CHAPITRE IL
VARIETÉS D'OPINIONS TOVCHANT LA DES- CRIPTION DE LA LICORNE.
D’auantage les autheurs qui en ont escrit du commencement estoient fort peu renommés, et n’en faisoit-on
1 L'édition de 1582 portait : (comme dit André Baccy, Medecin tres docte , en son liure De lanature de la Licorne). Au chap. 14, Paré dit qu’André Baccy était de Florence; puis, dans sa Æeplique ( voyez à la fin de ce Discours), il dit également que Marin était de Florence, en sorte qu’il semble les prendre l’un pour l’autre et en parler confusément. Il est essentiel de rétablir les faits. André Bacey, qui n’était paint de Florence, mais de Milan, avait publié à Rome, vers 1560 (la date est incertaine), un ouvrage intitulé : Discorso dellalicorno, della natura delPalicorno, et delle sue eccellentissime virtà. Ce livre fut traduit en latin, disent les bibliographes, par André Marin, ou Marini, et la traduction publiée à Venise en 1566.
Je n'ai point vu cette traduction; mais, d’après le texte de Paré, il faut bien croire que Marin ne s'était point contenté de tra-
DE LA LICORNE
pâs grand cas. Car le premier qui en a escrit (comme on peut voir en Pline au liure &, cha 21.) fut Ctesias, duquel Aristote, en son liure 8. de son histoire des Animaux, chapitre 28., parie comme d’vn autheur peu croyable. Or touchant Ælian, il semble qu’il en doit auoir parlé à la verité, comme ne faisant profession que de parler des animaux : et toutesfois l’on voit qu'il est en doute, en parlant tousiours en ces termes : on dit, ils disent, on entend. Et ce parce que tous les autheurs qui en ont escrit iusques à present, en ont tous parlé diuersement. De fait, que comme ils sont differens en la description des lieux où naist ladite Licorne, ainsi sont ils de la forme d’icelle. Les vns disent qu’elle ressemble à vn cheual, les autres à vn asne, les autres à vn cerf, les autres à vn elephant, autres à vn rhinoceros , autres à vn leurier d'attache. Bref, chacun en dit ce qu'il en à ouy dire, ou ce qu’il luy plaist de controuuer. Les vns en font deux especes, d’autres trois. Il y en a qui disent qu’elle a la corne du pied entiere comme celle d’vn cheual, autres fendue comme celle d’vne chéure, autres comme d’vn elepbant, comme
Pline et Ælian. Or lesdits autheurs
ne discordent pas seulement pour le regard des lieux de la naïssance, ny de la forme de ladite Licorne, mais aussi en la description de la corne d’icelle. Car les vns la figurent noire, les autres de bay obscur, et qu’elle est blanche en bas et noire en haut.
Vn autre dit que versle haut elle tire
duire le Discours de Bacey, et qu’il avait |
pris à tâche de le réfuter. Quoi qu’il en soit, c’est sans doute pour avoir pris d'abord le réfutateur pour l’auteur que Paré a été ainsi obligé de changer un nom pour l’autre.
sur le pourpre, vn autre qu’elle est polie, et d’autres que depuis le haut iusques en bas elle est rayée tout à l’entour, comme vne coquille de lima con, par vn artifice tres-beau. Plus, les vns la descriuent moins large, les autres plus longue. Conclusion , tous different, tant les anciens que les modernes : mesmes ils se sont trouués confus en l'experience de plusieurs cornes pretendues de Licornes, qui se trouuent és thresors des Roys et Princes Chrestiens, en ce que lesdites cornes ne se sont trouuées tou tes propres à vn mesme vsage : mais en certaines choses ils ont trouué vray ce qu’en ont dit les anciens, et en beaucoup d’autres, non.
Et ce qui en fait douter d’auantage, ce sont les promesses excessiues et effroyables que quelques-vns mettent en auant de ceste corne contre la peste, le spasme, mal caduc, la fiéure quarte, la morsure des chiens enragés, viperes, et piqueures de scorpions, et contre tous venins. Et pour le faire croire aux Princes, iis disent
1 Cette argumentation était déjà traitée en 1579 de la manière suivante :
« Quand à ceux qui ont escrit de la Licorne, ou par ouir dire, ou par fantaisie, à peine s’en trouuera-il deux qui s’accordent ensemble, soit en la description du corps, soit en la description des meurs el conditions de la beste. Pline dict les Licornes auoir entierement le corps comme vn cheual : (c’est-à-dire, comme Cardan, de grandeur d’vn cheual), la teste et les piedz d’'Elephant, la queuë de Sanglier, et vne corne au milieu du front, qui est de deux couldees de long. Munster, qui comme dict Matheole, n’a iamais veu Licornes qu’en painture, etc. »
Cette citation de Munster, suivie d’une autre de Cardan et d’une troisième d'André Theuet, se retrouvera presque textuellement au chap. 4.
qu’il n’est besoin en prendre par la bouche, comme l’on fait de La theriaque et autres alexiteres preseruatifs, mais qu'il suffit que ceste corne soit tenue seulement à l’opposite du lieu où sera le venin, et que subit le venin se decouure. Et pour faire croire ces miracles, ils se veulent preualoir de quelques tesmoignages des anciens’, que les Rois d’Indie faisoient faire des tasses de certaines cornes, où personne qu'eux ne beuuoit, et que par ce moyen ils s'asseuroient d’estre exempts de toutes maladies incurables : et que le iour qu'ils auoient beu dans ces tasses, ils ne deuoient craindre aucun venin, ny autres aduersités. Bref, vne infinité d’autres promesses impossibles, lesquelles d'autant qu'elles excedent toule creance humaine, d'autant donnent-elles occasion à ceux qui ont quelque peu d'esprit de tenir pour faux tout le reste qui en a esté dit et escrit.