CHAPITRE VIL
Depuis n’agueres deuisant auec Gui de la Fontaine, Medecin celebre du Roy de Nauarre, scachant qu'il auoit voyagé en Egypte eten la Barbarie , ie le priay me faire participant de ce qu’il auoit appris de la Licorne et de la Mumie. 11 me dist que c’estoient toutes bayes ce qu’on bruyoit par decà de la Licorne, et que iamais n’en auoit rien sceu descouurir. Et quant à la Mumie, qu’estant l’an mil cinq cens soixante quatre en ia ville d’Alexandrie d'Egypte, il ouyt dire qu'il y auoit vn fuif qui en faisoit grand trafic : en la maison duquel allant, le supplia de luy vouloir monstrer les corps mumiés. Ce qu’il fit volontiers, et luy ouurit vn magazin où il y auoit plusieurs corps entassés les vas sur les autres. Iceluy priant de rechef le luif de luy vouloir dire où il auoit recouuré ces corps, et s'ils se trouuoient, comme en auoient escrit les anciens, és sepulchres du
1 Leséditions de 1582 et 1585 portent plus simplement : ie croy qu'ils sont aussi bons les vns que les autres. Mais la phrase actuelle se lisait alors même dans une note marginale, et elle a été transportlée dans le texte dès Ja première édition posthume.
pays : ledit Iuif, en se mocquant de ceste imposture, se print à rire, l’asseurant et affermant qu'il n’y auoit point quatre ans que tous lesdits corps qu'il voyoit là (en nombre de trente ou quarante) il les preparoit luy-mesme, et que c’estoient corps d’esclaues , ou autres personnes. Ledit de la Fontaine luy demandant encore, de quelle nation, et s'ils n’estoient point morts de mauuaise maladie, comme de lepre, verolle, ou peste : il luy respondit qu’il ne se soucioit point d’où ils fussent, ny de quelle mort ils estoient morts, ou s'ils estoient vieils ou ieunes, masles ou femelles, pourueu qu'il en eust, et qu’on ne les pouuoit connoistre quand ils estoient embaumés. Encore luy dist qu’il s’esmerueilloit grandement comme les Chrestiens estoient tant frians de manger les corps des morts {. Ledit de la Fontaine l'importunant de luy declarer la façon qu’il tenoit à les embaumer, dist qu’il vuidoit le cerueau et les entrailles, et faisoit de grandes incisions au profond des muscles, et aprés les remplissoit de poix Iudée, appellée asphaltite, et prenoit des vieux linges trempés en ladite liqueur, et les posoit dans lesdites incisions, aprés bandoit chacune partie separément : et estans ainsi bandés, enueloppoit tout le corps d'vn drap trempé semblablement en ladite liqueur : lesquels ainsi accoustrés, les mettoit en certains lieux, où il les laissoit pour confire deux ou trois mois. Finalement ledit de la Fontaine disant que les Chrestiens estoient doncques bien
trompés de croire que les corps mu-
1 Le Luif se mocque des Chrestiens, qui sont si frians de manger de la chair des.corps mors, — À. P.
DISCOVRS
miés fussent tirés des sepulchres anciens des luifs : le Tuif lui fit response !, qu’il estoit impossible que l'Egypte eust peu fournir de tant de milliers de corps qui ont esté enleués, depuis que ceste ceremonie a esté. Car de dire auiourd’huy qu’elle s’obserue, cela est faux : d'autant que ceste region est seulement habitée des Turcs, des Luifs et des Chrestiens, qui ne sont coustumiers d’vser de telle ceremonie d’embaumement, comme du temps que les Roys d’'Egyple y commandoient.