Ni-.
cole Lambert, Chirurgien ordinaire du Roy, pour visiter et donner conseil à vne damoiselle, aagée de quarante ans ou enuiron, malade d’une tumeur de la grosseur d’vn petit
pois, située au dessous de la ioin-.
1Ce Chapitre existait déjà en 1575, mais confondu avec le précédent ; il en a été séparé en 1579,
ture de la hanche senestre, partie externe : et sur ladite tumeur et parties voisines, sentoit par interualle de temps vne extreme douleur, comme ie declareray cy aprés : et pour l’appaiser on auoitcherché tous moyens, appellant pour ce faire plusieurs Medecins et Chirurgiens, voire mesme des sorciers et sorcieres : tous lesquels ne luy sceurent donner aucun allegement de sa douleur. Or ayans tous entendu ceste histoire, ie desiray fort sçauoir quels accidens suiuoient en l’accés de sa douleur : dont ie m’en allay au logis de ladite damoïiselle, accompagné dudit de la Taste: où bien {ost aprés estans arriués, sa douleur luy print : et alorselle commença à crier, se iettant çà et là, faisant des mouuemensincroyables. Car elle met- {oit sa teste entre ses jambes, et les pieds surles espaules, auec plusieurs autres mouuemens merueilleux. Cest accésluy dura prés d’yn quart d'heure:
pendant lequel ie m’efforçay à prendre garde s'il suruenoiïit tumeur, ou quelque inflammation au lieu de la douleur : maisie puis acertener qu’il n’en y auoit aucune, ny au sens du tact, ny de la veuë, Vray est que lors que jy touchois, elle crioit d’auantage. L'accés passé, elle demeuroit en vne grande chaleur et sueur yniuerselle, et lassitude de tous ses membres, ne se pouuant aucunement remuer. Or aprés auoir veu telle chose, ie demeuray grandementesmerueillé, comme aussi ledit de la Taste: auquel ie demanday ce qui luy en sembloit : il me fit response, qu’ilestimoit que c’estoit vn demon qui tourmentoit ceste pauure creature. En quoy ie ne luy vouius contredire pour l'heure, attendu que iamais n’auois veu ny ouy parler dé tel accident.
Car si c’eust esté vne maladie epilep-
tique, il se fust ensuiui perdilion de tous les sens, auec conuulsion : mais ceste demoiselle ratiocinoit bien, et parloit encores mieux. Aprés qu’eusmes fait rapport de ce spectacle à messieurs Chapelain et Castellan, ils furent grandement estonnés : et fut conclu de nous tous (attendu qu’on auoit procedé auparauant par plusieurs moyens , lesquels ne luy aucient aucunement osté sa douleur) qu’on luy appliqueroit sur la tumeur vn cautere potentiel, lequel rappiiquay : et l’escarre cheute, tomba vne sanie virulente de couleur fort noire:
et fut veuë depuis n’auoir aucune douleur.
Parquoy ie veux conclure par ceste histoire, que la cause de sa douleur estoit vn virus venimeux , lequel pechoit plus en qualité qu'en quantité, qui eutissue par le moyen de l'ouverture faite par le cautere.
Vn semblable fait es aduenu à la femme du cocher de la Royne, de-
meurant à Amboise, au milieu du
bras droit, ayant par certains iours semblables douleurs que la susdite damoiselle : laquelle nous vint trouuer, messieurs Chapelain, Castellan et moy, à Orleans, nous suppliant que nous eussions à luy vouloir donner secours à sa douleur !, qui estoit si vehemente qu’elle se vouloit ietter par les fenestres, ayant pour ceste occasion garde auecelle. Nous conclusmes qu’on luy appliqueroit vn caulere potentiel sur la partiemesme, ainsi qu’auions fait à la susdite damoiselle, ce que ie 6s : et l’ouuerture faite, sa douieur cessa, el la depuis du tout perdue.
1 La phrase s’arrêtait Jà en 1575; le reste a été ajouté en 1579,
LE VINGT-VNIÈME LIVRE
Or pour retourner à nostre propos, le vice des humeurs mest pas seulement cause des goules, par-ce que le mal ne seroit pas seulement aux iointures, mais aussi aux parties musculeuses : et ne causeroit telles douleurs, comme Pay dit. Aussi on peut dire à la verité que le mal ne vient pas de l’imbecillité des iointures (comme plusieurs estiment) laquelle seule aussi ne peut causer telles douleurs, Car s'il estoit ainsi, les douleurs ne cesseroient iamais pendant que l'homme vit, d'autant que l’imbecillité est tousiours aux articles : ains les deux ensemble, c’est à sçauoir, la redondance vicieuse de l'humeur , et l'imbeciilité des articles.
Que diray-ie plus pour demonstrer Pincertitude de la cause des goutes?
C’est qu’elles sont comme vne rente constituée :pourcequ’ellesreuiennent tous les ans à certainstermes, principalement en automneet au printemps!, quelque diligence que l’on y sçache faire : de quoy l'experience fait foy. Et qui plus est, celles mesmement qui viennent de naissance, c’est à dire, par heritage du pere et de la mere, ne peuuent iamais guarir vrayement, comme ay dit : ains seulement recoiuent curepalliatiue. Et pour y proceder , les Medecins et Chirurgiens dojuent auoir bon pied, bon œil, el qu'ils soient munis de bon iugement, et de plusieurs et diuers remedes, à fin qu'on en puisse choisir selon qu’on verra les accidens aduenir, pour seder les douleurs tant chaudes que froides, ou mistionnées ensemble, {ant qu’il sera possible.
1 Selon Hippocrates Æph. 55. li. 6. —A, P, Cette citation dale seulement de l'édition posthume de 1598,
DES GOVTES.