PROGNOSTIC DES APOSTEMES ET CHAR- BONS PESTIFERÉS
Aucuns n’ont qu'vn charbon, les autres plusieurs : et se jettent par toutes les parties du corps.
Il aduient à aucuns qu'ils auront le charbon et la bosse deuant la fiéure, et n’ont autres maunais accidens, qui est vn bon signe : car cela demonstre que Nature a esté forte (comme nous auons dit cy dessus) et qu’elle a ictté le venin au dehors deuant que le cœur en fust saisi : mais quand ils apparoissent aprés la fiéure, C’est mauuais signe : car cela signifie que les humeurs sont allerés et corrompus !, et que le cœur mesme en est saisi, de tant que la fiéure ayant son propre siege au cœur, se respand d'iceluy, comme d’vn centre, en toute la circonference du corps.
Si le malade n'est point troublé d’entendement du commencement iusques au sepliéme iour, c’est bon signe.
Lors que la bosse et le charbon s’en retournent, c’est vne chose le plus souuent mortelle, specialement quand mauuais accidens suruiennent aprés. Pareillement quand ils sont suppurés, el se desseichent sans cause raisonnable, c’est signe de mort.
Les charbons qui sont faits de sang, font plus grande eschare que
1 La phrase s’arrêtait là en 1568 ; le reste est de 157,
LE VINCGT-QVATRIÉME LIVRE,
ceux qui sont faits d'humeur cholerique, d'autant que le sang est de plus grosse substance : partant occupent et prennent plus grande quan- {ité de chair que ne fait lhumeur cholerique, qui est plus superficiel, ainsi que voyons aux erysipeles.
Pay veu des charbons qui de leur eschare occupoient presque la moi- {ié du dos, les autres les deux clauicules tirant vers la gorge, et auoïent rongé si fort les parties subiacentes, que l’on pouuoit voir la trachée artere descouuerte : autres occupoient la moitié des muscles de l’epigastre, et l’eschare cheute on voyoit à l'œil le peritoine descouuert : ce qui est aduenu à moymesme d’vn charbon que jay eu au ventre, duquel la cicatrice m'est demeurée de la grandeur de la palme de la main i. Et lors qu’ils sont ainsi grands et enormes, le plus souuent sont mortels.
Il y à des charbons et bosses qui commencent sous le menton, puis la tumeur s’augmente peu à peu iusques aux clauicules, et estranglent le malade. Semblablement il y en a aux aines, qui occupent grande partie des muscles du ventre ?: mais la plus dangereuse aposteme est celle qui se fait sous les aisselles , d'autant qu’elle est plus proche du cœur.
Il y en a aussi qui sont enormes, grands et hideux à regarder, et de tels le plus souuent le malade meurt, ou la partie demeure meheignée, y restant aprés la consolidation vne tu-
1 Paré ajoutait ici en note marginale :
L'Autheur a eu le charbon etla peste.—Noyez à ce sujet mon Introduction, page caLxxu et CCCX VI.
2 La phrase finissait là dans les premières éditions ; ce qui regarde le charbon des aisselles est une addition de 15S5.
DE LA
meur elephantique, et quelquesfois son action est du tout perdue : ce que lay veu plusieurs fois. D’auantage aucunesfois pour la grande pourriture de la matiere, la chair laisse les os desnués: et les iointures et ligamens se trouuent tous resolus, tant est la pourriture chaude et humide.
Les charbons iettent vne sanie virulente, tres puante, d’estrange nature, qui fait l’vlcere corrosif et ambulatif, pourri et corrompu, et le plus souuent se procreent plusieurs vessies aux parties voisines, lesquelles aprés s’assemblent toutes en vne, et ieltent sanie en petite quantité, principalement ceux qui sont faits de cholere, à cause de la siccité de la matiere bruslée qui fait eschare: et tard se conuertissent en bonne bouë ou sanie loüable, parceque la matiere est bruslée et non pourrie, par l’actiuité excessiue de l’inflammation et corrosion. Outre-plus, la tumeur de la bosse et du charbon est quasi tousiours rebelle, et tres-difficile à estre resolue ou suppurée, pour la malignité de leur nature. Et quand ils ne suppurent par aucuns medicamens, et la tumeur demeure de couleur noire, et si on veut attenter à les ouurir, il n’en sort qu’vne serosité noirastre, et le plus souuent nulle humidité : de mille malades ainsi affectés, à peine en reschappe vn seul. Ce que ray plusieurs fois remarqué, pensant les pestiferés à l’Hostel-Dieu de Paris t.
Ily a des charbonsausquels, quand ils sont ouuerts, on trouue vne chair molle et spongieuse qui ne se peut corriger : Car quand on en consume quelque portion, il en reuient d’auantage : et tels sont mortels, parce
1 Cette dernière phrase est aussi une addition de 1585.
PESTE
qu'ils ne cedent aux remedes, ce que day veu souuentesfois à mon grand regret.
D’auantage, aucuns sont faits d’vne si grande corruption d’humeurs, et si malings,que les membres tombent en mortification, tellement qu’on voit le pied se separer de la iambe, et le bras de l’espaule.
Aussi autour d’aucuns charbons et bosses, se font petites vessies, comme S'ils auoient esté piqués d'orties, ou comme celles qu’on voit aux herpés miliaires, lesquelles sont procreées de vapeurs exhalantes des matieres coniointes et arrestées en la partie, que Nature iette hors. Telles vessies ne presagent pas necessairement la mort : mais si la partie charbonniere deuient boursouflée , et de couleur purpurée ou verdoyante , plombine et noire, et autour ontreuue les ampoulles semblables à celles des brusleures, et que le malade dit n’y sentir plus de douleur, soit que l'on le pique, coupe, ou brusle, c’est signe non seulement de gangrene, mais de mortification totale, et que la chaleur naturelle est suffoquée et esteinte par la malignité du venin.
Outre-plus, Pay esté curieux, estant à l’'Hostel-Dieu de Paris, et ayant veu des malades de peste ausquels s’estoient apparues quelques tumeurs aux emonctoires, lesquelles le lendemain n’apparoissoient aucunement, dont les malades mouroient, de chercher à la partie la cause de la mort : et veritablement, i'ay trouué à aucuns, ayant fait incision assez profonde , la chair y estre bruslée comme si vn cautere actuel y auoit passé. ,
Les bosses et charbons ne sont iamais gueres sans fiéure, laquelle est plus grande lors qu'ils se font aux
emonctoires et aux parties nerueuses, qu'aux charneuses : toutesfois ceux qui sont de bonne temperature, ayans les vertus et facultés fortes, ont la fiéure moindre, et pareillement tous les autres accidens.
Les charbons n’occupent pas seulement les parties externes, mais aussi quelquesfois les internes, et quelquesfois les deux ensemble. Si interieurement le cœur en est saisi sans aucune apparence exterieure, la vie est deplorée et briefue, et les malades
meurent souuent en mangeant, beu- |
uant, et en cheminant. Si le poulmon ou le diaphragme, et autres parties dediées à l'inspiration et expiralion en sont occupées, le malade meurt en vingt-quatre heures, ou moins, parce qu’il est suffoqué par faute de respiration. Si le cerueau en est assailli, ‘’ensuit frenesie et rage, puis la mort. Si le venin se iette sur les parties dediées à l’vrine, le malade meurt par faute d’yriner. Ce qui aduint, au chasteau de Roussillon, à vne damoiseille de la Royne, de laquelle auons parlé cy dessus. Aussi si le charbon se iette en l’estomach, cela est mortel : ce qui suruint au gouuerneur des Dames de l’Hostel- Dieu de Paris, lors que restois audit lieu pensant les malades.
Or iceluy estoit vn moine ieune, haut, droit, fort et puissant, de l’ordre de sainct Victor, auquel suruint vae fiéure continue, et auoit la langue aride, seiche, et raboteuse, de couleur noire, à cause de l’extreme chaleur de la fiéure, et de la vapeur putride qui monloit des parties interieures à la bouche (car selon le dire vulgaire, quand vn four est bien chaud, la gueule s’en ressent ) et tiroit la langue hors la bouche, comme va chien qui a longuement couru, et
LE VINGT-QVATRIÉME LIVRE
auoit yne extreme alteration, desirant perpeluellement boire, auec grande defaillance de cœur, et appetit continuel de vomir : et mourut au troisiéme iour en conuulsion yniuerselle de tous ses membres. Les Dames, voyans le pauure moyne despesché en si brief temps, et considerans les accidens qui furent si cruels, affirmoient qu'il auoit esté empoisonné : dont messieurs les Gouuerneurs dudit Hostel-Dieu, en ayans esté aduertis, commanderent que le corps du moyne fust ouuert, pour en sçauoir la verité. Et pour ce faire furent appellés vn Medecin et vn Chirurgien auec moy, et l'ayans ouuert, nous trouuasmes au fond de son estomach yn vestige semblable à celuy que laisse yn cautere potentiel, auec yne eschare ou crouste de largeur d’vne ongle, et le reste de l’estomach fort retiré et bien dur. Alors tous d’'yn consentement , promptement conclusmes qu'il auoit esté empoisonné de sublimé ou arsenic, veu leschare laquelle penetroit bien fort profondement. EL ainsi que ie recousois Le corps d’iceluy, lapperceus plusieurs pelites taches noires, semées sur son corps : et lors ie r’appellay la compagnie pour contempler lesdites taches, leur disant et affirmant que c’estoit du pourpre : mais le Medecin et Chirurgien me dirent que c’estoient morsures de puces ou de punaises : çe que ne voulus aucunement accorder. parce qu’il y en auoit en grande quantité. Et pour verifier mon dire, ie prins vne espingle, la poussant assez profondement dans le cuir en plusieurs endroits, et le leuay en haut, puis le coupaÿ auec ciseaux, et fut trouuée la chair de dessous bien fort noire. Pareillement nous considerasmes la couleur liuide
DE LA PESTE
du nez, des oreilles, et des ongles, mesmes de tout le corps, plus noire qu'elle n’a coustume d’estre aux morts d’autres maladies, et principalement le visage changé, tellement qu’il estoit quasi impossible de le pouuoir reconnoistre. Adonc changerent d'opinion, et fismes rapport que le moyne estoit mort d'vn charbon pestiferé , et non d'autre poison.