‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 275 sur 602 · DES SIGNES DE LA PESTE PRESENTE · texte numérisé non relu

DES SIGNES DE LA PESTE PRESENTE

Plusieurs desirent sçauoir les signes de la peste presente, à fin d’y pouruoir de bonne heure, pour-ce qu’ordinairement on y est deceu : et le commun peuple ne la connoist jamais iusques à ce qu’il sente quelque douleur et apostemes aux emonctoires, ou quelques taches sur le corps, ou charbons : qui est trop tard, parce que plusieurs meurent deuant que telles choses apparoissent : parquoy ne faut tousiours attendre tels accidens, mais faut prendre indication qu’en la peste, le cœur, auquel gist la vie, est principalement assailli, et endure plus que tous les autres membres: dont les signes pris de luy sont plus certains que de nulle autre partie principale.

1. Signe de la peste presente. Parquoy les malades frappés de peste ont souuent defaillance de cœur, et tombent comme esuanoüis.

2. Signe. Le pouls est quelquesfois remis, et parfois trop frequent, et principalement la nuit.

3. Signe. Ils sentent des pouctions et demangeaison par tout le corps, et principalement aux narines, comme piqueures d’espingles, qui procedent de la vapeur maligne, montant des

1 Le texte de tous les signes se suivait sans interruplion, et souvent même sans séparation des phrases dans l'édition primitive ; mais l'édition de 1575 et toutes les autres ensuite ayant accusé chacun de ees signes par une note marginale, il m’a paru convepable de faire usage de ces notes pour le texte.

parties inferieures à la superficie du corps et à la teste.

4. Signe. Is ont semblablement la poitrine chaude et ardente, auec grande palpitation et battement de cœur, disans sentir grande douleur sous le mammelon du tetin senestre , auec courte haleine et grande difficulté de respirer : et halettent comme vn chien qui a grandement couru, à cause que le diaphragme , principal instrument de la respiration, ne pouuant auoir son mouuement naturel, redouble incontinent, et auance le cours de la respiration et expiration.

5. Signe. Pareillementils ont toux et douleur d’estomach, enfleuredeflancs ou costés : pour-ce qu’à cause de la debilité de la chaleur naturelle, se multiplient beaucoup de ventosités, qui sont cause de ladite extension :

voire que le ventre en est quelquesfois si fort enflé, qu'on diroit estre vne espece d'hydropisie nommée Tympanites.

6. Signe. D’auantage, ils ont nausée, ou appetit de vomir, c’est à dire que l’estomach leur bondit : qui vient à raison qu’il a connexion auecques les parties nobles, et se ressentent du vepin mortel de tout le corps : autres ont grands vomissemens et frequens, iettans vne cholere jaune, et aucunesfois verde ou noire, correspondante aux selles en varieté de matiere et couleur : et à aucuns sort le sang tout pur en grande abondance, non seulement par le vomissement, mais aussi quelquesfois par le nez, par le siege et par la verge, et aux femmes par leur matrice : et ceux-là ne passent gueres le troisiéme iour, tant est grande l’acrimonie du venin.

7. Signe. Aucuns ont grande froiduré aux parties exterieures, mais

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neantmoins sentent vne extreme chaleur et ardeur merueilleuse au dedans. Or la cause pour laquelle nous voyons qu’és fiéures pestilentielles Le dedans brusle, et le dehors est froid, c’est pour-ce qu’il y à inflammation en quelque partie profonde du corps, en sorte que toute la chaleur auec le sang et les esprits est attirée comme d’yne ventouse: par les parties interieures enflammées, dont les parties exterieures apparoissent froides : et alors la face se monstre hideuse, et est veuë de couleur plombée et liuide, les yeux ardens, estincelans, rouges et comme pleins de sang , ou d'autre couleur, et larmoyans.

8. Signe, Le tour des paupieres est liuide et noir, comme si elles auoient esté battues et meurdries, et ont la face hideuse à voir et tout le corps iaunastre, tellement qu'ils ne ressemblent point à eux-mesmes, de facon qu'on les deconnoist : et telle chose signifie la mort proche.

9. Signe. Aucuns ont la fiéure si tres-ardente, qu’elle cause vlceres au profond de la gorge et autres parties de la bouche, auec vyne seicheresse qui rend la langue aride et seiche, liuide et noire, a£compagnée d’vne alteration et chaleur si grande, qu’ils se disent brusler comme s’ils estoient dedans vn feu, auec vne extreme douleur de teste, qui le plus souuent les fait resuer, de sorte qu’ils ne peuuent iamais reposer ny dormir : el tombent en ynefureur cruelle,comme frenetiques, s’enfuyans tous nuds, se iettans és puits, riuieres, et par les fenestres se precipitans du haut en bas.

Au contraire, ils sont quelquesfois en vne si grande resolution de tous les membres, qu’ils ne se sçauroienf soustenir , et aussi sont au commencement tant endormis, qu’on ne les

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peut esueiller , pour-ce que la chaleur de la fiéure fait esleuer à la teste des vapeurs grosses, crues et froides, lesquelles abondent au corps : ce qui aduient communément lors que la matiere de la bosse ou le charbon se fait, ou petites taches et eruptions esparses au cuir, qui souuent s’apparoissent à leur resueil, accompagnées d’vne sueur fort puante. Or lesdites exhalations et fumées acquierent souuent acrimonie, et sont quelquesfois si mordantes qu’elles gardent les malades de dormiretleurincitent grande douleur de teste, qui les fait tomber en resuerie, puis frenesie, manie et rage. Parquoy la varieté de ces derniers signes et accidens ne procede que de la diuersité du venin pestiferé, et des temperatures des malades.

Qu'il soit vray, nous voyons en cerlaines saisons ce venin exercer diuersement sa tyrannie, voire en toutes temperatures, et extraordinairement et egalement à plusieurs et de toutes aages et temperamens, comme nous auons cy deuant monstré de la suette, trousse-galand, coqueluche, et autres maladies epidemiales.

10. Signe. Quant est de la diuersité des temperatures, ceux qui sont de complexion chaude, comme les sanguins et choleriques, on voit estre souuent vexés de fiéures ardentes, et tombent souuent en furie : au contraire, les melancholiques et pituiteux estre tant assoupis et endormis qu’à peine on les peut resueiller. Les vrines ne sont pas tousiours , ny en tous, trouuées d’vne mesme couleur et consistence : car quelquesfois elles sont trouuées semblables à celles des sains, à sçauoir belles en couleur et bonnes en leur substance, à raison que la fiéure fait plus son effort de-

dans les arteres, qu’és veines conte-

nantes le sang, duquel procede l’vrine : veu que le foye le plus souuent ne souffre si fort en vne fiéure pestilente que les autres parties, et sur toutes le cœur, mesmement quand il n’y à point de tumeur apparente aux aines, où cela se fait : pour-ce que les kumeurs contenus aux vaisseaux, iaçoit qu'ils soient en chemin, et comme ÿn fieri 1 d’estre viciés et entachés de ce venin, ce neantmoiïins ne sont point pourris ne corrompus :

ceste corruption estant vrayement ja parfaite en La substance des esprits (supposé que telle peste est de celles

qui ont leur cause et origine de la

malignité de l'air) et d’iceux nayant encores passé et coulé dans les humeurs : Car si la pourriture estoit ja imbue en iceux, ils en donneroient cerlain tesmoignage par les vrines, qui sont certains et propres signes des affections des humeurs contenus aux veines. Et parlant ne deuons point estimer que cela aduienne (comme aucuns ont pensé) à raison que Nature, comme espouuantée et fuyante la malignité de ce venin, n’ose assaillir la maladie. Aucuns ont les vrines fort dissemblables des sains, desquels nous parlerons cy aprés.

11. Signe. Pareïillement aucuns iettent par le siege vne matiere fort fetide, liquide, subtile, gluante, et de diuerses couleurs : ce que declarerons aussi.

12. Signe. Il y en à d’autres qui ont Pappetit depraué , ou du tout perdu, tellement qu’on en a veu qui ont demeuré trois ou quatre iours sans manger : ce qui procede d’vne douleur mordante et poignante qui est

1 Ceci est le texte de 1575; l’édition primitive portait : iaçoi qu'ils soyent viliez et entachez de ce venin.

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En l’estomach, laquelle prouient des | furieux et enragés. Aucuns ont vne

vapeurs veneneuses enuoyées à iceluy.

Et pour le dire en vn mot, on voit en ceste pernicieuse peste vne grande bande et multitude de plusieurs especes de symptomes et accidens confus sourdre iournellement, qui se font selon la pourriture et alteration de l'air, et la cacochymie et mauuaise temperature de ceux qui en sont frappés. Parquoy faut b'en icy noter que tous ces signes et accidens ne se trouuent pas tousiours en vne fois, ny en toutes personnes, mais à aucups s’en appercoiuent plusieurs, à autres peu, voire à grande peine voiton deux hommes, infectés de ceste contagion, auoir semblables accidens : et qui plus est, il y a aucuns à qui ils apparoissent subit et dés le commencement, et les autres plus tard. Et de tous ces signes, il y en a qui sont totalement mortels, autres moins mauuais, et d’autres ambigus.

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