‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 224 sur 602 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

DES ACCIDÈNS OVI VIENNENT A CEVX AVXOVELS LE VENIN DV CHIEN EN- RAGÉ EST COMMENCÉ D’ESTRE IMPRIMÉ AVX PARTIES NOBLES 1;

Au commencement le malade deuient fort pensif, el murmure entre ses dents : il respond sans propos, et deuient cholere plus que de coustume : il pense voir en dormant vne infinité &e choses fantastiques, et finalement tombe en vne maladie nommée des Grecs hydrophobia, c’est à dire crainte d’eau.

Puis aprés que le venin s’est d'a:

uantage augmenté, et à ja du tout changé l’economie ou harmonie des parties nobles, alors la vertu imaginatiue , ‘et toute raison et memoire el'autres sens se perdent : et par consequent le malade deuient fol et insensé, et ne connoïst aucunement ses familiers amis et domestiques, etse deschire et esgratigne, et mord soymesme et es premiers venus qu’ peut attraper : qui se fait à cause des vapeurs let fumées meläñncholiques qui montent au cerueau, et alterent et corrompext le temperament d’iceluy : parquoy la raison est perdue, ensemble tous les autres sens, dont le pauure malade est incité à courroux et à mordre. Semblablement il a souuent des mouuemens et tressaillemens inuolontaires , et contractions de nerfs : qui se fait à cause de la siccité vehemente , prouenant du venin chaud et sec, qui blesse le temperament des nerfs qui sont dissemi-

1 Ce chapitre est presque en entier copié du chap. 8 de l'édition de 1575.

DES VENINS

nés és muscles, et aussi qui leur consomme l'humidité substantifique.

Pareiïllement le patient a vne grande seicheresse en la bouche, et la langue aride et seiche , auec vne soif intolerable, toutesfois sans appetit de boire, pourtant que desia son corps a pris vne affection contraire à ses actions naturelles, dont il aduient qu'il ne desire les choses qui naturellement appaisent la soif. Plus il a la face et les yeux rouges et grandement enflambés, et pareïllement tout le corps, à cause de extreme chaleur et siccité prouenante du virus veneneux et malin. Il imagine qu’il voit et oit des chiens, et veut pareillement japper et mordre : qui se fait parce que le venin du chïen enragé change et altere toutela temperature de Phomme en toute sa complexion et similitude : en sorte que tous ses sens , pensées, parolles et visions, et generalement toutes ses actions sont deprauées par l'humeur melancholique et veneneux espandu és ventricules du cerueau, lequel leur change Pesprit, tellement que le malade pense voir et ouïr des chiens, voire croit luy-mesme estre chien, duquel aussi il ensuit la voix enroüée, parce qu'il jappe, aboye, crie et hurle comme les chiens , sans honte et respect de son honneur, au grand espouuentement de ceux qui sont presens et qui l’oyent. L’enroüeure vient par la grande seicheresse, qui a desseiché la trachée artere et Les instrumens de la voix. Il fuit grandement la lumiere, à cause que l'humeur melancholique, qui ést obscur et tenebreux, est contraire à icelle : qui fait que le malade desire les tenebres, qui luy sont semblables. Il craint aussi à voir l’eau (encore que ce soit vn re-

mede fort vtile pour rafraichir son extreme chaleur et siccité) ou quand il regarde en vn miroir, il luy est aduis et imagine qu'il voit des chiens, et que ce souuenir luy fait auoir ceste crainte, Pour ceste cause il craint l’eau, et toutes choses transparentes ef luisantes, ayans quelque reuerberation : et quand il les voit, il crie et tremble, de peur d’estre encores mords : dont vient qu’il tombe, et se veautre en {erre pour se cuider couurir d’icelle. Et telle chose se fait à cause que les vapeurs alterées et corrompues penetrent par les yeux, et estans paruenues à l’eau ou miroir, ou autres corps semblables, par leur reuerberation luy representent des choses 1.

Or ils disent que celuy qui est mords d’vn chien enragé, s’imagine tousiours voir le chien duquel il a esté mordu, la crainte duquel lu fait ainsi fuir et craindre l’eau. Autres disent cela aduenir,à cause que par la rage le corps tombe en vne extreme siccité, qui le fait fuir Phumidité comme son contraire. Rufus dit que la rage est vne espece de maladie melancholique. Or mous sçauons estre chose propre à tous melancholiques, d’auoir quelque chose particulierement en crainte; par lAphorisme vingtcinquiéme de la seclion sixiéme : mais principalement ils craignent toutes choses luisantes comme l’eau, les miroirs, à cause qu'ils cherchent les tenebres, pour-

1 L'édition de 1575 ajoutait ici: Z'out ainsi qu'on voit que des yeux d’une femme ayant ses fleurs, sortent des vapeurs lesquelles ‘infectent et gastent Le miroir. Cette fable ab-

| isurde se trouvait encore répétée en 1579 et

1585; elle n’a disparu que dans la première édition posthume.

ce qu’à icelles les inuite leur humeur noir, obscur et tenebreux ti.

Il a vne sueur froide, et sort de l’vlcere vn virus escumeux, fetide, virulent et erugineux, c’est à dire de couleur de roüilleure darain : qui aduient par l’extreme chaleur et acuité de l’acrimonie &u virus adherant en la partie, laquelle fait ebullition et pourriture. Aussi on trouue lvlcere quelquesfois aride et sec.

L'vrine est le plus souuent claire et subtile, à cause que les colatoires des reins sont fort resserrés et estressis, pour la chaleur et siccité du venin :

aussi quelquesfois est fort espaisse et noire, qui se fait à cause que la vertu expultrice chasse tant qu'elle peut par les vrines l’humeur melancholique, qui a esté corrompu par le venin. Pareillement elle est aucunesfois totalement supprimée et retenue, par la siccité du virus et des matieres crasses, visqueuses et gluantes, dont se fait totale obstruction des parties detiées à l’vrine. Bref, le pauure malade est tellement (ourmenté par ces accidens, qu’en la fin vaincu de douleur et de trauail, à faute de manger et boire, il meurt furieux et enragé.

Mais lors que du commencement (et deuant que le venin ait entré au corps et gaigné les parties nobles ) on administre les remedes propres, les malades ne faillent à guarir, et peu de personnes sont morts ausquels on ait diligemment pourueu.

1'Tout ce paragraphe est une addilion de

LE VINGT-TROISIÈME LIVRE

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