‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 272 sur 602 · CIERS PVBLICS, QVI ONT LA CHARGE DE LA POLICE · texte numérisé non relu

CIERS PVBLICS, QVI ONT LA CHARGE DE LA POLICE

Les Magistrats doiuent faire tenir les maisons et rues nettes , et n’ysouffrir fiens ny autres ordures, el faire porter les bestes mortes et autres immondices loing de la ville, et les enterrer profondement : aussi faire tenir les riuieres, puits et fontaines nettes de toute impurité : pareillement defendre exprés de ne vendre bleds corrompus, et chair infecte aux boucheries, ny poissons alterés et corrompus. Ils doiuent defendre les estuues et bains, à raison qu'aprés qu’on en est sorti, la chair et toute lhabitude du corps en est ramollie, et les pores ouuerts : et partant la vapeur pestiferée peut entrer promptement dedans le corps et faire mourir subitement : ce qu’on a veu aduenir plusieurs fois. Is doiuent chasser et tuer les chiens et chats , de peur qu’ils n’apportent la peste des maisons aux autres, pource qu’ils peuuent manger le reste des malades pestiferés ou leurs excremens, et par ce moyen peuuent prendre la peste et Ia porter ailleurs : toutesfois rarement en sont malades, pource que leur temperament n’y est pas disposé.

Is feront visiter les malades par Medecins et Chirurgiens et Apotigaires gens debien, ekperimentés : et scauront ceux qui seront pestiferés, et les feront sequestrer , les enuoyans aux lieux establis pour les faire traiter, ou bien les feront enfermer en leurs maisons (ce que toutesfois ie

n’approuue pas, mais plustost leur defendre la conuersation des sains) et les enuoyeront penser et alimenter à leurs despens, s'ils ont de quoy, et s'ils sont pauures aux despens des deniers communs de la ville. Aussine doiuent permettre que les citoyens mettent en vente aucuns meubles de ceux qui sont morts de peste.

Ils doiuent fermer les portes de leurs villes non encor entachées du venin, pour obuier que les voyageurs venans de quelque lieu infect ne leur apportent la peste: car ainsi qu’vne brebis galleuse peut infecter tout vn troupeau , aussi vn pesliferé peut infecter toute vne ville.

D’auantage, il doiuent faire pendre vne nappe ou autre signal, aux fenestres des maisons où auçuns seront morts de peste. Il faut aussi que les chirurgiens , et ceux qui conuersent auec les pestiferés, portent vne verge blanche en la mais , lors qu'ils iront par la ville, à fin qu'ils facent retirer le peuple arriere d'eux.

Pareillement ïls feront enterrer promptement lescorps morts, par-ce qu’ils se corrompent et pourrissent plus en vne heure, que ne feront en (rois iours ceux qui ne sont morts de peste, et d’iceux s’'esleuent certaines vapeurs putrides par exhalation fort fetide, voire plus sans comparaison que lors qu'ils viuent, pour Pabsence de la chaleur naturelle , qui tenoit en bride et temperoit la pourriture : et de fait , on voit que les corps morts de peste ne sont mangés d'aucun animal : mesme les corbeaux n’y touchent point, et s'ils en mangeoient, ils mourroient soudainement. Car combien que vrayement les esprits des corps morts ne se communiquent pas si aisémeut comme des viuans, à

LE VINGT-QVATRIÉME LIVRE

cause de l'expiration et transpiration } mettoient de la poudre à canon sans

perdue, si sont-ils plus pernicieux!.

D’auantage, pour connoistre qu’vn homme est mort de peste, est que toute la charnure de son corps est fort mollastre, qui est cause de la putrefaction : car bien que ceste mollesse fust aussi au malade estant vif, toutesfois à cause de la pourriture augmentée, elle est aussi augmentée, principalement aprés que la vie et chaleur naturelle est esteinte. Dont connoissant, tant par les signes dessusdits, que par ceux qui auront precedé en la maladie, qu’yn homme sera mort de peste, on le doit enterrer en vn lieu à ce destiné le plustost que faire se pourra, comme nous auons dit.

Or pour ce qu’entre toutes les choses qui peuuent rectifier l'air, le feu est le plus requis et singulier, on imitera en cecy Hippocrates, lequel (ainsi que les anciens nous ont laissé par escrit) fit cesser vne grande et merueilleuse peste en la ville d’Athenes, en faisant faire grands feux la nuit par les maisons et parmy les rues de la ville et autour d’icelle, et ietter sur la braise choses odoriferantes, comme genéure, et terebenthine , genest, et semblables choses rendans grande fumée aromatique, et par ce moyen la peste cessa : par-

quoy les citoyens luy firent eriger:

vae statue d’or au milieu dela place, et par eux fut adoré comme vn Dieu et conserualeur du pays : ce que iamais n’auoit esté fait à aucun.

Outre plus, Leuinus Leuinius au liure 2. de occultis naturæ miraculis, chapitre 10. dit, que la peste estant à Tournay, les soldats pour y preuoir

1 Cette dernière phrase a été ajoutée en 1575,

boulet dedans les pieces d'artillerie, qu’ils delaschoïent la nuit, et sur le point du jour : ainsi par ce son violent et odeur fumeuse, la contagion de l’air fut corrigée et chassée, et la ville deliurée de peste. Partant les magistrats, pour bien s'acquitter de leur charge enuers la republique, feront aussi toutes choses necessaires pour preseruer leur ville.

Que diray-je plus? C’est qu’ils doiuent auoir lœil sur certains larrons, meurtriers et empoisonneurs, plus qu'inhumains, qui gréssent et barboüillent les parois et portes des bonnes maisons, de la sanie des charbons et bosses, et autres excremens des pestiferés, à fin de les infecter , pour puis aprés auoir moyen d'entrer dedans , piller et desrobber, voire estrangler les pauures maiïades en leur lit : ce qui a esté fait à Lyon lan 1565. O Dieu, que tels galands meritent grande punition exemplaire !

que ie laisse à la discretion desdits magistrats qui ont charge de la police.

Page 1