COMMENT SE FAIT LA FIÉVRE PESTI- LENTIELLE
Deuant que venir à la curation de ceste maladie pestilentielle, il nous conuient premierement declarér comment se fait la fiéure en icelle. C’est que quand {a personne a attiré cest air pestilent par inspiration faite par le nez et la bouche, au moyen de l'attraction que font les poulmons et autres parties dediées à ce faire, et aussi vniuersellement par les pores et petits trous du cuir, et cauités des arteres et veines qui sont disseminées par iceluy : lequel air estant attiré et conduit en toute la masse sanguinaire et aux humeurs qui sont plus aptes à receuoir tel venin , les conuertit en
sa qualité veneneuse : et comme si c’estoit chaux viue sur laquelle on iettast de l’eau, s’esleue vne vapeur putride, qui est communiquée aux parties nobles, et principalement au cœur, sang et esprit, lequel boüillonne dedans ses ventricules, dont se fait vne ebullition appellée fiéure, qui est communiquée par tout le corps par le moyen des arteres, voire iusques en la substance des parties les plus solides, qui sont les os, les eschauffant si fort comme s'ils brusloient, faisant diuerses altirations selon la diuerse temperature
des corps, et nature de l’humeur où -
ladite fiéure est fondée : et lors se fait vn combat entre le venin et Nature, laquelle si elle est plus forte, par sa vertu expultrice le chasse loin des parties nobles, et cause par dehors sueurs, vomissemens, flux de sang, apostemes aux emonctoires, charbons, ou autres pustules et eruptions par tout le corps : aussi flux de ventre, flux d’vrine, euacuations par insensible transpiration, et autres que declarerons cy aprés. Au contraire, si le venin est plus fort que la vertu expultrice, Nature demeure vaincue, et par consequent la mort s’ensuit.
Or pour connoistre que la fiéure est pestilentielle, c’est que dés le premier iour qu'elle commence, les forces sont prosternées et abbalues sans aucune cause qui ait precedé auparauant!: Car sans grande euacuation faite , les pauures malades sont tant debiles et affoiblis, qu’on estimeroit qu'ils auroïient esté vexés de quelque grande maladie : et plusicurs sentent mordication à l’orifice de l’estomach , et grande palpitation de cœur, et ont sommeil profond, et
1 Rondelet ensa pratique. — À. P.
LE VINGT-QVATRIÉME LIVRE
les sens de l’entendement hebetés:
Ils sentent aussi grande chaleur au dedans de leurs corps, et les parties exlerieures sont trouuées froides , de facon que ceux qui ne sont experimentés en telle maladie sont facilement deceus, estimans qu’il n’y ait nulle fiéure, pource que le pouls et vrines des malades ne sont gueres changés : et toutesfois ils ont grande inquietude et difficulté de respirer, et ont leurs excremens fort fetides et autres griefs accidens , et le plus souvent le troisiéme iour ont resueries et grand flux de ventre et vomissemens, auec vne extreme soif, et n’ont point d’appetit. Partant il faut prendregarde qu'aucuns de ces signes sont tousiours presens, et les autres viennent lors qu'il y a quelque partie offensée : comme s’il y a difficulté de respirer , cela demonstre que les parties pectorales sont offensées , et quand le delire vient, cela signifie qu’il a vice au diaphragme et au cerueau, qui se fait quand la matiere du charbon se putrefie prés d’icelles parties, ou en icelles mesmes. Or en toutes ces choses limbecillité des forces est commune, et les affections du cœur pareillement, veu que ce venin pestiferé est contraire à nostre nature, et qu'il infecte principalement le cœur, fontaine de vie.
Et combien que ceste fiéure surpasse en malignité les autres qui ne participent point du venin pestiferé, si est-ce qu’elle est aussi diuerse comme icelles : car quelquesfoiselle esttierce, autresfois quarte, autresfois quotidiane , selon la diuersité de l’humeur qui est principalement affecté : ce qu’on connoist par les interualles, c’est-à-dire, l'espace interposé entre les accés. Pareïllement elle est dite simple, quand la qualité venençuse
DE IA
consiste seulement en l'esprit vital, et que les humeurs ne sont encore corrompus. Elle est dicte composée ou compliquée, quand ladite qualité est fourrée és esprits et aux humeurs, en toute la substance du corps, auec charbons, bosses et pourpre !. Aussi il y a d’autres differences et diuersité d’icelles, qui se connoissent par les vrines, excremens, habitude vniuerselle du corps, temperature d’iceluy : aussi par les accés, la chaleur, le pouls et autres.
Donc selon que la fiéure tiendra la nature de tierce, quarte, quotidiane, ou continue, faudra diuersifier les remedes pour la curation d’icelle : ce que ie laisse à messieurs les Medecins.