CHAPITRE XIII
CE QVE DOIVENT FAIRE CEVX QVI SE- RONT ESLEVS A PENSER ET MEDICA- MENTER LES PESTIFERÉS.
Premierement il faut qu'ils considerent qu’ils sont appellés de Dieu en ceste vocation pour exercer la Chirurgie : partant y doiuent aller d’vn franc courage sans aucune crainte, ayans ferme foy que Dieu nous conserue et oste la vie ainsi et quand il luy plaist : toutesfois (comme ay dit cy deuant) ne faut negliger et mespriser les remedespreseruatifs, ou autrement nous serions accusés d'ingratitude , veu que Dieu nous les a donnés, ayant tout fait pour le bien de l’homme.
Doncques les Chirurgiens quiseront appellés pour medicamenter les malades de peste, se feront purger et saigner s'ils en ont besoin, à fin de rendre leurs corps nets, et non disposés à prendre ce venin : puis aprés se feront deux ouuertures (s'ils n’auoient quelque vlcere qui coulast) auec cauteres potentiels : l'vne au bras droit vn peu au dessous du musele Epomis, l’autre trois doigts au dessous du genoüil senestre partie externe : car veritablement on a conpeu par experience, que ceux qui auoient telles ouuertures n’ont esté suiets à prendre la peste, et n’ont receu aucun mal, combien qu'ils fus-
sent iournellement auecles pestiferés. Pareillement ils se laueront bien souvent tout le corps auec ceste eau, laquelle a grande vertu aromatique, et est fort pleine d’esprits vaporeux et sublils, et du tout contraire à tel venin.
ÆEuu preseruatiue.
2. Aquæ rosarum , aceli rosati aut sambucini, vini albi aut maluatici ana Ïb. vj.
Rad. enulæ campanæ, angelicæ, gentianæ, bistortæ, zedoariæ ana 3. iij.
Baccarum iuniperi et hederæ ana 3 ij.
Saluiæ, rorismarini, absinthij, rutæ ana m. j.
Corticis citri 3. 8.
Theriacæ, mithridatij ana 3. j.
Conquassanda conquassentur, et bulliant lento igni, et seruentur ad usum.
On se lauera tout le corps de ceste eau anec vne esponge , la faisant vn peu tiedir. Et mesme conuient en lauer la bouche et en tirer vn peu par le nez, aussi en mettre quelque petite quantité dedans les oreilles.
Ils doiuent pareillement porter et poser sur la region du cœur vn sachet ou epitheme, semblable à ceux que nous auons descrits cy deuant.
Sur quoy Iean Baptiste Theodose, en la seconde de ses Epistres medecinales, escrite à Athanase medecin florentin, dit estre vtile qu’on porte de l’arsenic ou autre poison sur la region du cœur, à fin qu’il accoustume le cœur au venin, et que par ainsi il en soit moins offensé, d'autant que tous vepins cherchent le cœur. Toutesfois tu noteras sur Ce propos ce que nous en auops dit auparauant. Leurs habillemens seront de camelot, sarge d’Arras, satin, taffetas, ou semblables. Et s'ils n’ont la puissance, ils auront du marroquin, ou trilly d'Allemagne, ou
autre belle toile noire :et non de drap, |
LE VINGT-QVATRIÉME LIVRE
ny de frise, ou de fourrure, de peur que le venin n’y soit reserué, et qu’ils puissent porter la mort aux sains. Ils changeront souuent d’habits, chemise et de linceux, si leur commodité le porte, et les parfumeront en fumée de choses aromatiques : et lors qu'ils approcheront des malades, se garderont de prendre leur haleine et l'odeur de leurs excremens, et pareillement de se couurir de leurs habillemens ou couuerture, ny manger et boire auecques eux, ou le reste qu’ils auront touché de la bouche.
Plus, il leur conuient desieuner de bon matin : et s’ils abhorrent le manger, comme font aucuns, en lieu d’alimens ils pourront prendre quelques medicamens preserualifs, desquels nous auons cy deuant fait mention:
et lors qu’ils approcheront du malade, ils tiendront en leur bouche vn ciou de girofle, ou vn peu de canelle, ou de racine d’angelique, ou graine de genéure, ou autres choses alexiteres, pour occuper et emplir les spatiosités vuides: et ainsi la vapeur pestiferée ne pourra trouuer place pour s’y loger.
lallegueray icy, pour exemple du danger qu’il y a de hanter les infectés, ce qui m'aduint vne fois allant penser va pestiferé, qui auoit vn bubon pestiferé en Paine dextre, et deux grands charbons au ventre : prés duquel estant arriué, ie leuay de dessus luy le drap et la couuerture, dont aprés me vint saisir vne odeur tres-fetide, prouenant tant de la sueur de son corps, que de l’exhalation putride du coulement de la bouë de son aposteme et de ses charbons : et lors ayant esté englouti de ceste vapeur , ie tombay promptement à terre comme mort, ainsi que font ceux qui syncopisent, c’est à dire à quile cœur defaut, mais
DE LA PESTE
sans aucune douleur, ny mal de cœur, signe manifeste que la seule faculté animale estoit offensée : puis tost aprés m'’estant releué, il me sembloit que la maison tournast sens dessus dessous, et fus contraint d’embrasser vn des pilliers du lit où estoit couché le malade, autrement ie fusse tombé de rechef. Et ayant quelque peu de temps repris mes esprits, i'esternuay dix ou douze fois, auec vne telle violence que le sang me soriit par le nez: qui fut cause, à mon opinion (sauf meilleur iugement) que la vapeur pestiferée ne me fit Aucune impression. Or ie laisse au lecteur à philosopher si la mort ne s’en fust pas ensuiuie, n’eust esté la force de la vertu expultrice de mon cerueau, veu que tous mes sens, et principalement la faculté animale, me defaillirent en yn moment, qui sont les instrumens de l’ame.
Pour ces choses, ie conseille tant aux medecins qu'aux chirurgiens, mesmes . à tous ceux qui frequentent ceux qui sont infectés de ceste pernicieuse maladie, qu'ils se gardent, tant qu'il leur sera possible, de receuoir leur haleine et vapeurs de leurs excremens, tant gros que liquides et vaporeux :
aussi qu'ils desieunent les malins, ou prennent quelque contre-poison auparauant que de les aller voir, à fin de mieux se munir contre le venin pestiferé. Et pour conclusion, on obseruera toutes choses que l’on connoistra estre profitables ou nuisibles en ceste maladie pestilente, à fin de les suiure ou euiter selon qu’il en sera besoin, reconnoissant toutesfois que la preseruation gist plus en la prouidence diuine qu’au conseil du medecin ou chirurgien.