‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 369 sur 602 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Aucuns sont d’opinion que la corne que l’on monstre pour corne de licorne, est vne dent de Rohart, qui est vn poisson de mer. Autres di-

sent que l’on ne peut iamais prendre,

viue la licorne : d’autres dient en auoir veu vne troupe, comme l’on voit icy les moutons. Partant ces choses considerées, le lecteur en croira ce qu’il voudra. Et quant à moy, ie croy que la Licorne n’a encores eslé descouuerte, ou pour le moins bien rarement, et que ce n’est qu'vne imposture de vendre tant de cornes de Licorne que l’on fait accroire, comme lon en peut tirer de grandes coniectures de ce que ie diray cy aprés.

ÆneasSiluius Picolomini, qui a esté depuis Pape Pie second, en son liure de l'Asie chap. 10. escrit de lauthorité d'yn Nicolas Venetien, que vers la fin d'Asie, en yne prouince nommée Marcino, entre les montagnes de l'Indie et de Cathay, il se trouue vn animal quia la testecomme vn porc, la queuë comme vn bœuf, de couleur et grandeur d’vn elephant, auec lequel il a vneperpeluelle inimitié, portant vne

seule corne au front d’yne coudée

| de long, laquelle est fort prisée en ces

regions là, pour estre (comme ils disent) bonne contre tous venins.

Marc Paul Venetien en tesmoigne de mesme, lequel a demeuré long temps au seruice du graëd Cham de Tartarie, où il à fait plusieurs voyages lointains en Indie : et entre les autres choses dignes de memoire, il escrit qu'au royaume de Basine, où les gens sont du tout barbares et brutaux, la licorne se trouue, qui est xne beste sans proportion peu moindre qu’yn elephant, ayant la teste semblable à vn pourceau, et si pesante, que tousiours la tient basse et courbée. Elle aime à demeurer à la fange, ayant vae seule corne au milieu du front, de couleur noire, et longue de deux coudées.

Aloysius Cadamustus, en sa Nauigation , chap. 5, dit qu’en vne certaine region des terres neuues l’on trouue des licornes, que lon prend viues,

Louys de Berthame, Espagnol, en son voyage d’Æthiopieet mer Rouge, descrit auoir veu en la Mecque, cité principale de l'Arabie, dedans le serail du Roy, deux licornes, l’vne semblable à vn cheual de trente mois, et l’autre à vp poulain d’vn an, ayant chacune vne corne au front, l’vne de trois brassées de long, et l’autre de deux, ayant la couleur d’vn cheual bay, la teste de cerf, le col court, peu

| de crins, les iambes menrues, l’ongle | fendu comme yne chéure.

Pline dit que la corne de licorne

| est noire, solide, ef non creuse par le

dedans. Solious et certains autres autheurs la descriuent de couleur de pourpre, et non noire.

Or pour le desir que ray touiours eu de sçauoir la verité touchant ce

que l’on pourroit soubaiter de la Licorne, sçachant que Louis Paradis, Chirurgien natif de Vitry en Partois , à present demeurant en ceste ville de Paris, auoit long temps voyagé, ie le priay me dire s'il n’auoit point veu de licornes. Il me dit qu'il en auoit veu vne en Alexandrie d’Ægypte , et va elephant au logis du gouuerneur de la ville, que le Prestre-lean enuoyoit au Grand-seigneur, de grandeur d’vn grandleurier d'attache, non si gresle par le corps. Son poil estoit

de couleur de Castor, fort lissé, le !

col gresle, petites oreilles, vne corne entre les deux oreilles fort lissée , de couleur obscure, bazanée, de longueur d’vn pied de Roy seulement, la teste courte et seiche, le muffle rond, quasi semblable à celuy d’vn veau, les yeux assez grands, ayant vn regard fort farouche , les iambes seiches, les pieds fendus comme vne biche, la queuë ronde et courte comme celle d’vn cerf. Elle estoit toute d’vne mesme couleur, fors vn pied de deuant , qui estoit de couleur iaupe. Son manger estoit de lentilles, pois, féues, maïs principalement des cannes de succre. Ce fut au moïs d’Auril mil cinq cens soixante et treize.

I s’enquist par vn truchement de ceux quiauoient amenéladitelicorne, s'il y auoit beaucoup de pareils animaux en ceste prouince. On lui fit response qu’ouy, et que c’estoit vn animal fort furieux et tres-difficile à prendre, principalement lors qu’il est en rut, et que les habitans du paysle craignent plus que nul autre animal feroce. Ledit Paradis affirme, qu’ils luy montrerent vn fragment de corne de licorne , qui estoit comme de couleur du dedans d’vne piece de rheubarbe fraichement rompue.

Albert escrit auoir veu vne corne

DISCOVRS

de licorne, et mesme manice de sâ main propre, large en sa base d’vne palme et demie, et en diametre large de dix pieds, sans aucuneraye, et au demeurant semblable à vne corne de cerf. Et par la proportion de ceste longueur et grosseur, si nous considerons la grandeur de la teste qui doit produire et soustenir vne si desmesurée corne, et venans par là à coniecturer quel doit estre tout le corps , nous serons contraints de confesser que cest animal doit estre aussi grand qu’vn grand nauire, et non comme vn elephant. Quant à moy, ie croy que cesle corne doit estre quelque coïne, os, ou areste de quelque monstre marin merueilleusement grand.

Munster, lequel (comme dit Matthiole) n’a iamais veu de licornes qu’en peinture, dit icelles estre semblables non à vn cheual, mais à un poulain de trois mois, ayans les pieds non semblables à ceux d’vn elephant, mais fendus comme ceux d'vne chéure : au reste, portant vne corne esleuée au front, noire, et longue de deux ou trois coudées. Quant à la beste, elle est de couleur d’vne belette, ayant la teste comme vn cerf, le col non pas fort long, et garni de peu decrins, pendans seulement d’vn costé : les iambes gresles et minces, les cuisses heronnieres, fort couuertes de poil. Toutesfois Cerdan , contredisant à tous deux , dit ceste beste porter au milieu du front vne corne longue non de deux ou trois coudées, mais de deux ou trois doigts seulement. :

André Theuet en sa Cosmographie, de l’authorité et recit d’vn Sangiac, Seigneur Turc, fait mention d’vne licorne veuëê par ledit Seigneur , grande comme vn taureau de cinq ou six

DE LA LICORNE

mois, portant vne seule corne droit au sommet de la teste, et non au front, ainsi que l’on dit des autres, ayant les pieds et iambes peu differentes des asnes de nostre Europe, mais le poil long , et les oreilles semblables à celles d’vn rangifere !.

Garcias ab Horto, Medecin fort celebre du Viceroy d’Indie, dit qu’au promontoire du cap de Bonne-Esperance , l’on a veu vn animalterrestre, lequel aussi se plaisoit d’estre dedans la mer, ayant la teste et la perruque d’vn cheual , et vne corne longue de deux palmes , qui est mobile, laquelle il tourne à son plaisir , {antost à dextre, tantost à senestre, en haut et en bas. Cest animal, dit-il, combat contre les elephans tres-cruellement. La corne d’iceluy est fort recommandée contre les venins.

Du Camphur , animal amphibie.

André Theuet, en sa Cosmographie, dit qu'il s’en trouuevnautreen Æthiopie presque semblable, nommé Camphur, en Pisle de Moluque, qui est ampbibie, c’est à dire viuant en l’eau et en la terre, comme le crocodile.

Ceste beste est de grandeur d’vne biche , ayant vne corne au front, mobile, de longueur de trois pieds et demy, de grosseur comme les bras d’vn homme, plein de poil autour du col, tirant à la couleur grisastre.

Elle a deux pattes comme celles d’'vne oye, qui luy seruent à nager, et les autres deux pieds de deuant comme ceux d’vn cerf ou biche : et vit de poisson. Il y en a quelques-vns qui se son! persuadés que c’esloil vne espece de Licorne, et que sa corne est fort

1 Les deux paragraphes qui précèdent se lisaient déjà dans le chapitre de 1579. Voir la note de Ja page 491.

riche et excellente contre les \enins !,

Or il y a plusieurs autres animaux marins qui n’ont qu’vne seule corne , et beaucoup d’autres animaux {errestres : car on a veu des cheuaux, chéures, et daims, pareïillement des taureaux, vaches, et asnes, auoir vne seule corne. Parquoy Monoceros ou Vnicorne est vn nom qui conuient à tout animal qui n’a qu’vne seule corne. Or considerant la varieté des escriuains , et des cornes qui sont toutes differentes les vnes des autres, l’on peut croire veritablement qu’elles sont de diuerses bestes engendrées en la mer et en diuerses contrées de la terre. Et pour la renommée des vertus qu’on attribue à la Licorne, chacune nation se plaist à luy donner le nom de Licorne ?.

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