CHAPITRE XXI
DE LA SITVATION ET HABITATION DE LA MAISON DV MALADE DE PESTE, ET MOYEN D'Y RECTIFIER L'AIR.
Quand la peste vient de l'intemperature de l'air, on ne se doit tenir en lieu haat esleué, mais en bas lieu, enuironné d’air froid, espais el maresCcageux, et se tenir caché dans les maisons : et partant ceux qui sont prisonniers, et les moines el nonnains enfermés en leurs cachots el couuens, sont plus seurement, el hors de la portée du canon pesliferé, que ceux
qui häbitent en autre lieu, Toutesfois ilne se faut tenir tant enfermé, qu’on n’ouure quélquesfois les portes et fenesires au vent contraire à celuy d’où vient l'air pestilent, à fin que l'air frais et bon y entre le matin et le soir, pour purifier la maison des exhalations et vapeurs qui y sont retenues, et le corrompent d’auantage s’il n’est esuenté et flabellé : et sur le midy seront closes el fermées. Outre-plus lors qu'il ne fait vent, comme on voit aux grandes chaleurs, il faut esmouuoir l'air autour du malade auecques Ÿn esuentoir , ‘Ou auec vn grand sac de toile dans lequel on porte la farine au moulin. Et faut qu'il soit trempé en eau et vinaigre, et posé sur vn gros et long baston, puis l’agiter fort : Car par ceste agitation on rend ve tresgrande refrigeration par toute la chambre, ainsi que l’experience le monstre.
Or si la peste vient du vice des vapeurs de la terre, on se logera és lieux mediocrement hauts et bien aërés : et pour le dire en vn mot, on fera toutes choses qui peuuent contrarier à l’intemperature de Pair péstilent, de quelque cause que la peste soit procreéé.
Aussi conuient faire changer tous les iours de chambre et linceux aux malades , s'ils le peuuent cormmodément faire: principalement quand ils ont sué, de peur que les ordures que Nature a iettées nesoient attirées bar les pores et arteres qui sont dis- Séthinées au Cuir qui succent et attirent l’air indifferemment, soit bon où aüuais. Sembläblemeut fäire du féu en lä chambre, priticipalement la tiuict, à fin de rendre Pair plus purifié des vapeurs nocturnes, et de l'exhalation et expifation du malade, et dé ses éxkcremehs: Parquoyilcouchera
LE VINGT-QVATRIÉME LIVRE
vne nuièt en vne chambre, et l’autre nuict en vne autre. En quoy on doit auoir esgard à la disposition du temps :
car aux grandeset extremes chaleurs, il n’y faut faire grand feu, de peur d'augmenter la chaleur de l'air, ny pareillement vser de parfums fortset odiferans , parce que telles choses augmentent la fiéure et la douleur de teste, d’autant qu’en tel temps nostre chaleur naturelle est languide. et les esprits et humeurs boüillent et bruslent : parquoy il faut plustost vser de choses qui rafraichissent, que de celles'qui eschauffent. Partant en esté il faut arrouser la chambre d’eau froide meslée en vinaigre, et y espandre fueilles de vigne, qui auront trempé en eau froide , cannes ou roseaux, aubespine, ioncs, fueilles et fleurs de nenuphar, peuplier, rameaux de chesne, et leurs semblables:
lesquels seront renouuellés souuent, comme aussi l'agitation de l'air auec le sac cy deuant dite doit estre reï2 terée quañd il en sera besoin. Pareillement on attachera autour du lict du malade des linceux gros et neufs, et non fort blancs (pource que la blancheur dissipe la veuë et augmente la douleur de teste), lesquels seruiront de custodes: et les faut arrouser souuentesfois d’eau et de vinaigre, ou eau rose si le malade est riches On pourra tendre en la chambre plusieurs linceux de toile neuue trempés en oxycrat, qui lui seruiront de tapisserie. Et faut que le iour il soit en peu de clarté, et au contraire la nuict auec grande lumiere, pource que par la grande clarté du iour les esprits se dissipent et affoiblissent, et par consequent tout le corps : et par la lumiere de la nuict ils sont reuoqués au dehors. ;
Aussi on fera brusler par fois bois
DE LA PESTE
de genest , de genéure , fresne, et ta marix, mis en petites pieces : escorces d’orenges , citrons, limons, pelures de pommes de court-pendu, cloux de girofle, benioin, gomme arabique, racine d’iris, myrrhe, prenant de chacun tant qu'on voudra. Et seront concassés grossement, el mixtionniés ensemble, et iettés sûr vn reschaut plein de braize, et ce soit reïteré tant qu'il sera besoin : mais entre tous, le bois et graine de genéuré ont gratidé vertu contre le venin, ainsi que les anciens ont laissé par éscrit, ce qu'on connoist aussi par éffect : car lors qu’on en brusle, ils chasseñt tous serpens veneneux qui sont autour. Le fresne a semblablement grande vertu : car nulle beste Yeneneuse n’ose approcher séulemerit de son ombre, tellement qu'vn animal Yeneneux se mettra plustost dedans lé feu, que d'approcher où passer par dessus le bois de fresne, comme monstre Pline, et dit sçauoir par experience, liure 16, chap. 13 1.
Päreillement le parfum suiuant est doux et amiable. Il faut faire fort chauffer des pierres de graiz, et les mettrededans des chauderons, puison versera dessus du vinaigre auquel on aura fait boüillir de la rue, sauge, rosmatin, graine de laurier, genéure, noix de cyprés et leurs semblables :
ce faisant il s'esleuera vne grosse vapeur et fumée, qui rectifiera l'air, et donnera bonne odeur par toute la chambre.
On pourra aussi vser d’autres en autre facon, dont la matiere pourra éstre plus crasse et visqueuse, à fin qu'en brüslant elle puisse rendre plus
1 La citation de Pline est de 1579 ; toute-
fois le texte auquel elle se rapporte existait déjà en 1568.
grande fumée, comme sont ladanum, myrrhe. mast'e, resine, terebenthine, styrax calamite, oliban , benioin , semences de laurier, genéure, pommes de pin, cloux de girofle : et peut-on piler auec iceux de Ia sauge, rosma:
rin, mariolaine et leurs semblables, à fin qu’auec les gommes, la fumée et vapeur dure plus long temps. On pourra pareillement faire aux riches, chandelles, torches et flambeaux, meslant auec la cire des poudres de senteurs composées des choses dessus dites. On fera aussi sentir aux malades choses douces aromatiques, à fin de corroborer l'esprit animal : car la bonne odeur recrée et conforte les parties nobles : au contraire la mauuaise prouoque le vomir et fait venir defaillance de cœur {. Donc ils pourront tenir en leurs mains vne esponge trempée en eau rose, vinaigre rosat , cloux de girofle, et vn bien peu de camphre concassé, et l’odorer souuent : ou faut vser de l’eau suiuante, laquelle est hien odoriferanté et fort singuliere pour tel effet.