LEPRE
peau, et ne peut librement sortir, pour ce que le cuir est fait gros, dense, et espais, par l’adustion des humeurs pourris : partant la vertu expulsiue est continuellement stimulée à ietter horsles vapeurs acres etmordicantes.
Le treiziémeest qu’ils ont vne emaciation ou amaigrissement, et consomption des muscles qui sont entre le poulceetle doigtindex, non point seulement pource que la faculté nutriliue a defaut d’alimens pour nourrir lesdits muscles (car tel defaut est general par tous les muscles du corps) mais pource qu’iceux , comme letenar,ayans vne eminence manifeste, la depression et emaciation , comme chose estrange et inaccoustumée , est plustost remarquée en iceux. Et pour ceste raison ils ont les espaules protuberantes en forme d'ailes, à cause de la consomplion et emacialion de la partie interieure du muscle trapeze.
Le quatorziéme, ils ont vne stupeur ou diminution de la faculté sensitiue, à cause que les nerfs sout remplis d’humeurs melancholiques gros et terrestres: quifait que l’esprit animal ne peut reluire et estre porté par iceux aux parties qui en ont besoin, dont s'ensuit stupeur.
Veritablement ie me suis souuent trouué à l’espreuue des ladres, et entre tous les signes dignes d’estre bien notés, cestuy-cy m'estoit commun, c’est que les ayant piqués d’vne assez grosse et longue espingle au gros tendon qui s’attache au talon, qui est fort sensible par dessus les autres, et voyant qu'ils n’en sentoient rien, bien que l'eusse poussé l'aiguille fort auant, ie conclus que veritablement ils sont ladres. Or pourquoy ils perdent ainsi le sentiment, le mouuement leur demeurant entier, la cause est que les
nerfs qui sont disseminés au cuir sont plus affectés, et ceux qui sont aux muscles ne le sont tant : et pource quand on les pique profondement ils sentent la piqueure , ce qu'ils ne font à la superficie du cuir.
Le quinziéme, ils n’ont point ou peu de sentiment en leurs extremités, el icelles tombent principalement en la declinaison, à cause que la faculté expultrice iette les humeurs pourris qui la molestent le plus loing qu’elle peut des parties nobles, dont vient que l’humeur melancholique estant de substance grosse, accompagnée du virus lepreux, oppille les nerfs, de facon que l’esprit sensitif ne peut penetrer et reluire iusqu’aux extremilés, lesquelles sont loing de la chaleur naturelle : ioinct que depuis que l’vne des principales facultés manque en vne partie, les autres la desdaignent et n’y reluisent assez suffisamment, pour la sympathie qu'elles ont les vnes auec les autres :
et par ainsi la partie tombe en totale morlification.
Le seiziéme, ils ont songes et idées en dormant fort espouuentables : car quelquesfois il leur est aduis qu’ils voyent des diables, serpens, et manoirs obscurs, sepulchres, corps morts etautres choses semblables.lesquelles impressions sont faites au sens commun à cause des vapeurs fuligineuses del’humeur melancholique qui montent au cérueau : ainsi que nous voyons aussi aduenir à ceux qui estant mords de chiens enragés tombent en hydrophobie.
Pour le dixsepliéme, nous mettrons qu'ils sont quasi tous cauteleux, trompeurs, et furieux t, sur le commence-
1 La phrase finit là en 1568; tout le reste est de 1575.
ment et increment de leur maladie, à raison de l’adustion des humeurs, à laquelle d’auantage la siccilé sert d’aiguillon: mais en l’estat et decli naison de la maladie, ils deuiennent cauteleux et trompeurs, et soupçonneux, à cause qu'ils sont deffians d'eux-mesmes, à raison de la melancholique qui, froide et seiche, lesrend ineptes à executer toutes choses, soit de corps ou d’esprit : d’où vient que craignans toutes choses, voire les plus asseurées , ils {aschent{ tousiours à paruenir et suppleer par malice ce qu’ils sçauent leur defaillir d'esprit et d'adresse : qui est la mesme cause pourquoy les vieilles gens , les mala des et femmes sont sur tous suiets à tels vices, Ils desirent aussi grandement la compagnie des femmes, et principalement au temps de l'accroissement et estat de leur rmaladie, à raison de la chaleur estrange qui les brusle au-dedans : mais en la declinaison ils abhorrent tel deduit, parce que leur chaleur naturelle est presque exhalée et esteinte 1, Cela peut aussi prouenir de la crassitie de leurs humeurs, lesquels outre que ils sont. terrestres, sont d’auantage embroüillés d’vn esprit flatulent excité et proumené dedans la masse sanguinaire par la chaleur non naturelle.
Le dixhuitiéme, leur vrine est espaisse comme celle des iumens, et quelquesfois subtile pour l'angustie des vaisseaux par où passe l’vrine, par lesquels le plus subtile s’euacue ?:
icelle est aussi quelquefois. blaffarde, et de couleur cendrée et fetide, comme tous leurs autres excremens.
Le dixneufiéme, ils ont le sang fort
1 La fin de ce paragraphe est de 1575.
?Ce membre de phrase : es quelquesfois subtile, elc., est de 1575,
RP
DE LA PETITE VEROLLE ET LEPRE. 279
gros, aduste, et de couleur noirastre et plombine : et si on le laue, on le trouuera arenuleux en sa profondité pour la grande aduslion.
Le vingtiéme est qu’ils ont le pouls fort debile et languide, à raison que le cœur et faculté pulsatile residente en iceluy , est tellement opprimée des vapeurs fuligineuses qui s’esleuent de leurs humeurs grossiers et melancholiques, qu’elle ne peut librement battre t.
Or nous auons plusieurs autres signes de ladrerie, comme dureté de ventre, à raison de l’ardeur du foye :
rots frequens, à cause de la frigidité de lPestomach causée de l'humeur melancholique qui regorge en iceluy :
frequente sternutation, pour la plenitude du cerueau : mais entre tous cestuy leur est fort frequent : c’est que leur visage et tout leur cuir apparoist tousiours onctueux, à raison de l’ardeur et chaleur non naturelle qui dissout et liquefie toute la graisse qui est sous la peau, dont elle semble toute arrcusée. Ce qui se connoistra si on leur iette de l’eau nette sus la peau : car l’on verra icelle ne s’arrester en aucun lieu par faute de prise ?,
Or des signes susdits les vns sont vniuoques, c’est à dire qui demonstrent veritablement la lepre : les autres sont equiuoques ou communs, et suruenans à d’autres maladies qu’à icelle lepre, toutesfoisseruent grandement à la connoistre. Et pour conclusion, si toutes ces choses là ou la plus part sont trouuées , elles demonstrent veritablement la ladrerie parfaite.
1 Cette explication est de 1575 ; l'édition primitive portait : à raison que la chaleur naturelle est suffoquée par celle qui est estrange causee dy virus lepreux.
2 Ce paragraphe est entièrement de la date de 1575.